Benoit Solès © Patrick Fouque

Benoît Solès, l’homme aux mille vies

De l’Amérique profonde de Killer Joe au Paris hanté du Fantôme de l’Opéra dont il adapte le livret, le comédien agenais passe d’un univers à l’autre avec la précision d’un funambule. Huit ans après le succès phénoménal de La Machine de Turing, il poursuit sa route, porté par la même passion du jeu et du risque.
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Vêtu de noir, silhouette musculeuse, moustache fine, Benoît Solès tire une dernière bouffée de cigarette avant de s’engouffrer dans les coulisses du Théâtre Antoine. Déjà, la ruche s’agite. Les comédiens-chanteurs prennent leur café, d’autres s’échauffent dans les couloirs, la costumière inspecte les tenues, tandis que dans le foyer, les artistes répètent quelques notes.

Sur scène, les techniciens ajustent les derniers détails sous les consignes du metteur en scène Julien Alluguette. Dans le sillage de l’acteur, d’un escalier à l’autre, le poulailler, surplombant la salle, devient le lieu de toutes les confidences. Un œil toujours sur le plateau, il semble parfaitement à son aise dans ce dédale de passerelles, dans ces lieux qui sont l’essence même du théâtre. Il sourit : « Je crois que j’aime ce moment avant le lever du rideau, ce temps de répétition où se conjuguent tension et sérénité. C’est peut-être ça, ma maison. »

L’enfant d’Agen
Killer Joe de Tracy Letts, mise en scène de Patrice Costa © Patrick Fouque
Killer Joe de Tracy Letts, mise en scène de Patrice Costa © Patrick Fouque

Le théâtre, pour Benoît Solès, ne relève pas du hasard. C’est presque un héritage. Né à Agen dans une famille d’artistes – un père peintre, un frère qui le deviendra à son tour –, il se souvient des soirs d’enfance où il suivait sa mère d’un spectacle à l’autre. « Mes premiers souvenirs de théâtre sont liés à cette complicité maternelle, raconte-t-il. Je me rappelle notamment un Cyrano de Bergerac à Mogador. J’avais huit ou neuf ans. Ce qui m’a frappé, plus que la pièce elle-même, c’est l’envie d’explorer les lieux : les cintres, les couloirs, les coulisses… Ce monde que je devinais me fascinait. J’avais l’impression d’être chez moi. »

Entre Agen et Paris, il grandit avec le sentiment d’avoir trouvé sa place. La vocation, pourtant, s’impose presque par accident. Au collège, un camarade pris de trac abandonne son rôle de Créon dans Antigone de Jean Anouilh. Benoît le remplace au pied levé. « J’ai découvert le plaisir fou d’apprendre un texte. À la fois enfantin et méthodique, je choisissais mon costume et, comme je devais reprendre le rôle en quelques jours, je rangeais mes répliques dans des pochettes plastiques pour pouvoir les relire partout. » Déjà, cette exigence qui ne le quittera plus : faire les choses sans se prendre au sérieux, mais très sérieusement.

De retour à Agen, il rejoint la troupe des Baladins en Agenais, fondée et dirigée par Marianne Valéry et Roger Louret. C’est là, dans cette effervescence à la fois artisanale, studieuse et bon enfant, qu’il apprend le métier. Il découvre les planches de fortune, les costumes bricolés, la camaraderie. « Roger Louret m’a donné ma première chance », confie-t-il.

Le retour à Paris 
Maison du loup de Benoît Solès © Fabienne Rappeneau
La Maison du loup de Benoît Solès © Fabienne Rappeneau

La route s’ouvre à nouveau vers Paris. Il y rencontre entre autres Jean-Luc TardieuDidier Long et Thierry Harcourt. Autant de compagnons de route, d’amis et de metteurs en scène qui forgent en lui le goût de l’exigence. « J’ai toujours pensé que le théâtre, c’était d’abord un travail d’artisan. »

L’acteur apprend la discipline du plateau, joue Giraudoux et Shakespeare, croise Isabelle GélinasMichel BlancMadeleine Robinson. En suivant Emmanuel Dechartre dans l’aventure du Théâtre 14, il trouve un lieu d’ancrage. Le metteur en scène, passionné de grands textes, lui offre ses premiers grands rôles – Le Talentueux Monsieur RipleyCyrano de Bergerac – et cette certitude que le théâtre, pour lui, est un compagnonnage plus qu’un métier.

Un autre tournant décisif sera sa rencontre avec l’Atelier Théâtre Actuel, et plus particulièrement avec Thibault Houdinière. C’est avec Rupture à domicile, une comédie de Tristan Petitgirard, qu’il fait la connaissance de cette famille de producteurs à succès. La pièce est créée à la Comédie Bastille : « Avec eux, je me suis senti suffisamment accompagné et en confiance pour oser écrire, raconte-t-il. Cela a vraiment changé ma vie. »

L’écriture comme prolongement

Derrière l’acteur se profile déjà l’auteur. En 2010, Benoît Solès écrit une pièce très personnelle, presque autobiographique, intitulée Le Parfum de Louis. Il la propose à Daniel Colas et Yvan Varco, à la tête du Théâtre des Mathurins. Les deux hommes apprécient le texte et l’encouragent, mais préfèrent lui offrir d’abord la petite salle avant de songer à la grande. Dans son sac, un livre traînait : l’autobiographie de Tennessee Williams, offerte par sa mère. Au culot, il vend une pièce sur la rencontre entre l’auteur et Marlon Brando. L’idée les séduit. Quinze jours plus tard, au Cap Ferret, il écrivait Appelez-moi Tennessee. « J’ai eu du culot, reconnaît-il, mais j’avais besoin de me défier moi-même, de me stimuler. »

C’est aussi à cette période que s’affirme son goût pour les dramaturges anglais et américains. « J’ai été marqué par un spectacle monté par Laurent Terzieff, Temps contre temps, de Ronald Harwood, se souvient-il. À l’époque, j’étais étudiant au Théâtre de l’Atelier avec Jean Darnel, un professeur merveilleux. Il nous a encouragés à découvrir le répertoire anglais ou américain qu’il adaptait. Cela a tout de suite résonné en moi. Ce n’est pas un hasard si mes propres pièces en sont le reflet. J’ai une véritable affinité avec ces dramaturges venus d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. »

La Marchine de Turing, un tournant
La machine de Turing de Benoît Solès © Fabienne Rappenneau_@loeildoliv
La Machine de Turing de Benoît Solès © Fabienne Rappenneau

Quelques années plus tard, en 2017, avec La Machine de Turing, il trouve son sujet et sa voix. La pièce, qu’il a écrite et qu’il interprète, devient un succès rare : quatre Molières, plus de 1 300 représentations, des traductions dans une dizaine de langues. « Turing m’a transformé. C’est un rôle d’une humanité immense. »

Aujourd’hui, la pièce est étudiée dans les lycées et publiée dans la collection Carrés classiques des Éditions Nathan, un rare privilège pour un auteur vivant. Il y rejoint entre autres Florian Zeller et Cyril Gély. « C’est probablement ce dont je suis le plus fier. » Ce qu’il a cherché dans Turing, c’est moins la réussite que la justesse. « Il y a dans sa fragilité quelque chose qui me ressemble. Peut-être que j’écris sur des figures d’exception pour mieux parler de mes propres failles. »

Le goût du vertige

Après huit ans dans la peau du savant anglais, puis celle du visiteur venu réveiller Jack London de sa torpeur dans La Maison du loup – toujours avec son complice de scène Amaury de Crayencour – , Benoît Solès a voulu se mettre en danger. Killer Joe, de Tracy Letts, adapté pour la première fois en France, l’emmène aux antipodes de lui-même. « Un rôle noir, violent, sensuel, brutal, loin de ce que l’on propose. J’ai viscéralement besoin de ce déplacement que le théâtre permet », résume-t-il.

Sous la direction de Patrice Costa, il compose un personnage trouble et glaçant, tout en tension. À ses côtés, Rod Paradot, Pauline LefèvreOlivier Sitruk et Carla Muys, jeune comédienne repérée au Cours Simon. « Quand on l’a vue, on a su que c’était elle. Elle avait cette fraîcheur et ce mystère qui bouleversent. »

Le fantôme et l’enfant
Killer Joe de Tracy Letts, mise en scène de Patrice Costa © Patrick Fouque

Quelques étages plus bas, la scène s’anime. Benoît Solès sourit. Il signe ici une nouvelle adaptation fidèle au roman de Gaston Leroux, sans lorgner sur la version de Broadway. « Je ne voulais pas d’une comédie musicale, mais d’un théâtre musical, un spectacle ancré dans le jeu et l’émotion. »

Un temps, il a songé à transposer l’histoire du Fantôme de l’Opéra dans le monde d’aujourd’hui. Mais après concertation avec Julien Alluguette et les producteurs, il choisit finalement de conserver l’époque – 1897 – et les codes du roman. « C’est un cadeau à l’enfant que j’étais, celui qui dévorait le roman », confie-t-il.

Fidèle à l’esprit du texte original, il a voulu retrouver la flamme romantique et fantastique du Fantôme. À peine les places mises en vente, le succès est déjà au rendez-vous : plus de 7 000 billets ont été préachetés.

Un artiste à plein régime 

Derrière la maîtrise demeure le doute. « Peut-être que je me cache derrière les grands personnages, dit-il. Mais à travers eux, je parle de moi. C’est ma manière d’être impudique sans me mettre à nu. » En parallèle des trois pièces dont il est l’affiche cet automne, il en prépare une nouvelle : un seul en scène inspiré d’Ali Ağca, l’homme qui tira sur Jean-Paul II et fut absous par ce dernier. « Ce sera une pièce sur le pardon et la rédemption. »

Déjà, les échos de la scène se font plus présents. Benoît Solès s’apprête à rejoindre la salle aux côtés du metteur en scène pour suivre la répétition. Tout à son élément, il semble vivre intensément cet entre-deux entre les planches, la salle et les couloirs labyrinthiques. Le célèbre fantôme l’habite déjà. L’artiste vibre de la même fièvre, celle du théâtre et de son essence.


Killer Joe de Tracy Letts
Créé le 27 septembre à Anthea, Antipolis Théâtre d’Antibes
Théâtre de l’Œuvre
Du 9 octobre 2025 au 4 janvier 2026
Durée 1h30
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Mise en scène de Patrice Costa
Adaptation Patrice Costa et Sophie Parel
Avec Benoit Solès, Rod Paradot, Pauline Lefèvre, Olivier Sitruk, Carla Muys, avec la participation musicale de Neil Chablaoui
Collaboration artistique de Sophie Nicollas
Lumière de Denis Koransky
Scénographie de Georges Vauraz
Costumes de Mélisande de Serres
Chorégraphies de Sophie Mayer
Musiques de Yann Coste


Le Fantôme de l’Opéra d’après le roman de Gaston Leroux
création 2025
Théâtre Antoine
À Partir du 22 octobre 2025
durée 1h20

Livret de Benoît Solès
Mise en scène de Julien Alluguette
chansons de Pierre-Yves Lebert
composition musicale de Marc Demais
avec Maélie Zaffran, Ana Ka, Bastien Jacquemart, Louis Buisset,
Catherine Arondel, Victor Marichal, Fabian Richard 


La Machine de Turing de Benoit Solès
création en juillet 2018 au Théâtre actuel dans le cadre du Festival d’Avignon Le OFF 
Durée 1h30

Reprise
Théâtre Michel
du 25 septembre 2025 au 3 janvier 2026

Mise en scène de Tristan Petitgirard assité d’Anne Plantey
Avec à la création Benoit Solès et Amaury de Crayencour, pour la reprise avec en alternance Benoit Solès, Matyas Simon, Brice Hillairet, Gregory Benchenafi, Jules DoussetAntoine Ferey.
Décor de Olivier Prost
Lumières de Denis Schlepp
Musique de Romain Trouillet
Vidéo de Mathias Delfau
Costumes de Virginie H

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