Autoportrait © Mackenzy Bergile

Mackenzy Bergile, habiter la fracture

Avec Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness, présenté le 9 juin aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, puis au CCNT dans le cadre de Tours d'Horizons, l'artiste pluridisciplinaire transforme l'intime en espace de réparation et de transmission. Un solo où mémoires haïtiennes et françaises dialoguent sans jamais s'opposer.
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Sa silhouette est longiligne, son allure androgyne, son regard perçant. Lorsqu’il parle, la voix est douce autant que ferme et d’une belle précision. Mackenzy Bergile met immédiatement à l’aise, par son humilité autant que son ouverture d’esprit. Il crée une complicité, un espace d’échange et de partage tout en fluidité et en délicatesse. Les mots arrivent avec la même attention que ses gestes.

Avec Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness, créé au Festival du TNB à Rennes en novembre dernier, le chorégraphe, pianiste, poète et chercheur franco-haïtien livre une œuvre profondément personnelle. Un autoportrait qui plonge au cœur des questions qui traversent son quotidien, son rapport au monde et à ses origines. Mais le récit déborde largement le cadre autobiographique pour interroger les héritages, les fractures coloniales, la mémoire et les récits que les corps transportent malgré eux. La danse, la musique, l’écriture, la mode et les arts visuels se répondent jusqu’à devenir indissociables. Pour lui, les disciplines n’ont jamais vécu séparées, elles composent un même territoire de recherche et un même geste de compréhension du monde.

Une enfance entre musique et mouvement
All over nympheas d’Emmanuel Eggermont © Jihyé Jung
All over nympheas d’Emmanuel Eggermont © Jihyé Jung

Enfant du 18e arrondissement de Paris, Mackenzy Bergile est élevé à Nanterre jusqu’à treize ans avant de rejoindre la Bretagne pour y finir son adolescence. Il grandit dans une famille haïtienne où la musique et la danse occupent une place centrale. « J’ai commencé la musique et la danse dès l’âge de trois ans, raconte-t-il. » La langue créole, la culture haïtienne et les danses traditionnelles accompagnent naturellement son enfance.

Très tôt, la curiosité l’emporte sur la spécialisation. Il explore, accumule, croise les influences sans hiérarchie ni frontière avec le jazz, les danses afro-américaines, les danses traditionnelles haïtiennes, le contemporain. Pourtant, rien ne le destinait à la chorégraphie. Son goût pour les matières, les silhouettes, les lignes et les images l’attirent tout d’abord : « Mon souhait était plutôt d’avoir un parcours de designer de mode », confie-t-il. Mais la scène finit par le rattraper.

Les grandes rencontres

En 2013, il devient interprète. Une expérience qui se prolonge plusieurs années et l’amène à collaborer avec Boris Charmatz, dont il apprécie particulièrement la dimension conceptuelle, puis avec Emmanuel Eggermont« un compagnon d’œuvre et de route », avec lequel il partage un rapport commun aux arts plastiques, au geste et à l’image. « C’est toujours intéressant de plonger dans la pensée de chorégraphes qui ont une ligne bien prononcée et particulière. Je leur rends hommage pour cela. » Au-delà de ces figures du paysage chorégraphique, ses influences les plus profondes viennent également de personnalités restées dans l’ombre, passeurs anonymes qui ont nourri son rapport au geste et à la culture haïtienne. Cette façon de reconnaître les savoirs invisibles dit quelque chose d’essentiel de sa manière d’être au monde.

Plus tard, à Lorient, il ouvre la Galerie Mauricio Bergile, lieu de recherche pluridisciplinaire où écriture, design, danse et réflexion théorique se croisent librement. C’est là que commence véritablement à émerger l’artiste qu’il est aujourd’hui. Sur le plan littéraire, Franckétienne occupe une place singulière Auteur haïtien majeur et initiateur du spiralisme, il entretient avec lui une correspondance au début du processus d’Autothérapie, avant sa disparition. « Cette dynamique en spirale a non seulement influencé ma manière d’écrire, mais également ma manière de composer dramaturgiquement. » Une rencontre déterminante qui irrigue encore aujourd’hui l’ensemble de son travail.

Les fantômes d’Haïti
Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness de Mackenzy Bergile © Fabian Hammerl
Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness de Mackenzy Bergile © Fabian Hammerl

Lorsque l’on évoque ses racines haïtiennes, Mackenzy Bergile rectifie immédiatement une idée souvent formulée à son sujet. Il n’est jamais vraiment « retourné » vers Haïti. « Elles ont toujours été présentes dans mon quotidien. Bien que je sois né en France, mes parents sont haïtiens. J’ai été élevé avec la langue créole, la culture créole. C’est quelque chose qui me suit et me poursuit malgré moi. »

Mais longtemps demeure une difficulté plus profonde, celle d’accepter une identité traversée par plusieurs histoires parfois perçues comme contradictoires. La fracture coloniale qu’a connue Haïti, les séismes qui ont emporté une partie de sa mémoire collective, cette identité qui tente sans cesse de renaître, tout cela le traverse. « J’ai longtemps cru qu’il fallait faire un choix entre une culture ou une autre. » D’un côté un héritage haïtien profondément inscrit en lui, de l’autre une histoire française et européenne qui a façonné son regard, son éducation, sa manière de penser. La création devient progressivement l’espace où cette tension peut exister sans avoir à être résolue. « La nécessité de créer aujourd’hui, vient de cette complexité identitaire que je trouve belle. »

Cette réflexion prend une dimension nouvelle en 2021 lors d’un voyage au Bénin. Face à la Porte du non-retour de Ouidah, lieu d’où partirent des milliers d’esclaves vers les Amériques, quelque chose bascule. « Je pense que cela a été l’accélérateur de ce processus thérapeutique. » L’artiste pense aussi à ses enfants, à ce qu’il pourra leur transmettre. « C’est quelque chose qui me semble important de creuser pour pouvoir leur laisser un héritage, en tout cas pas complet, mais le plus cohérent possible. »

L’écriture comme thérapie

Contrairement à ce que pourrait laisser croire son aboutissement scénique, Autothérapie n’est pas né comme un projet artistique. Au départ, il s’agit simplement d’écriture, d’une conversation avec soi-même. « C’était une thérapie à juste titre. » Pendant plusieurs années, Mackenzy Bergile écrit sans intention de montrer quoi que ce soit, des séances intimes adressées à lui-même, sans public envisagé, sans forme définie.

Puis en 2023, un basculement. « J’ai senti la nécessité de rentrer dans un processus de partage. » La question n’est alors plus seulement de comprendre, mais de donner à voir. Reste à trouver comment. Car chez lui, la forme n’est jamais décidée à l’avance. « Je me laisse porter par la nécessité. Je ne l’anticipe pas. Je ne savais pas du tout à quoi cela allait ressembler. »

La danse apparaît. Puis la musique. Enfin, les images, les vêtements et les mots. Tous les outils accumulés au fil des années reviennent nourrir le projet. « J’ai convoqué toute la mémoire et toutes les disciplines que je pratiquais », pianiste de formation classique, poète, danseur, designer. « Il y avait une volonté de re-convoquer tout mon parcours et tous mes outils. » Ce qui donne au spectacle cette qualité d’objet multiple, difficile à enfermer dans une catégorie unique, une œuvre qui emprunte autant à la performance qu’à la danse, au concert, à l’installation plastique ou au défilé de mode.

Un corps traversé par plusieurs histoires
Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness de Mackenzy Bergile © Fabian Hammerl
Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness de Mackenzy Bergile © Fabian Hammerl

Sur scène, le spectateur découvre un être en perpétuel déplacement. Ancêtre, enfant, héritier, homme ou femme. Cette circulation des identités participe pleinement de son écriture. Lorsque l’on évoque la question du genre, présente dans son travail à travers cette oscillation que certains perçoivent comme une ambiguïté, il laisse la réflexion ouverte. « Mon propos n’est pas genré, mon histoire non plus. Mon corps est un vecteur. J’aime cette oscillation, ce déplacement qu’on peut appeler de genre. »

Ce qui l’intéresse n’est pas tant de brouiller les frontières que d’accueillir d’autres histoires dans son propre corps pour ouvrir un espace où différentes mémoires puissent apparaître, dialoguer et parfois se contredire. « D’autres personnages, d’autres ancêtres ouvrent la porte pour prendre place à travers moi, dit-il. Avant d’ajouter simplement, je prête mon corps à un propos. » Dans cette phrase tient tout son rapport à la scène.

Ainsi Autothérapie ne raconte pas seulement Mackenzy Bergile. Le spectacle raconte aussi Haïti, l’exil, les filiations interrompues, les silences transmis de génération en génération.  « C’est un auto générique. Un grand jeu qui implique une histoire plus large que la mienne. C’est un enchevêtrement de plusieurs récits qui traversent mon corps et ma voix. »

Réconcilier les héritages

Cette volonté de faire dialoguer les histoires se retrouve jusque dans la musique. L’Ave Maria de Schubert, qui ouvre et ferme le spectacle, accompagne Mackenzy Bergile depuis sa jeunesse. C’est le premier morceau qu’il apprend à l’orgue, alors âgé de dix ans. « C’est vraiment une musique d’enfance. Passionné d’histoire, ce qu’il décrit comme « le premier moteur » de son travail, il s’intéresse au contexte de sa composition. 1825. « C’est une date que nous, les Haïtiens, connaissons bien, parce que c’est la date où le roi de France, Charles X, avait imposé la dette à Haïti. » La coïncidence le frappe.

D’un côté Schubert compose son Ave Maria, de l’autre Haïti se voit imposer une dette qui marquera durablement son histoire. Deux récits que tout semble opposer se rejoignent soudain dans le même instant. Le morceau relie ainsi l’enfance personnelle à la mémoire collective, Schubert à l’histoire coloniale, la beauté musicale à une blessure historique toujours vive.

Mackenzy Bergile ne cherche ni à opposer la France et Haïti, ni à effacer l’une au profit de l’autre. « Je ne suis pas dans une volonté de rancœur envers l’Europe. » Au contraire. « J’ai un amour extrêmement prononcé pour le pays qui m’a vu naître, qui m’a appris à nommer, qui a structuré ma pensée et façonné mon regard sur le monde. » Son travail repose précisément sur cette coexistence revendiquée, une histoire de l’art européen qui a façonné sa sensibilité, une mémoire haïtienne qui traverse son corps, deux héritages qui s’entrelacent sans jamais se dissoudre l’un dans l’autre. 

Le regard vers l’avenir
Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness de Mackenzy Bergile © Fabian Hammerl
Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness de Mackenzy Bergile © Fabian Hammerl

L’artiste travaille déjà sur la suite. Une nouvelle pièce, toujours en solo, qui sera aussi une exposition, double forme pour poursuivre le même mouvement de fouille. « Je poursuis le même travail, mais je descends plus profondément en moi. Je creuse jusqu’à l’os, jusqu’à mes racines. » Le sujet s’approfondit autour des questions d’identité et de mort, prolongement naturel de cette enquête intime commencée avec ce premier spectacle. « Autothérapie, c’était le seuil d’une longue thérapie. »

C’est peut-être là que réside la singularité de Mackenzy Bergile. Dans cette capacité rare à regarder les fractures sans chercher à les refermer trop vite, à accepter les contradictions comme matière première, à habiter l’entre-deux non comme un exil mais comme un espace de création. « La nécessité, elle vient d’une lacune, dit-il. » Et c’est depuis cette lacune qu’il crée, non pour la combler mais pour lui donner une forme.


Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness de Mackenzy Bergile
création le 13 novembre 2025 au CCN de Rennes et de Bretagne dans le cadre du Festival du TNB

durée 1h20

tournée
9 juin 2026 au Théâtre Municipal Berthelot – Jean Guerrin, Montreuil, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis
11 juin 2026 au CCN de Tours, dans le cadre du Festival Tours d’Horizon

Texte, poésie et voix, chorégraphie et composition musicale Mackenzy Bergile
Collaboration artistique d’Inès Mauricio
Lumières d’Eduardo Abdala
Costumes d’Isaac Sanka

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