KO Brouillard de Maxence Vandevelde © Jean-Louis Fernandez

Les Galas du TNS sur le fil de la mémoire collective

Jusqu’au 14 mars 2026, le Théâtre national de Strasbourg vibre au rythme de la deuxième édition de ce temps fort imaginé par Caroline Guiela Nguyen, un événement festif pensé pour remettre les habitants au cœur de l’écosystème culturel.
6 mars 2026
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À Strasbourg, le temps est venu, pour la deuxième année consécutive, de célébrer le spectacle vivant dans sa diversité et son ouverture. C’est le projet porté par Caroline Guiela Nguyen depuis le lancement, en 2025, des Galas du TNS. Dix jours consacrés à la création comme trait d’union entre artistes professionnels, amateurs et publics. Pour cette nouvelle édition, qui se déroule du 3 au 14 mars 2026, la célébration du théâtre s’articule autour de trois propositions pensées à partir de récits qui n’ont pas pour habitude de s’écrire sur des plateaux.

Aux manettes de celles-ci, trois artistes ont répondu présents pour ce rendez-vous. Hatice Özer s’est penchée, avec En attendant Oum Kalthoum, sur la sensation de l’attente collective, de celles qui menaient jusqu’à l’extase, avant l’entrée en scène de l’idole. Dans KO Brouillard, Maxence Vandevelde fait de la structuration du son une porte d’entrée vers notre mémoire poétique. De leur côté, Marcus Lindeen et Marianne Ségol remontent en 2005 et mènent l’enquête autour du phénomène médiatique Piano Man.

Piano Man ou le récit d’une obsession
Piano Man de Marcus Lindeen © Jean-Louis Fernandez

En 2005, l’histoire de ce jeune homme fait la couverture de tous les médias de la planète. Il faut dire qu’elle a tout pour passionner les foules. Un inconnu est retrouvé errant, tout droit sorti de la mer sur une plage de l’Île de Sheppey, à l’est de Londres. Sur lui, aucun papier d’identité. Même les étiquettes de ses vêtements ont été soigneusement découpées et la marque de ses chaussures effacée. Recueilli dans un hôpital, il y passera finalement quatre mois, sans jamais dire un mot, jouant seulement du piano comme une obsession. Jusqu’au jour où il décide finalement de parler, levant une part du mystère qui entourait son existence.

Si l’on se fie à la réalité documentaire dans laquelle s’inscrivent Marcus Lindeen et Marianne Ségol autour de ce fait divers, il reste peu à raconter de celui que la presse a surnommé Piano Man. Alors le metteur en scène a mené son enquête auprès de celles et ceux – assistante sociale, pasteur ou psychologue – qui ont directement pris part à cette histoire. À partir de leurs témoignages, il reconstitue sur scène une parole documentée dans ce qu’elle a de plus brut, la confiant à des interprètes choisis pour leurs ressemblances avec les personnes réelles qu’ils sont censés camper.

Au plateau, ils sont ainsi quatre à tenter de donner de l’ampleur à cette légende moderne. Autour de Nans Laborde-Jourdàa personnifiant Marcus Lindeen, Anthony Bambury, Niranjani Iyer et Bridget O’Loughlin y vont des anecdotes qui leur ont été confiées au sujet de leurs relations avec Piano Man. Au fil d’un dialogue recomposé avec une volonté naturaliste, la parole circule toutefois difficilement et se heurte à l’évidence : ce fait divers peine à résonner avec autre chose que lui-même.

Pourtant l’auteur et metteur en scène cherche à tirer des fils pour combler les trous laissés par le récit. Sur la base de ses projections personnelles, il finit surtout par perdre sa dramaturgie entre quête de vérité et vagues hypothèses socio-politiques, sans parvenir à trouver le relief qu’il semble en attendre. Les rares entrées poétiques qu’il esquisse sont à leur tour contraintes par la scénographie aussi brute que neutre signée Hélène Jourdan. Un espace façon agora de plateau TV, aplati sous les lumières froides et diffuses de Diane Guérin, et qui paraît tenir à distance ce qui ne tient pas du réel comme présent composé.

KO Brouillard, l’expérience poétique de Maxence Vandevelde
KO Brouillard de Maxence Vandevelde © Jean-Louis Fernandez

Tandis que le public finit de s’installer, un mur invisible fait de lumières blanches obstrue toute perspective, toute perception possible de ce qu’il y a au-delà. Sans un mot, par son dispositif technique auquel il confronte en premier lieu les spectateurs, Maxence Vandevelde dit en substance qu’il n’y a, pour l’heure, rien à voir, tout à entendre et imaginer. Et pour cause, bientôt la partition sonore et musicale de Maria Laurent va prendre le relais. Un premier mouvement ressenti en commun, dans les vibrations profondes produites par les nappes de basses électroniques.

Le contrat est passé, interprètes et observateurs s’apprêtent à traverser une expérience esthétique collective. Une promesse qui trouve écho dans les mots de Kundera : « Il semble qu’il existe dans le cerveau une zone tout à fait spécifique qu’on pourrait appeler la mémoire poétique et qui enregistre ce qui nous a charmés, ce qui nous a émus, ce qui donne à notre vie sa beauté ». C’est cette mémoire poétique que le metteur en scène envisage de convoquer, de provoquer, d’alimenter, articulant les mots, les sons et les images avec la complicité des six actrices et de la musicienne à qui il confie le plateau.

Dans son titre déjà, KO Brouillard semble planter le décor d’une incertitude, d’une traversée, d’une composition. Il y a également de cela dans l’écriture des textes de Maxence Vandevelde et Milène Tournier, qui exhument une poésie contemplative, parfois tendrement naïve, se manifestant comme part d’un tout. Il n’est pas question de narration, mais d’un paysage qui s’écrit et se transforme, au gré des figures, des sonorités, des lumières et des inconscients. La scénographie d’Alice Duchange se fait chambre d’écho de cette plongée sensible, ouvrant et (dé)structurant les espaces comme autant de pistes mentales dans lesquelles projeter les imaginaires.

Dans une évolution constante entre parole, geste et son, les perspectives se multiplient comme pour sonder une mémoire poétique commune. De celles qui se ressentent sans avoir la nécessité d’être nommées. KO Brouillard opère comme une expérience hypnotique qui se reçoit dans sa globalité complexe. Un spectacle sans concession, dont l’écriture radicale révèle aussi sa sensibilité à travers l’hésitation, la discrétion et l’hétérogénéité de ses comédiennes.

Célébrer le spectacle vivant

Jusqu’au 14 mars, les Galas se poursuivent au Théâtre national de Strasbourg, comme une évidente nécessité de tisser et entretenir les liens entre artistes, habitants et spectateurs. Une célébration qui va bien au-delà des représentations et de la création à proprement parler. L’événement est aussi prétexte à considérer le théâtre comme lieu de partage, d’échange et de réflexion. Un espace pluriel qui tend à lui rendre le rôle central qu’il a toujours occupé dans une cité, dans une société.


Les Galas du TNS
Théâtre national de Strasbourg
3 au 14 mars 2026


Piano Man de Marcus Lindeen et Marianne Ségol
Théâtre national de Strasbourg
5 au 13 mars 2026

Texte et mise en scène – Marcus Lindeen
Dramaturgie, traduction et collaboration artistique – Marianne Ségol
Avec Anthony Bambury, Niranjani Iyer, Nans Laborde-Jordàa et Bridget O’Loughlin
Scénographie – Hélène Jourdan
Lumière – Diane Guérin
Composition musicale – Hans Appelqvist 
Son- Nicolas Brusq 
Vidéo – Marcus Lindeen, Hans Appelqvist
Régie vidéo – Xīng Weì
Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie] Louison Ryser 
Régie générale compagnie Wild Minds] David Marain 
Casting: Lola Diane 
Voix : Manon Clavel, David Houry, Julien Lewkowitz, Julie Pilot, Marianne Ségol
Et l’équipe technique du TnS
Régie générale – Yann Argenté
Régie plateau – Jeanne Dubos
Régie lumière – Simon Drouart
Régie son – Thibaud Thaunay
Régie vidéo – Lucie Franz
Habilleuse – Bénédicte Foki, Angèle Gaspar
Régie des titres — surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean-Christophe Bardeaux


KO Brouillard de Maxence Vandevelde et Milène Tournier
Théâtre national de Strasbourg
4 au 12 mars 2026

Mise en scène – Maxence Vandevelde
Textes – Maxence Vandevelde et Milène Tournier
Avec Lil Anh Chansard, Mia Depoutot, Hassenaa Hassibout, Tugba Naimoglu, Maryam Yazdan Bakhsh, Zahra Yazdan-Bakhsh
Musique – Maria Laurent
Scénographie – Alice Duchange
Assistanat à la scénographie – Lino Pourquié
Costumes – Salomé Vandendriessche
Lumière – Nicolas Joubert
Son – Julien Feryn
Assistanat à la création son] Macha Menu
Régie générale – Zélie Champeau
Création installation vidéo – Gabriel Laurent
Regard dramaturgique – Fanny Mentré
Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie – Tristan Schinz
Et l’équipe technique du TnS
Régie générale – Zélie Champeau, Charles Ganzer
Régie plateau – Fabrice Henches
Régie lumière – Nicolas Joubert
Électricien – Lou Paquis
Régie son / Régie vidéo – Macha Menu
Habilleuse – Selma Kalt
Régie des titres — surtitrage des Spectacles dans ta langue – Jean -Christophe Bardeaux

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