En compétition de natation, la nage libre est une discipline qui permet aux nageuses et aux nageurs de choisir la technique qu’ils préfèrent. Quand Hitler, qu’elles appellent « le peintre en bâtiment », a annexé l’Autriche en 1938, Hannah, Rachel et Esther ont compris qu’il leur faudrait crawler rapidement en eau libre pour ne pas couler. Mais à quel prix ?
Un travail de mémoire

1995, cinquante ans après la chute du régime nazi, Hannah, Rachel et Esther reviennent à Vienne. Le parlement autrichien va présenter ses excuses lors d’une cérémonie, et surtout rendre à ces championnes leurs records et leurs titres, qui avaient été effacés des archives. Les trois anciennes sirènes se retrouvent dans un café viennois, reçues par un serveur peu ordinaire. Hannah arrive de Buenos Aires, Rachel de New York, Esther de Tel Aviv.
L’exil plutôt que la mort
À partir des retrouvailles de ces vieilles amies, Lisa Wurmser a finement construit son récit. Enrichi de nombreuses archives, elle commence par raconter le contexte historique du Club Hakoah (force et courage en hébreu), fondé en 1909 dans une situation, déjà, de discrimination croissante en Europe. Multisport, il était surtout réputé pour son équipe de football, menée par Matthias Sindelar, surnommé le « Mozart du football », et son équipe féminine de natation. Le club fut dissous dès l’Anschluss.
Et puis, il y a l’intime du cheminement de ces trois femmes. Elles racontent leur quotidien de jeunes filles juives à Vienne et de sportives de haut niveau, leurs premières découvertes des choses de la vie, comme l’amour et la haine. On comprend comment, grâce à toute une chaîne de solidarité, elles ont pu fuir et échapper aux camps de la mort. Lisa Wurmser met également en avant ce qu’à été l’exil pour ces femmes qui ont dû se reconstruire, pleurer leurs disparus, apprendre une autre langue, une autre culture.
Des portraits de toute beauté

Francine Bergé rayonne dans le personnage de Rachel, beauté de quatre-vingts ans à la silhouette de mannequin. L’émotion à fleur de peau et la colère au fond du cœur, refusant l’oubli, Bernadette Le Saché est une bouleversante Esther. Truculente à souhait Flore Lefebvre des Noëttes donne à Hannah de bien belles couleurs. Elles forment un trio complice remarquable. Les regarder danser et chanter dans leurs magnifiques costumes est un régal.
Sur un mode expressionniste
L’énigmatique serveur, incarné adroitement par Nicolas Struve, se débarrasse de ses apparats de passe muraille pour endosser l’habit de lumière. Son café se transforme en ce qu’il était autrefois, un cabaret appelé L’enfer. Le ton change, plus grinçant. Comme chez Kurt Weill, ce Monsieur Loyal diabolique vient réveiller les consciences. Il fait ressurgir, sur un écran, le souvenir de la sœur d’Esther, Mélanie (Yzoula). Une chanteuse qui a fait les belles nuits de L’enfer, avant de finir dans celui d’Auschwitz en 1942. Car la bête dehors se réveille.
S’appuyant sur la scénographie de Floriane Benetti et les lumières de Philippe Sazerat, la mise en scène de Lisa Wurmser, très clairement installée, permet ce glissement d’une approche réaliste au fantasmagorique. Comme pour son spectacle Explosif, elle a demandé à Éric Slabiak, un des fondateurs des Yeux noirs, de composer la musique. Elle crée ainsi un tourbillon de vie, où l’émotion et le rire forment un message d’espoir.
Nage libre, texte et mise en scène Lisa Wurmser
Comédie de Picardie – Amiens
Du 4 au 6 février 2026
Durée 1h20.
Tournée
14 mars 2026 à La Maison des Arts du Léman, Thonon-les-Bains
Du 23 avril au 31 mai 2026 au Studio Hébertot, Paris
15 novembre 2026 au Théâtre Roger Lafaille, Chennevières-sur-Marne.
Avec Francine Bergé, Bernadette Le Saché, Flore Lefebvre des Noëttes, Nicolas Struve.
Musique Éric Slabiak
Musiciens Bande originale Éric Slabiak, Yuri Shraibman, Ivica Bogdanic
Chanteuse film Yzoula
Dramaturgie Daniel Berlioux
Scénographie Floriane Benetti
Lumière, direction technique Philippe Sazerat
Son Stéphanie Gibert
Costumes Marie Pawlotsky
Chant Anne Fischer
Chorégraphie Gilles Nicolas
Création vidéo Mathias Cloos.
Watermarks, les Sirènes de l’Hakoah, film documentaire de Yaron Zilberman, Zadig Production.