Un sol de petits galets rouges encadre une estrade blanche, immaculée, presque irréelle, posée au centre du plateau comme une dalle funéraire. Autour, quelques objets soigneusement disposés esquissent un Japon rêvé, fantasmé : statues ancestrales, roses écarlates en grappes côté Cour, théière, bols de saké. À Jardin, une passerelle blanche évoque aussi un jardin zen. En fond de scène, un mur d’or irradie l’espace, rappelant à la fois les monochromes d’Yves Klein et Le Pavillon d’or, l’un des romans les plus célèbres de Yukio Mishima, que Liddell dit relire obsessionnellement depuis l’adolescence.

Dès l’entrée dans la salle, tout se joue dans cet équilibre fragile entre ordre et vertige. Le décor n’est pas une simple référence culturelle, mais une projection mentale, une cartographie intime. Angélica Liddell entraîne le public dans un voyage immobile, à la fois dans les rites japonais et dans les paysages intérieurs de son amour démesuré pour un écrivain aux convictions politiques controversées, devenu figure tutélaire. Mais son travail, fou, outrancier, fulgurant, est avant tout le dépôt de sa propre souffrance, en écho à celle du monde.
Ce ne sont pas tant les idées nationalistes de Mishima qui l’obsèdent que son rapport à la mort, et plus encore à la sienne, qu’il n’a cessé de mettre en scène dans ses livres, ses films, jusqu’à l’organiser le 25 novembre 1970, au quartier général de l’armée japonaise à Tokyo, en accomplissant le seppuku qu’il avait longuement rêvé.
Une poésie du bord du gouffre
La voix de l’Espagnole rompt le silence, enfantine, douce, trompeuse. Sur ce ton faussement léger, elle évoque son suicide par pendaison, un geste qu’elle prépare depuis des années avec une minutie obsessionnelle, pensant au lieu, à la posture, à ce que les autres verront. Pour garder trace de cette pulsion viscérale, elle s’est photographiée nue, culotte noire aux genoux. Les images apparaissent, puis son corps réel surgit. Elle arrive telle qu’elle s’est imaginée face à la mort, nue, la culotte encore baissée, qu’elle remonte lentement. Chez elle, la nudité n’a rien de gratuit, elle est une condition, une transparence radicale. Être là, entièrement, sans protection possible.

Deux comédiens japonais, vêtus de costumes traditionnels, rejoignent lentement Angélica Liddell, portés par une musique rock saturée, et lui apportent un peignoir de soie rouge qu’elle enfile. Puis, tel un observateur particulier, elle s’agenouille face au mur d’or. Changement de registre, la Sonate pour piano no 14 de Beethoven égrène ses notes, comme une caresse sonore. Le temps se dilate, le mouvement ralentit, la scène bascule dans une chorégraphie étirée, presque hypnotique. Le seppuku n’est pas représenté frontalement, il se déploie comme une danse, une transe où les corps se frôlent, où les mots, dits d’une voix gutturale, racontent le rituel. La mort, annoncée, désirée, douloureusement infligée à soi-même, prend une forme troublante, presque sensuelle, comme si l’extase passait nécessairement par la blessure. Pour en souligner la violente beauté, le Haïku for Pierre Boulez de Toshio hosokawa égrène ses sons délicats autant que perçants.
Derrière l’atrocité du geste affleure pourtant une poésie fragile, profondément humaine. La performeuse espagnole cherche à nommer ce qui est indicible : la peur, le désir d’en finir, l’attirance pour le néant. Ce que l’on tait par pudeur, tristesse ou effroi devient matière lyrique.
Le corps, archive vivante

Angélica Liddell n’interprète pas, elle se livre sans concession. Elle archive sa propre histoire autant que celle des autres. Son corps devient une mémoire vivante, traversée par les morts, les lectures, les amours, les fantômes. Elle se sert d’elle-même comme d’une page – des pages – où s’inscrivent Mishima, Bergman – Dämon – El funeral de Bergman– , Blixen – Vudú (3318) Blixen -, ses parents disparus – Una Costilla sobre la mesa : Padre et Una costilla sobre la mesa: Madre – , ses idoles et ses blessures.
Chaque geste est à la fois intime et universel. En s’offrant de la sorte, elle ne parle pas seulement d’elle, mais aussi de ceux qui n’ont plus de voix. La scène devient un lieu de transmission, un espace où les morts continuent de circuler à travers un corps vivant.
La cérémonie des absents
Moment suspendu… Elle invente un autre rituel au cœur de cette pièce funèbre. Par l’intermédiaire du Théâtre National de Strasbourg, Angélica Liddell a demandé à ce que des proches lui confient des vêtements de défunts. Elle les reçoit un à un, les enfile lentement, comme on endosse une existence. Elle sort ensuite un papier d’une poche, lit quelques lignes, prononce un prénom et entonne pour chacun un haïku. Derrière une robe, une chemise, un manteau, des inconnus surgissent : Alba, Raoul, Marie, Victorine, Trevor. Ils ont 17 ou 80 ans. Une constellation de vies ordinaires traverse soudain la scène.
Le geste est délicat, presque liturgique. Chaque soir, le rituel recommence, différent. Le théâtre devient un lieu d’hommage collectif, où les morts – célèbres ou anonymes – sont accueillis avec la même attention. À chaque nom, une question revient en catalan : « Quand vais-je mourir ? » Et dans ce murmure, chacun se confronte à sa propre fin autant qu’à celle de ses proches.
La mort comme geste d’amour
Angélica Liddell explore la séduction et la beauté dangereuse du suicide. Elle dit tout haut ce que l’on tait, revendique sa propre inaudibilité. Elle mord parfois, mais pour provoquer une prise de conscience. Du sang, du sexe, du gore – comme souvent – pour donner chair à un théâtre qui ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même. C’est là que son art touche juste, dans cette zone trouble où l’ombre devient poésie, où le désespoir se transforme en geste artistique.

Mortifère, mais jamais morbide, Seppuku, El Funeral de Mishima est une œuvre tendre, humaine, extravagante, forcément un peu outrancière. Un chant funèbre traversé d’amour, de désir et de gratitude envers les disparus, mais aussi une quête de sa propre mort que chaque représentation repousse indéfiniment. La mort n’y est pas une solution définitive, mais une obsession, un refuge imaginaire face à la brutalité du monde.
Et comme un ultime pied de nez au temps et à la mort, la dernière représentation strasbourgeoise aura lieu au petit matin. Dans le cadre d’Envisager la nuit, le TNS propose une traversée nocturne faite de débats et de discussions, avant que Seppuku ne soit joué à l’aube. Une évidence pour une pièce qui s’achève sur un long monologue autour du solaire, tant rédempteur qu’assassin. Dans ce deuxième volet consacré aux funérailles, Angélica Liddell déborde, se répand sans retenue, mais pour rappeler une chose essentielle : au bord du gouffre, nous sommes encore, et toujours, vivants.
Envoyé spécial à Strasbourg
Seppuku. El funeral de Mishima o el placer de morir d’Angélica Liddell
Création le 22 novembre 2025 au Théâtre de Salt (Espagne)
durée 2h
Tournée
29 janvier au 7 février 2026 au Théâtre national de Strasbourg
11 au 13 juin 2026 au Wiener Festwochen, Vienne (Autriche)
24 au 26 juillet au Festival GREC, Barcelone (Espagne)
Scénographie, costumes et mise en scène d’Angélica Liddell
Adaptation de la pièce de théâtre NOH Hagoromo – Le Manteau de plumes (XIVe siècle)
Avec des extraits de Patriotisme et Le Marin rejeté par la mer de Yukio Mishima
Avec Nonoka Kato en alternance avec Ichiro Sugae, Masanori Kikuzawa, Angélica Liddell, Alberto Alonso Martínez, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto, la collaboration des infirmier·es Arnaud Bintz, Clara Cortesi, et les figurant·es Alimkhan Bissoultanova, Zacharie Jordil, Clément Philbée-Daurat, Arthur Steegmann
Lumière de Javier Alegría
Son d’ Antonio Navarro
Direction technique – Maxi Gilbert
Coordination technique – Javier Castrillón
Régie lumière de Francisco Jesús Galán
Machinerie – Helena Galindo
Régie générale Michel Chevallier, Nicolas Guy
Construction du décor -Alfonso Reverón Díaz