Alban Richard © Agathe Poupeney - centre chorégraphique national de Caen en Normandie

Alban Richard, la danse à hauteur d’humain

Dans quelques heures, au Théâtre de Vanves, le Festival Faits d’hiver accueille la dernière création d’Alban Richard. Une pièce qui marque aussi la fin d’un cycle. Il a quitté le CCN de Caen le 31 décembre. Portrait d’un chorégraphe qui avance à pas sensibles. Avec douceur. Et une obstination rare.
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La voix d’Alban Richard se fait douce et hésite parfois. Son regard bleu demeure limpide et sa gentillesse s’impose d’emblée. Elle se perçoit dans l’attention qu’il porte aux autres et dans ce débit qui préfère la justesse à l’effet. Sa personnalité se révèle affable, accessible et à distance des postures et dessine le portrait d’un homme sensible.

Quartet d’Alban Richard © Agathe Poupeney

Après dix années passées à la tête du CCN de Caen, le danseur et chorégraphe brestois a transmis le flambeau, il y a moins de vingt jours, à François Chaignaud. À peine le temps de reprendre son souffle, il a posé les fondations de la nouvelle structure qui accompagnera ses créations, celles d’hier comme celles de demain. Déjà, la route l’appelle. Trois spectacles sont en tournée. Et les 22 et 23 janvier, au Théâtre de Vanves, dans le cadre du Festival Faits d’hiver, il présente Quartet, sa dernière pièce de groupe. L’occasion de revenir sur un parcours placé au service de la danse et du public.

Son histoire s’écrit par détours et se construit au fil des rencontres et de l’exploration. La recherche, la découverte et l’approfondissement guident ses pas. « J’étais parti pour des études de lettres et de musique ». Alors qu’il suit un cursus préparatoire, hypokhâgne puis khâgne, le hautbois occupe alors une place centrale dans sa formation au conservatoire. La danse surgit plus tard, à l’invitation insistante de sa meilleure amie, dont la mère anime des cours à côté du Havre où ses parents ont déménagé « En pratiquant, j’ai découvert une liberté, un lieu d’expression où je me sentais très vivant, comme si je ressentais en moi s’agiter, et se mouvoir, la sueur, les muscles, l’eau et le sang. ». S’ouvre alors la possibilité d’inventer un langage qui lui appartient et l’élan d’y aller et de foncer.

L’empreinte d’Odile Duboc

Au cœur de sa formation, deux rencontres s’imposent comme décisives. Celle avec Karine Saporta, pour qui il danse au CCN de Caen, qu’elle dirige alors, puis, plus durablement encore, celle avec Odile Duboc. Alban Richard apprend le métier en travaillant, au contact direct des plateaux et des studios. Avec la première, l’artiste en devenir entre dans une pratique professionnelle exigeante, découvre la rigueur du travail au long cours et la réalité du quotidien d’interprète. Cette première immersion lui donne des outils concrets et l’ancre dans une discipline.

La collaboration avec Odile Duboc marque un tournant profond. Pendant plus de dix ans, la danse se construit à ses côtés, dans l’observation et l’apprentissage. Une recherche exigeante se partage alors, que ce soit sur la qualité des textures que sur celle de la matière des corps. « Chez Odile, le geste ne se décrète jamais. Il se façonne et se sculpte jour après jour, dans le studio, dans la fatigue, dans lattention portée au moindre détail. »

Chaque matin, la chorégraphe donne cours. La recherche s’y poursuit sans relâche. Les gestes s’affinent. Le travail se creuse. Cette obstination lui laisse une empreinte durable. « Ce qui ma marqué, c’était sa capacité à accueillir une multiplicité de corps ». Des outils se construisent pour chacun. Chaque interprète peut alors développer sa propre écriture tout en inscrivant le corps dans un espace rigoureusement composé. Les corps et l’espace se sculptent avec douceur, sans jamais renoncer à la fermeté. « Une signature gestuelle dun corps quelle voulait voir sur les plateaux ».

Des corps en toute liberté 
3 works for 12 d’Alban Richard © Agathe Poupeney

De Boris Charmatz à Rachid Ouramdane, en passant par Myriam Gourfink, nombreux sont ceux et celles qui traversent cette école du sensible. Dans ce creuset, Alban Richard apprend la composition en mouvement. La patience et l’attention à la matière humaine s’aiguisent. La pédagogie s’y révèle exigeante, jamais dogmatique. Elle privilégie l’accompagnement des corps plutôt que la contrainte et ouvre un espace où chacun peut trouver sa place, sans jamais renoncer à une vision forte de la danse.

Une autre artiste éclaire ce parcours, Rosalind Crisp« Avec elle, j’ai découvert, une recherche permanente d’un corps libéré de tout enjeu de structure ». Une liberté qui s’ancre dans une pratique quotidienne. Le rythme et l’écoute s’y imposent à nouveau comme des fondements. En parallèle de son parcours d’interprète, il crée en 2000 l’ensemble l’abrupt. Quinze années de créations s’engagent alors. Une structuration devient nécessaire. « L’occasion de commencer à faire compagnie ». Les résidences s’enchaînent, du Blanc-Ménil à Orléans, de Malakoff à Chaillot, en passant par le Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France. Les terrains se multiplient. Les publics varient. « Les enjeux ne sont pas les mêmes ». Cette diversité nourrit déjà le désir d’un centre ouvert sur les autres, à la rencontre des différents territoires. 

Dix ans pour faire du CCN une oasis

En 2015, lorsqu’il prend la direction du CCN de Caen, un nouveau chapitre s’ouvre pour l’artiste brestois. Pendant dix ans, il mène un engagement politique au sens le plus noble du terme. « Faire du Centre chorégraphique national de Caen un lieu pour la danse accessible à tous et à toutes », explique-t-il. Alban Richard avec Catherine Meneret et son équipe imaginent alors un espace où l’on vient voir, danser et parler. Ensemble, ils conçoivent ce lieu du sensible comme une maison ouverte, qui s’est construite au fil du temps. La danse y demeure au cœur d’une vision artistique indissociable d’une ambition citoyenne.

Saison après saison, un véritable accueil et une convivialité s’inventent. « On a fabriqué de lhospitalité tout contre lhostilité du monde ». Le centre devient un espace refuge, une oasis, un moment partagé pour une communauté provisoire. Un endroit où l’on peut se sentir en sécurité, se projeter, imaginer. La danse s’y déploie comme une expérience collective, attentive aux corps et aux histoires de chacun.  

Les habitants au cœur du projet
Fantasie Minor de Marco da Silva Ferreira © Martin Argyroglo
Fantasie Minor de Marco da Silva Ferreira © Martin Argyroglo

Les projets avec les habitants prennent une place centrale. Les plateaux s’ouvrent à des corps de 17 à 85 ans. À des personnes traversées par la maladie, des groupes non mixtes ou des femmes issues de classes, de cultures et de parcours différents. La question reste toujours la même : « Comment regarder différemment l’autre, comment se toucher, comment se relier ? » La danse devient alors un outil d’émancipation, un moyen de faire émerger une conscience politique du corps, perçu comme un lieu poétique et un espace possible de liberté.  

La collection « tout-terrain » prolonge cet engagement. L’envie d’aller à la rencontre des publics guide ce projet. Il s’agit d’aller vers les territoires ruraux et d’inventer des formats adaptés, comme Vivace d’Alban Richard, Fantasie Minor de Marco da Silva Ferreira ou Guillaume & Harold de Gaëlle Bourges. Ces spectacles sont pensés pour circuler et s’adresser à tous, partout. D’ailleurs, les trois poursuivent encore aujourd’hui leur route. La danse se rapproche alors des habitants, quitte les lieux habituels et s’inscrit dans des contextes multiples, sans jamais renoncer à l’exigence artistique.

Créer dans le frottement des mondes

Chorégraphe, Alban Richard revendique l’expérimentation comme une nécessité. « Je me mets moi-même en questionnement et en danger à chaque pièce ». La création ne procède jamais d’un concept figé mais d’intuitions premières, parfois fragiles, qu’il accepte de ne pas maîtriser immédiatement. Ces intuitions deviennent des points de départ. Elles se vérifient au travail, au contact des interprètes, des musiciens, des compositeurs ou des auteurs invités à partager le processus. La pièce se construit dans cet espace d’essai, de doute et de frottement.  

Les croisements constituent le cœur de cette démarche. Littérature, cinéma, musique, iconographie ou histoire des formes entrent en dialogue. Il s’agit de faire se rencontrer des univers qui, a priori, ne vont pas ensemble pour tisser des liens entre des temporalités éloignées afin de faire émerger des résonances inattendues. La création devient alors un champ de forces, un lieu de composition où la danse absorbe, digère et transforme ces matières hétérogènes.  

Come Kiss Me Now d'Alban Richard © Agathe Poupeney
Come Kiss Me Now d’Alban Richard © Agathe Poupeney

Come Kiss me now naît ainsi d’une intuition singulière, celle de relier la mélancolie du XVIIᵉ siècle anglais à l’esthétique et aux sonorités New Romantic des années 1980. À partir de cette idée, le travail s’élabore par strates. La musique se compose. Les corps cherchent leurs états. La pièce se sculpte progressivement. Luisance plonge, quant à elle, dans l’iconographie de la Salpêtrière. À partir de photographies du XIXᵉ siècle, Alban Richard interroge la manière dont les corps féminins ont été regardés, classés et exposés. Le travail convoque l’histoire, mais aussi des regards contemporains, notamment scientifiques, pour faire émerger une matière chorégraphique dense et troublante.  

Avec Quartet, sa dernière création, présentée à Vanves, la recherche se déplace vers un autre terrain. Une musique électronique très structurée entre en tension avec des corps traversés par le chaos. Les danseurs deviennent à la fois interprètes et producteurs de rythmes. Le corps se fait instrument. La pièce se déploie dans une forme rhapsodique, passant d’un état à l’autre sans prévenir. Une écriture rapide, tendue, qui refuse toute stabilité.  

Chaque œuvre impose ainsi sa propre nécessité, sa durée et son rythme. Sa logique interne. « La pièce a une identité. Cest elle qui a raison ». Pour Alban Richard, le travail d’auteur consiste à écouter cette identité émergente et lui donner toute sa place. Même lorsque cela dérange et quand cela déborde. Donner raison à l’objet en train de se construire demeure, pour lui, l’enjeu fondamental du geste chorégraphique.

À la pointe du monde, un nouvel horizon
Insane d’Alban Richard © Donatas Bielkauskas

Depuis le 31 décembre, une nouvelle page s’écrit en Bretagne, à la pointe du Raz. « Au bout du monde si on est français. À la tête du monde si on est breton ». Une histoire de langue et de point de vue qui continuent de nourrir sa réflexion. Ce déplacement géographique accompagne un déplacement du regard. Il interroge ce que signifie habiter un territoire, y travailler la danse et y inscrire des projets artistiques.  

Son ambition consiste à créer une structure qui prolonge l’expérience menée au CCN pour permettre aux pièces qu’il a créées durant ces dix dernières années ainsi que celles qui font partie de la collection « tout terrain » de tourner. L’artiste souhaite partager une expertise acquise au fil de plus de vingt-cinq années de création et de dix années de direction. Il entend défendre l’idée d’un service public de l’art et de la culture. « Rendre visible lensemble de nos corps dans la société ». Il désire continuer à expérimenter, à inventer et à ne pas transiger sur l’exigence artistique et humaine.  

Alban Richard, dont Daou, duo avec le sonneur de cornemuse Erwan Keravec, et A sentimental Lanscape, avec le com­po­si­teur et ins­tru­men­tiste Flo­ren­tin Ginot sont actuellement en tournée, poursuit ainsi son chemin avec douceur et détermination. La danse qu’il développe se construit au plus près de l’humain, dans un rapport constant à l’écoute, au partage et à la liberté.


Quartet d’Alban Richard
La Comédie de Caen en partenariat avec le CCN de Caen
les 9 & 10 décembre 2025
Durée 1h

Tournée
22 & 23 janvier 2026 au Théâtre de Vanves, Scène conventionnée d’intérêt national Art et création pour la Danse, dans le cadre du Festival Faits d’Hiver
17 juin 2026 à la Cité musicale-Metz

Création et interprétation en collaboration avec Chihiro Araki, Anthony Barreri, Zoé Lecorgne, Aure Wachter
Musique de Simo Cell
Assistante chorégraphique – Daphné Mauger

Design sonore de Vanessa Court
Design Lumières Nicolas Bordes
Costumes de Fanny Brouste
Coach vocal et anglais – Deborah Lennie

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