Vous vous connaissez depuis très longtemps. Comment s’est faite la rencontre ?
Guillaume Vincent : On s’est rencontré sur les bancs de l’ERAC, alors que nous donnions l’un et l’autre la réplique aux candidats du concours d’entrée. Nous étions tous les deux dans la salle d’attente, sur le canapé. C’était en juin 96. Entre nous, la complicité a été immédiate. Sans vraiment le savoir, nous avions énormément de points communs. En parlant, nous nous sommes rendu compte que nos parcours étaient similaires et que nous étions tous les deux inscrits à la fac de théâtre d’Aix-en-Provence. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. Tous deux, nous quittions nos parents pour la première fois : c’était précieux d’avoir un ami, un allié dans la jungle des villes étudiantes et de l’université.

Florence Janas : Assez vite, on s’est donné rendez-vous à Aix-en-Provence, on se prenait des crêpes au Nutella et on s’asseyait sur des bancs pour observer les passants et inventer leur vie. Notre amitié, notre connivence, ont commencé comme ça.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de continuer à travailler ensemble, malgré des parcours qui se séparent ?
Guillaume Vincent : on suivait tous les deux une formation au Conservatoire de Marseille. Là, on a beaucoup joué ensemble, tenté des choses et créé des impromptus. J’ai mis en scène mon premier spectacle, La Double Inconstance de Marivaux et Florence faisait évidemment partie de la distribution. En parallèle, on préparait les concours d’entrées dans les grandes écoles. Florence a intégré Le Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris et moi l’École du Théâtre national de Strasbourg.
Florence Janas : Je dirais que c’est une sorte d’affinité élective. Il y a eu un vrai « béguin » au départ. On s’amusait beaucoup, on rigolait bien ensemble. Et quand Guillaume s’est retrouvé à Strasbourg et moi à Paris, on ne s’est jamais vraiment perdus de vue. Nous allions voir ce que faisaient l’un et l’autre. On a fait une carte blanche au Conservatoire pour travailler ensemble sur un One Woman Show. Je crois d’ailleurs que nous avons eu envie de retrouver cette synergie quand on a commencé à imaginer Paradoxe. À la sortie de l’école nous avons poursuivi notre compagnonnage par intermittence. Puis, chacun a emprunté ses propres chemins, qui régulièrement se sont croisés.
À quel moment s’est imposée l’idée de renouer avec le duo et d’imaginer Paradoxe ?
Florence Janas : J’ai joué dans plusieurs spectacles de Guillaume, puis à un moment on a tous les deux éprouvés le désir, c’était presque une nécessité, de partager une expérience plus exclusive pour inventer quelque chose de plus intime, de plus personnel. Quand on a commencé à lancer ce projet, on avait tous les deux vécu des situations similaires, comme des vieux enfants au carrefour de l’existence. La grand-mère de Guillaume est décédée, puis ma mère a fait un AVC. On s’est dit qu’on avait envie de s’emparer de la question du deuil, de la perte, plus particulièrement celle de la mère. C’est comme ça que ça a commencé.

Guillaume Vincent : Le processus a été très long. J’avais envie d’un spectacle un peu différent des formes que j’avais déjà abordées, avec une dramaturgie peut-être plus accidentée, moins balisée. Notre première réunion, c’était il y a presque trois ans. On se voyait régulièrement, mais sans se mettre la pression d’être productifs. On a avancé à notre rythme, pas à pas, en collectant des histoires, en interviewant des gens. Et puis, à un moment donné, nous nous sommes dit que cette matière pouvait faire un vrai spectacle.
Comment vos histoires personnelles se sont-elles transformées en matière de théâtre ?
Florence Janas : Guillaume était retourné dans le Sud juste avant le décès de sa grand-mère, il était bouleversé. Il écrivait, retranscrivait des conversations. Puis, à un moment, il a commencé à déformer cette matière. Il a déplacé fictivement la mort de sa grand-mère et mis sa mère au cœur de l’histoire, comme un exercice de deuil. À ce moment-là, ma mère a fait un AVC. Je lui ai raconté toutes les péripéties que j’ai vécues à ses côtés. Elle était entrée dans une aphasie assez spectaculaire, avec des situations parfois très cocasses. Guillaume m’a dit : « Il faut que ce soit dans le spectacle. » La vraie mutation, ça a été cette collision et cette fusion de nos récits. Ensuite, le théâtre est venu transfigurer cette matière, qui était au départ plus documentaire, plus personnelle. Puis, le théâtre est venu s’engouffrer dans cette matière avec toute sa puissance délirante et cathartique.
Comment avez-vous travaillé l’écriture ensemble ?
Guillaume Vincent : On arrivait chacun avec de la matière, ce qui nous a permis de constituer plusieurs séquences. Les histoires de Florence venaient très simplement de cette manière bien à elle de les raconter. Ensuite, il y a des choses que nous avons écrites. Et lorsqu’on a été en résidence à Rennes en 2024, avant de présenter une étape de travail au Festival TNB, les trois dernières semaines ont été un véritable “tétris” : comment agencer les scènes, comment faire en sorte que ce soit fluide et que l’histoire puisse être racontée le mieux possible.
Florence Janas : La spécificité du spectacle est que nous sommes pas dans une logique narrative mais dans une logique scénique, avec une construction par association, heurt, glissement. Nous passons d’un registre hyper réaliste à un registre totalement fictif, plus étrange, parfois fantastique. Le travail avec l’équipe technique a profondément transformé la matière : la scénographie de Daniel Jeanneteau, cette boîte vide, rectangulaire, en cinémascope, nous a placés dans un espace très dépouillé ; les lumières de Sébastien Michaud, presque psychédéliques, et le son de Yoann Blanchard, avec quelque chose d’hallucinogène, ont permis d’organiser cette matière hybride.
Sur scène, vous devenez de « vrais faux jumeaux ». Comment vivez-vous cette gémellité ?

Guillaume Vincent : De l’extérieur, c’est surprenant. De l’intérieur, c’est plus simple.
Florence Janas : On n’a pas eu à travailler dans un mimétisme ou une imitation ; comme on se connaît depuis très longtemps, c’est comme si la gémellité était arrivée presque naturellement, avec le fait d’avoir moi la moustache de Guillaume, et lui mon nez.
Comment avez-vous tenu dramaturgiquement une forme aussi singulière ?
Guillaume Vincent : Marion Stoufflet, la dramaturge, nous a beaucoup guidés, d’autant plus que j’étais sur le plateau et que je n’avais pas de doublure.
Florence Janas : Nous avions besoin d’elle. Je dirais même qu’elle a véritablement façonné ce palais des glaces. Ce qui est étrange avec ce spectacle, c’est qu’en même temps nous connaissons la matière que nous donnons, et que quelque chose nous dépasse. Nous sommes à la fois en comme en contrôle et en perte de soi. Il y a un mélange entre ce dont nous sommes conscients de donner à voir et quelque chose qui nous travaille de façon invisible.
Le spectacle aborde le deuil. Est-ce une expérience douloureuse à jouer ?
Florence Janas : Nous ne voulions pas nous enfoncer dans quelque chose de sinistre malgré le sujet. Je trouve que cela a une dimension cathartique, presque cérémonielle. Paradoxe s’est construit avec le public, car il n’y a pas besoin d’avoir perdu sa mère pour éprouver l’intuition de la perte. Chacun y retrouve quelque chose de son histoire. On dépose ainsi un fardeau universel.
Guillaume Vincent : Pour moi, ce n’est pas un spectacle douloureux. Nous abordons la matière d’un point de vue joyeux, un peu plus grand que nous. Ce qui me coûte, c’est plutôt d’affronter le public, le fait de dire mon nom, d’être à nu. La partition est très écrite, nous nous tenons à deux, côte à côte, comme dans un numéro de trapézistes. Il faut être concentré, faire le vide.
Florence Janas : Il y a une tendresse, un humour, une bienveillance dans la façon dont l’objet nous accompagne. Ça donne de la force. J’ai l’impression que le théâtre est avec nous, qu’il y a quelque chose de l’ordre de la lévitation.
On perçoit dans Paradoxe une forme d’accomplissement et de fidélité. Est-ce le cas ?

Florence Janas : C’est le spectacle de mon cœur. Il est possible parce que c’est Guillaume, parce que c’est moi, parce que c’est ancien. Parce qu’il y a une histoire longue, une fidélité, une synchronicité. Avec les artistes qui nous accompagnent – Marion Stoufflet, Muriel Valat, Laure Duqué –, il y a un langage commun, une énergie. Comme si on cueillait les lauriers de tout ce qu’on a érigé depuis tout ce temps.
Guillaume Vincent : Beaucoup de jeunes acteurs nous disent que c’est beau de mettre en scène le lien, de ne pas l’effacer derrière la fiction, de le montrer au même titre que nos mères.
Et d’ailleurs, pourquoi ce titre, Paradoxe ?
Guillaume Vincent : Au départ, il y avait une réflexion sur le jeu du comédien, j’avais lu Diderot. On s’est éloignés du Paradoxe du comédien, mais le mot est resté. Il y a beaucoup de paradoxes dans ce spectacle. J’aimais son côté énigmatique, et même le son du mot, ce « X » à la fin.
Florence Janas : D’autres titres étaient possibles, mais Paradoxe ouvre un horizon. Nous y faisons état de cette année-là, de ce qui nous a traversés. Ça reste ouvert.
Paradoxe de Florence Janas et Guillaume Vincent
Création
Salle Gabily dans le cadre du Festival du Théâtre national de Bretagne – Rennes
12 au 22 novembre 2025
durée 1h15
Tournée
15 au 26 janvier 2026 au T2G – Théâtre de Gennevilliers
03 au 05 mars 2026 à la Comédie de Béthune – CDN
11 au 13 mars 2026 au Théâtre Olympia -Centre dramatique national de Tours
Une Création de Florence Janas & Guillaume Vincent
Avec Florence Janas & Guillaume Vincent
Dramaturgie de Marion Stoufflet
Scénographie de Daniel Jeanneteau & Guillaume Vincent
Son de Yoann Blanchard
Lumière de Sébastien Michaud
Costumes de Fanny Brouste
Couture de Lucile Charvet
Regard Chorégraphique de Zoé Lakhnati
Régie Générale et lumière de Karl-Ludwig Francisco, Régie Plateau de Muriel Valat
Prothèse de Jean-Christophe Spadaccini
Stagiaire à la mise en scène – Katarina Jungova