La structure de pouvoir à laquelle s’attaque Ahmed El Attar n’apparaît pas d’emblée. Car au départ était une famille égyptienne, déposée là, bourgeoise en apparence. Riche, même. Dans le salon, un père en robe de chambre déambule, chaussé chic, des chaussures du genre introuvable. Puis vient sa fille, tiktokeuse en jupe courte et bouche en duckface (Lela Magdy, dans un jeu à la plasticité bluffante). Et son fils, glock 18 en or massif, le flingue de Saddam Hussein.
Deux gosses et une femme (Nanda Mohammad), qui débarque elle aussi dans cette bourgeoisie dont rien ne dépasse, ou presque, à considérer qu’à l’image de celles et ceux de sa classe dans les films de Bergman, sa tête est ici mais ses fesses sont ailleurs. Autant dire que la situation est classique, mais ses curseurs poussés pleine balle, le tout planté dans une scénographie signée Hussein Baydoun à l’élégance remarquable.
Dans la forêt des dangers

Élégance trompeuse que celle de ce décor, qui peu à peu va s’affirmer comme l’incarnation des sommets puis de la chute de la famille. Car ce que le mobilier design démontre comme richesse, la forêt de bambou noir au milieu de laquelle il flotte va l’engloutir tout entier. Raides quand chacun des membres du clan tient son rôle, les grandes tiges vont progressivement se balancer. Doucement d’abord, puis de plus en plus vite, jusqu’à pencher fort. Avant de tomber ? Spoiler alert, tout le monde se tait.
Un scénographie symbole, donc, mais aussi matriarche du projet tant elle en incarne le style. Entre boulevard chic et sitcom choc, la forêt et les tentures qui l’entourent permettent des entrées fortes et des déambulations à n’en plus finir. Quand père et fils discutent d’un côté, mère et fille traversent les bambous et s’y cachent. Chacune pour vivre ses secrets. Trahir la famille ? Spoiler alert, bis.
Dissection du système
Une famille et un décor pour la planter. Ou plutôt la transmuter, faire d’elle un genre d’écorché médical au service de la dissection menée par Ahmed El Attar. Car s’il est spécialiste de la monstration du réel, lui aussi transmute et fait de son art autre chose qu’un divertissement. Ainsi la famille devient chez lui plus qu’une cellule gonflée d’orgueil, un atome de pouvoir au service de lui-même.

C’est ce pouvoir inconséquent qu’incarne chacun des membres du clan familial, acceptant les bidouilles commerciales d’un père roi de la pistache pour se vautrer dans le confort qu’il leur apporte. Un micro importé des US pour la petite, un Lady Dior pour Madame. Jusqu’à la rébellion, celle de la gamine, bien sûr. Petite gloire des réseaux donc de facto symbole du futur, elle se lève quand la famille dépasse. Dégueule ses droits et foule la morale, faisant de son intendante une boniche au service de tocards.
L’occasion pour la cadette de transmuter, elle aussi. Ou quand le plomb devient or en un claquement de doigt. Un court instant dont on espère qu’il transpercera un jour le quatrième mur du théâtre pour inonder le bitume du réel. Ce moment ou une jeunesse se lève et braque le système. Qui plus est avec un pistolet d’or. Ou quand ce qu’il reste d’un tyran pendu en mondovision, dézingue d’une balle les enfants qu’il nous a donnés. On n’est jamais puni que par où l’on a pêché, paraît-il. Reste à espérer que la jeunesse et sa bouche de canard sauront prendre la relève, mais Ahmed El Attar, lui non plus, ne spoile pas. A nous de jouer, alors !
Salma, Mon Amour, d’Ahmed el Attar
Création le 12 juin 2026
L’Autre scène – Vedène dans le cadre du Festival d’Avignon
Du 5 au 8 juillet
Durée 1h15
Tournée
Du 8 au 10 octobre 2026 à la MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis – Bobigny
13 et 14 octobre 2026 à la Comédie de Valence CDN Drôme-Ardèche
16 octobre 2026 au Théâtre de Choisy-le-Roi
3 novembre 2026 à la Scène Nationale du Sud-Aquitain – Bayonne
6 et 7 novembre 2026 à Mixt terrain d’arts en Loire-Atlantique – Nantes
9 et 10 novembre 2026 au Tandem Scène nationale – Douai
13 Novembre 2026 à LaMAM – Maison des Arts Marseille
Du 6 au 11 Décembre 2027 au Théâtre national Wallonie-Bruxelles
Avec Ramsi Lehner, Lela Magdy, Nanda Mohammad, Kawthar Mohsen, Salah Morad, Mostafa Shaker
Texte et mise en scène Ahmed El Attar
Musique Hassan Khan
Scénographie et costumes Hussein Baydoun
Lumière Charlie Aström
Costumes Hussein Baydoun & Mohamed Sabakhawy
Assistanat à la mise en scène Lina Sakr & Teymour El Attar
Régie générale et direction de production Ahmed Ashmawy
Régie plateau Loulwa Dora
Régie lumière Saber El Sayed
Surtitrage Lina Sakr
Chorégraphie TikTok de la chanson El Mabdaa Kawthar Mohsen
Chorégraphie des combats Luke Lehner
Assistanat aux costumes Alia Hisham
Construction du décor Amr Saber
Fabrication des costumes Atelier Hamada El Brawi, Said Rizk designs, Atelier Ahmed Moustafa



