Léna Bokobza-Brunet © Charlotte de la Chenelière

Léna Bokobza-Brunet : « Avec Médusée, j’ai trouvé ma voie »

À Théâtre ouvert, la comédienne, autrice et chanteuse met en scène son propre texte et affirme une voix singulière. Mythe, musique et intime s’entrelacent au cœur de cette autofiction tendue, nourrie de rencontres fondatrices et d’une parole devenue urgente, portée avec une intensité rare.
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Comment le théâtre vivant est-il entré dans votre vie et à quel moment avez-vous compris que ce serait votre métier ?

Léna Bokobza-Brunet : J’ai grandi dans un environnement où l’art faisait partie du quotidien. Ma mère était comédienne avant ma naissance, puis elle s’est tournée vers la voix off et la publicité. Mon père, lui, travaillait à la radio et dans la musique. Il y avait chez nous une présence sensible de la scène, du son et du texte. J’ai commencé la danse très tôt, vers sept ans, puis le théâtre et le chant sont venus naturellement s’y mêler.

© Solotiana Manakory

Certaines œuvres ont provoqué de véritables déplacements en moi. À Londres, la découverte d’une comédie musicale a été une révélation. J’ai compris que la scène pouvait devenir un espace de désir, un territoire d’expression totale, où je pouvais trouver ma voie. Puis, à seize ans, un stage au Cours Florent a tout bouleversé. J’y ai (re)découvert les grands textes, Shakespeare, Molière, une matière plus brute, plus exigeante. Là, quelque chose s’est cristallisé. Je voulais défendre des histoires, porter des récits, inscrire mon corps et ma voix dans un théâtre de parole et de sens.

Après le bac, j’ai intégré le Cours Florent. Très vite, j’ai eu besoin de créer, de monter des projets avec mes amis, de ne pas attendre que le travail vienne, mais de le provoquer. Dans ces premières formes, la musique était déjà très présente, comme une trace persistante de la comédie musicale, mêlée à une véritable nécessité narrative.

Votre passage à l’École supérieure de comédiens par l’alternance (ESCA) du Studio-théâtre d’Asnières semble marquer un tournant. Qu’y avez-vous vécu ?

Léna Bokobza-Brunet : Ces trois années ont été décisives. À l’ESCA, j’ai poursuivi ma formation en chant et en danse, mais surtout, j’y ai rencontré des artistes qui ont transformé mon regard et ma pratique. Jean-François Auguste, Charly Breton, Véronique Caye… Ce sont des pédagogues, mais aussi des passeurs.

Avec Jean-François Auguste, j’ai découvert Théâtre Ouvert lors du JamaisLu 2021, autour d’un texte de Gabrielle Chapdelaine. Ce fut un moment fondateur. Au-delà de la découverte du théâtre contemporain québécois et de ce lieu singulier, quelque chose a basculé dans mon rapport au plateau, dans mon art de comédienne. Une révélation discrète, mais déterminante.

C’est également grâce à lui que j’ai rencontré Élise Vigier. Lorsqu’elle cherchait une interprète pour Nageuse de l’extrême, il m’a recommandée. L’audition a été suivie d’une évidence partagée. Dès cette première rencontre, elle m’a dit que nous travaillerions ensemble. Une collaboration est née presque instantanément, portée par une confiance intuitive.

Quelles œuvres ont accompagné la genèse de Médusée ?
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Léna Bokobza-Brunet : Deux textes ont été absolument fondateurs. La Véritable Histoire de la Gorgone Méduse de Béatrice Bienville m’a replongée dans le mythe, dans toute sa richesse, sa violence et sa complexité. Ceci est mon corps d’Agathe Charnet, lui, m’a donné une autorisation essentielle : celle de raconter ma propre histoire, de comprendre que cette parole intime pouvait être entendue, qu’elle avait une légitimité. Ces deux œuvres sont, d’une certaine manière, les matrices de Médusée. Sans elles, je ne suis pas sûre que la pièce aurait existé. Elles ont ouvert un espace possible, à la fois poétique et politique.

D’autres rencontres ont nourri ce chemin, comme le travail de Kae Tempest, notamment Les Nouveaux Anciens, pour ce dialogue vibrant entre mythologie et présent, entre figures ancestrales et réalités contemporaines. Plus tard, le roman Médusa d’Isabelle Sorente, découvert après l’écriture, n’a pas influencé le texte directement, mais a profondément nourri la mise en scène. Il m’a confortée dans l’idée que nous étions plusieurs à réécrire Méduse, à lui redonner une voix, un regard, une justice.

Comment est née l’envie d’écrire votre propre pièce ?

Léna Bokobza-Brunet : J’ai toujours écrit, des réécritures, des textes pour mes amis, des projets collectifs, comme une réadaptation de Platonov en 2018. Mais écrire une pièce entièrement personnelle est venue comme une nécessité intérieure. Depuis 2021, je voulais travailler sur les femmes de ma famille, leurs silences, leurs secrets, leurs blessures. Mes origines tunisiennes charrient une mémoire complexe, faite de non-dits, de choses tues, enfouies. C’était un sujet lourd, intime, difficile à apprivoiser.

Parallèlement, j’ai ressenti l’envie de créer une créature de cabaret. La découverte de lieux comme Madame Arthur a réveillé un désir de scène différent, plus performatif, plus politique. J’ai imaginé une figure inspirée de la mythologie, une drag queen qui porterait un discours et notamment une parole autour des violences sexuelles. Et Méduse s’est imposée.

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En inventant ses numéros, en réfléchissant à ce qu’elle viendrait défendre sur scène, j’ai commencé à écrire. Très vite, quelque chose m’a dépassée. J’ai compris que j’avais besoin d’écrire Médusée avant toute autre chose, comme une urgence vitale. Tout est sorti de manière instinctive, presque brutale, un flot irrépressible de mots, de confessions, de colère et de poésie. Le cabaret s’est naturellement mêlé au théâtre, la musique est venue porter le récit, les chansons en devenir des respirations et des armes.

Vous êtes à la fois autrice, metteuse en scène et interprète. Cette triple position ne génère-t-elle pas un vertige ?

Léna Bokobza-Brunet : Il y a évidemment un vertige, mais cette place, je la connais. Dès mes débuts à Florent, j’ai souvent occupé plusieurs fonctions à la fois. Ce qui rend cette triple position possible aujourd’hui, c’est l’entourage. Je suis accompagnée par Leïla Loyer-Kassa et Flavien Beaudron, mes collaborateur·rices artistiques. Ce sont des regards précieux, des présences solides qui me permettent d’avancer avec confiance.

Sur scène, je partage également Médusée avec Pauline Chagne et Léa Moreau, deux comédiennes musiciennes. Ensemble, nous créons un espace de travail fondé sur l’écoute, la confiance, la circulation des énergies. Le collectif devient alors un véritable socle, un appui pour traverser ce vertige et en faire une force.

Que représente aujourd’hui Médusée dans votre parcours ?
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Léna Bokobza-Brunet : C’est une étape fondamentale. J’avais besoin que cette pièce existe avant tout le reste, comme un passage obligé. Elle m’a permis de poser une voix, d’assumer un récit intime relié au mythe et au politique.

À travers elle, j’ai le sentiment de participer à un mouvement plus vaste, celui de femmes et d’artistes qui réécrivent Méduse, qui lui redonnent une histoire plus juste, plus incarnée, plus humaine. Ajouter ma voix à cette polyphonie, c’est inscrire mon travail dans une dynamique collective, presque sororale. Et c’est là, sans doute, que réside sa plus grande force.


Médusée de Léna Bokobza-Brunet
Théâtre Ouvert – Centre national des dramaturgies contemporaines
du 8 au 18 décembre 2025

durée estimée 1h20

Tournée
19 au 21 mai 2026 –àla Comédie de Caen
20 et 21 juin 2026 à la  Maison Maria Casarès

Mise en scène de Léna Bokobza-Brunet assistée de Flavien Beaudron
Avec Léna Bokobza-Brunet, Pauline Chagne, Léa Moreau
Collaboration artistique – Leïla Loyer-Kassa
Dramaturgie d’Aurélia Marin
Création et régie lumières de Jérôme Baudouin
Régie son – Timothée Vierne
Scénographie de Sarah Barzic
Costumes de Marnie Langlois
Ongles – Violette Conti
Coiffe – Hercule Bourgeat
Création sonore de Léa Moreau 
Création vidéo d’Ophélie Demurger 
Arrangements musicaux de Léa Moreau et Pauline Chagne
Chorégraphie de Bérénice Renaux
Regard extérieur – Fabien Chapeira

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