Arnaud Anckaert © DR

Arnaud Anckaert : « J’avais envie d’un théâtre qui rêve, pas qui assène »

Au Tandem, Scène nationale Arras–Douai, le metteur en scène répète Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare dans une adaptation résolument contemporaine. Rencontre avec un artiste qui revendique un théâtre collectif, vivant et libre.
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Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous replonger dans Shakespeare ?

Arnaud Anckaert : J’avais déjà monté Mesure pour mesure il y a quelques années. Shakespeare, c’est une langue qu’on pratique, qu’on reprend, parce qu’elle contient tout. C’est-à-dire la matière brute du théâtre, les grands thèmes de l’humanité et une liberté folle. On dit souvent que c’est un « théâtre-monde », et c’est vrai. Tout y est.

Photo de répétition © 
Photo de répétition © Frédéric Iovino

Depuis plus de vingt-cinq ans, avec Capucine Lange, nous menons une recherche sur les écritures anglo-saxonnes au sein du Théâtre du Prisme. J’ai beaucoup monté d’auteurs britanniques contemporains comme Duncan Macmillan ou Alice Birch… J’ai d’ailleurs fait découvrir Dennis Kelly en France en créant Orphelins il y a plus de dix ans. Ce qui est frappant, c’est que tous ces dramaturges anglo-saxons dialoguent, d’une manière ou d’une autre, avec Shakespeare. Y revenir aujourd’hui, c’est comme retrouver la source de ce théâtre que je n’ai jamais quitté.

Pourquoi avoir choisi Le Songe d’une nuit d’été ?

Arnaud Anckaert : Parce que j’avais besoin d’imaginaire. On vit une époque saturée d’angoisses, de discours, de catastrophes. Le théâtre s’en empare, et c’est nécessaire. Mais j’avais envie d’un espace de rêve, d’une respiration, d’un théâtre qui s’autorise la légèreté.

Le Songe est un contrepoint au réel, une plongée dans la forêt, la nuit, l’inconscient. C’est une pièce sur le désir, la métamorphose, sur ce qui nous échappe. Et puis, c’est une comédie profondément joyeuse. J’avais envie d’un théâtre qui rêve, pas d’un théâtre qui assène.

Vous avez confié la traduction et l’adaptation à Clément Camar-Mercier. Pourquoi lui ?

Arnaud Anckaert : Clément a une approche très vivante de Shakespeare, à la fois rigoureuse et ludique. Il ne traduit pas, il recrée. Nous avons voulu concentrer la pièce sur une seule troupe. C’est-à-dire sept comédiens qui passent d’un rôle à l’autre. Les artisans deviennent les amoureux, les jeunes deviennent les artisans, tout se transforme.

Photo de répétition © 
Photo de répétition © Pauline Grevet

Traditionnellement, Thésée et Hippolyta jouent aussi Obéron et Titania. Nous sommes allés plus loin. Nous avons brouillé toutes les frontières. Et, à l’inverse de la tradition élisabéthaine où les garçons jouaient les filles, j’ai choisi que des femmes incarnent des rôles masculins. Pas comme un manifeste, mais comme une ouverture des imaginaires amoureux et du désir. Le spectateur peut rêver librement, sans cadre.

Comment s’est faite la distribution ?

Arnaud Anckaert : Beaucoup par fidélité. J’ai retrouvé Pauline Jambet, Maxime Guillon et Pierre-François Doireau, trois comédiens avec qui je travaille depuis longtemps. D’autres sont venus enrichir la troupe comme Clémence Boissé, Marion Lambert, Juliette Launay ou Maxime Crescini. Clémence joue à la fois Héléna et Bottom — c’est la première fois, je crois, qu’une femme incarne ce rôle. Marion Lambert interprète Lysandre et un artisan. Juliette Launay a rejoint la troupe en cours de création. Je voulais une bande, une troupe, une dynamique collective. Shakespeare se joue en chœur. C’est une aventure d’ensemble, où chacun traverse plusieurs figures et plusieurs mondes.

Et au plateau, comment abordez-vous cette matière foisonnante ?

Arnaud Anckaert : D’abord par un long travail dramaturgique. Nous avons beaucoup travaillé avec Clément sur la structure du texte, les correspondances entre les personnages, les différents espaces. Ensuite, avec les acteurs, il y a eu un travail de table pour comprendre les situations, le rythme, les enjeux.

Je travaille très peu avec l’improvisation. Tout part du texte, du sens, des acteurs. Ce que je cherche, c’est une relation directe entre la scène et la salle, un théâtre qui regarde le public dans les yeux, comme à l’époque élisabéthaine. Le spectateur devient lui aussi acteur du rêve.

Photo de répétition © 
Photo de répétition © Frédéric Iovino

Nous avons aussi collaboré avec Jean Ritz, qui a conçu pour les artisans des sortes de cagoules-masques, à la fois drôles et inquiétantes. Et j’ai invité le circassien Frédéric Arsenault à venir travailler sur la physicalité des acteurs. Pas de cirque sur le plateau, mais un vrai travail sur le corps, le mouvement, la tension du jeu.

Le spectacle assume un ancrage très contemporain.

Arnaud Anckaert : Oui, nous n’avons pas cherché à reconstituer l’époque. Les costumes d’Alexandra Charles sont d’aujourd’hui, pensés pour permettre la métamorphose rapide des acteurs. La musique, composée par Maxence Vandevelde et Martin Hennart, est largement électro, mais traversée de sons étranges, presque organiques. Elle fait battre le cœur de la forêt.

Daniel Lévy signe des lumières très colorées — vertes, violettes, phosphorescentes — qui ouvrent un espace onirique. On s’est dit que « Puisqu’on fait Le Songe, allons jusqu’au bout du rêve. » Ce n’est pas du réalisme, c’est une plongée dans un imaginaire. Tout cela compose une matière vivante, artisanale, collective.

Quelle résonance la pièce trouve-t-elle aujourd’hui ?

Arnaud Anckaert : Le Songe parle du désir, de l’amour, du genre, du pouvoir, de la confusion. Il interroge la norme et le fantasme, la loi du père et la liberté du rêve.

Photo de répétition ©
Photo de répétition © Pauline Grevet

Nous vivons une époque paradoxale à la fois très ouverte sur certains plans, mais traversée par de nouvelles formes de morale. Shakespeare, déjà, posait ces questions-là. Relire Le Songe aujourd’hui, c’est retrouver ce vertige : la beauté du désordre amoureux, la joie du trouble.

C’est une comédie, bien sûr, mais aussi une plongée dans l’inconscient, dans la part animale et joyeuse de l’humain. Une fête de théâtre, une célébration de la liberté.

Vous insistez souvent sur la notion de collectif. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

Arnaud Anckaert : Parce qu’on vit un moment où la culture est fragilisée. Affirmer une troupe, une aventure au long cours, c’est presque un acte politique.

Je travaille depuis plus de vingt ans avec les mêmes collaborateurs –  Daniel Lévy pour les lumières, Alexandra Charles pour les costumes, Maxence Vandevelde pour la musique… Cette fidélité crée une confiance rare, un langage commun.

La compagnie Théâtre du Prisme a plus de vingt-cinq ans aujourd’hui. Cette continuité, ce collectif, donnent du sens à notre travail. Le théâtre, c’est ça, un espace partagé où l’on rêve ensemble.


Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare
Tandem – Scène nationale Arras douai
au Arras Théâtre
Du 12 au 16 novembre 2025

Durée 2h

Tournée
18 au 20 novembre 2025 à La comédie de Picardie – Scène conventionnée d’Amiens
10 janvier 2026 au Mail, Scène culturelle de Soissons

Mise en scène et scénographie d’Arnaud Anckaert
Traduction et adaptation de Clément Camar-Mercier
Avec Clémence Boissé, Maxime Crescini, Pierre-François Doireau, Maxime Guyon, Pauline Jambet,  Marion Lambert, Juliette Launey
Création lumières de Daniel Levy, création costumes d’Alexandra Charles création musique de Maxence Vandevelde en collaborartion avec Martin Hennart et création Masques de Jean Ritz
Aide au mouvement – Frédéric Arsenault
Conseil scénographique – Charlotte Villermet
Décoration de Johanne Huysman
Collaboration artistique – Didier Cousin

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