Dans quelques jours, avant de s’envoler pour la grosse pomme, Léo Lérus va investir l’espace muséal du quai Branly. Le chorégraphe y retrouve un lieu chargé d’histoire, traversé par le silence, la présence diffuse des œuvres et l’appel du jardin. Loin d’un plateau, cet espace devient pourtant terrain de danse, à l’occasion de la reprise de Gounouj in situ, une pièce créée en 2022, initialement jouée sur le site naturel de Grande Anse / Gros Morne, à Deshaies, en Guadeloupe. L’artiste évoque cette nouvelle aventure avec une voix douce, posée. « Un lieu in situ impose une adaptation permanente. Il faut dialoguer avec lui, inviter sa beauté à se révéler. »

Cette œuvre sera donnée en diptyque avec Parades de Clémence Baubant. Une invitation qui fait sens pour Léo Lérus, tant le dialogue entre les œuvres du musée et sa chorégraphie semble s’imposer naturellement. « Notre histoire et notre héritage culturel résonnent en moi et dans la pièce et, inversement, la pièce entrera en résonance avec les œuvres. Cette circulation, nous allons l’imaginer en découvrant le lieu quelques heures avant la représentation. »
La danse comme nécessité première
Dans sa vie, la danse entre très tôt Vers quatre ou cinq ans, sans décision consciente. « Ma mère raconte que je ne lui ai pas vraiment laissé le choix. Dès qu’il y avait de la musique à la radio, je dansais. » En Guadeloupe, la danse est partout, partagée, collective. « Tout le monde danse, c’est culturel », rappelle-t-il.
L’idée d’en faire une profession s’impose plus tard et trouve un appui dans un environnement familial ouvert à la création. Son père est metteur en scène et auteur de théâtre, tandis que son frère compose et joue du jazz. À treize ans, sa famille accepte de le laisser partir pour le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Ce départ s’avère décisif et se fait sous l’impulsion de la chorégraphe Léna Blou.
Héritage, transmission, identité
Né en 1980 aux Abymes, Léo Lérus commence sa formation auprès de cette figure tutélaire. Il y découvre le gwo ka, danse traditionnelle guadeloupéenne, mais aussi la danse contemporaine et classique. « C’est elle qui m’a ouvert ces possibles. » Quand on grandit sur un territoire insulaire, se projeter ailleurs ne va pas toujours de soi.
Au Conservatoire, d’autres rencontres comptent. Notamment celle de Christine Girard, professeure d’improvisation et de composition. « Elle m’a bousculé en me disant de ne pas perdre mon identité, ma culture. À l’époque, je ne savais pas comment l’intégrer. » La phrase fait son chemin, lentement.

À partir de 1999, Léo Lérus entame une carrière d’interprète qui le mène en Scandinavie, à Londres, puis à Tel-Aviv. Il danse notamment au sein de la Batsheva Dance Company et de la L-E-V Dance Company. La découverte de la danse gaga agit comme un révélateur. « Lors de mon premier cours, la musique était du reggae. La curiosité de mes collègues pour ma culture m’a ramené à mes bases. » Le gwo ka s’impose alors comme un socle. « Il est fondateur de ma danse, de ma musicalité etde mon groove. »
Écrire, revenir, faire lien
C’est à Tel-Aviv, autour de 2010, qu’il commence à écrire ses propres projets. D’abord au sein d’un collectif, puis avec un désir plus affirmé. « J’ai ressenti un besoin profond de retour aux sources, de revenir en Guadeloupe, d’y passer du temps. » Créer pour le territoire, y présenter les pièces, participer à la vie culturelle locale. Puis vient la question du dialogue avec l’Hexagone, et celle d’une signature chorégraphique guadeloupéenne dans le champ contemporain.
Il s’inscrit dans une lignée d’artistes caribéens qui interrogent héritage et création. « Le travail de Léna Blou montre que le gwo ka possède les outils pour générer de la création contemporaine. J’ai eu envie de prolonger cette recherche. »
Le désir de créer s’ancre dans cette idée de continuité. « Il y a quelque chose de très nourrissant dans le fait de s’ancrer dans un héritage, qu’il soit culturel, familial ou artistique. Cet ancrage génère une envie de création. »
Gounouj, de la nature au musée
Gounouj in situ naît en 2022 dans le cadre de l’appel à projets Mondes nouveaux initié par le ministère de la Culture. Pour cette création, Léo Lérus choisit le site naturel de Grande Anse, à Deshaies, et y explore la plage, la forêt tropicale et la mangrove, ainsi que leurs paysages et leurs univers sonores. « Cette coexistence d’horizontalité et de verticalité m’a profondément inspiré. »
Il évoque un équilibre fragile, menacé par le dérèglement climatique. « L’idée même d’un milieu naturel stable devient utopique. » La pièce est d’abord pensée pour ce lieu précis, avant d’être transposée sur un plateau.
La version présentée au quai Branly implique une nouvelle adaptation. « C’est la première fois que la pièce est présentée à l’intérieur d’un bâtiment. » Il ne travaille avec les danseurs sur site que le jour de la première représentation. « Pour l’instant, il est difficile d’anticiper davantage. »
Pour l’artiste, créer hors du théâtre représente un défi. « Je suis plutôt quelqu’un de timide, et le théâtre me correspond bien. » Mais l’in situ ouvre d’autres possibles, notamment pour les interprètes, et pour des publics qui ne fréquentent pas toujours les salles.
Créer en Guadeloupe, aujourd’hui

La création en Guadeloupe prend des formes multiples. Léo Lérus évoque le carnaval, les groupes qui émergent chaque week-end, les soirées léwòz, les plateaux de théâtre. « Les procédés sont riches et répondent à des besoins très différents. »
La diffusion reste un enjeu. Peu de lieux, des échanges limités avec les territoires voisins, le coût des déplacements vers la métropole « C’est un sujet récurrent, qui demande un travail collectif. » Sa présence régulière en en France métropolitaine lui permet de faire circuler ses pièces, au prix de solutions logistiques souvent complexes.
New York, ouvrir les échanges
Lauréat de la Villa Albertine, Léo Lérus partira un mois à New York en 2026. Un temps de recherche et de rencontres. « Mon objectif est de créer des liens avec d’autres artistes afrodescendants qui interrogent les notions d’héritage et d’identité dans l’art contemporain. » Il parle de réseaux à construire entre Caraïbes, Amérique du Sud et États-Unis.
Déjà se dessine une prochaine création, née d’un proverbe guadeloupéen : « Parole anba fey pa ka pèd » — les paroles sous les feuilles ne se perdent pas. En filigrane, les écarts entre générations, les métamorphoses des archétypes sociaux, et plus particulièrement la question du rôle de la femme. Des textes en créole y trouveront aussi leur place. « C’est tout ce que je peux dire pour le moment. »
Au quai Branly, Léo Lérus poursuit ce chemin patient, attentif, où la danse écoute les lieux autant qu’elle les traverse.
Invitation à Héla Fattoumi et Éric Lamoureux
Quai Branly
du 7 au 15 février 2026
Les 7 et 8 février 2026 – Parades de Clémence Baubant (Cie Empreintes) suivi de Gounouj in situ de Léo Lérus (Cie Zimarèl) puis Tout-Moun de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux
Les 14 et 15 février – Les Auras de Héla Fattoumi, Éric Lamoureux et Serge Kakudji puis Akzak, L’impatience d’une jeunesse reliée de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux