Hassane Kassi Kouyaté © Christophe Péan

Hassane Kassi Kouyaté : « La francophonie n’est pas une langue, c’est un continent en partage. »

Le 20 mars 2026, la Journée internationale des francophonies invite à regarder la langue française autrement, comme un espace traversé, mouvant, habité. À Limoges, le directeur des Francophonies, des écritures à la scène, en défend une vision ouverte, politique et profondément vivante.
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Pour vous, aujourd’hui, que recouvre le mot « francophonie » ?

Hassane Kassi Kouyaté : La francophonie dépasse largement la question linguistique. Elle correspond à plus de 320 millions de locuteurs, mais derrière ce chiffre, il y a surtout une multiplicité d’imaginaires. Ce sont des millions de façons de raconter le monde, de le penser, de le ressentir. La langue devient alors un espace de circulation que ce soit des idées, des récits, ou même des sensibilités. C’est un lieu où se croisent des histoires, des trajectoires, des visions du monde parfois très éloignées, mais qui trouvent là un terrain commun. Et c’est aussi un formidable levier de coopération, à la fois culturelle, économique et politique.

Pourquoi est-il toujours essentiel de célébrer cette journée internationale ?
L'Obscurité, Nick Makoha, Zébrures du printemps© Chistophe Péan
L’Obscurité de Nick Makoha, lecture dirigée par Thomas Visonneau, Zébrures du printemps 2023 © Christophe Péan

Hassane Kassi Kouyaté : Cette réalité-là reste encore trop peu visible. On parle souvent de la francophonie comme d’un héritage, parfois même comme d’un vestige, alors qu’elle est une force contemporaine, bien vivante. Ce sont des peuples sur les cinq continents qui partagent cette langue, mais chacun à sa manière, avec ses accents, ses histoires, ses tensions. Il est important de rappeler que cette diversité n’est pas une dispersion, mais une richesse. J’aime dire que la francophonie constitue une sorte de sixième continent : un territoire sans frontières géographiques, mais avec une densité humaine et culturelle immense. Dans un monde où les replis identitaires se multiplient, cette idée d’un espace partagé est précieuse, presque vitale.

La francophonie, en France, a-t-elle une singularité particulière ?

Hassane Kassi Kouyaté : La France est elle-même traversée par cette pluralité. On oublie souvent que c’est un pays profondément multilingue. Il y a les langues régionales, bien sûr, mais aussi toutes celles qui sont arrivées avec les migrations. L’arabe, le bambara, le peul, le swahili, le laotien… Ces langues vivent ici, elles circulent, elles s’entremêlent avec le français. Et c’est précisément cela, la francophonie : un espace où le français dialogue avec d’autres langues, où il se transforme, s’enrichit. Ce qui en naît est profondément contemporain. C’est le reflet d’une France métissée, traversée par des influences multiples, et qui devrait assumer cette réalité comme une force.

Pour vous, cette idée de pluralité est une force…

Hassane Kassi Kouyaté : On continue de penser la diversité comme un problème à résoudre, alors qu’elle est une énergie à activer. La pluralité permet de multiplier les points de vue, d’éviter les enfermements. Elle oblige à inventer, à dialoguer, à déplacer les lignes. Et dans le champ artistique, c’est une richesse inestimable. Elle ouvre des formes, des récits, des esthétiques. La francophonie, en ce sens, est un outil précieux. Elle permet de faire exister ces singularités, non pas en les isolant, mais en les mettant en relation.

Comment cette pluralité se traduit-elle concrètement dans le cadre des Francophonies de Limoges cette année ?
Bois diable d'Alexandre Guénin © Christophe Péan
Bois diable d’Alexandra Guénin, Zébrures de printemps 2024 © Christophe Péan

Hassane Kassi Kouyaté : On a voulu une journée à la fois exigeante et accessible. L’émission radio sur les z’ondes du Zèbre, portée par Expression 7, par exemple, est pensée comme un espace de parole ouvert, où les artistes viennent interroger leur propre rapport à la langue française. Pourquoi écrire en français aujourd’hui ? Qu’est-ce que cela engage, qu’est-ce que cela transforme dans leur imaginaire ? Ce sont des questions très intimes, mais aussi profondément politiques.

Ensuite, il y a les lectures, qui sont essentielles. Elles permettent de revenir à la matière première qu’est le texte, la langue, la voix. À 19h, Clipping, d’Israël Nzila (République démocratique du Congo), Prix RFI Théâtre 2025, est présenté sous la direction de Yaya M’bilé Bitang, suivie à 21h par La Décennie noire, de Yacine Benyacoub (France/Algérie), Prix SACD de la dramaturgie francophone 2025, est interprété par l’auteur lui-même. Enfin, il y a ce moment de partage, presque convivial, qui clôt la journée. Parce que la francophonie n’est pas seulement une idée : c’est aussi une expérience collective, un espace de rencontre.

Le festival évolue, avec un déplacement vers l’automne. Comment avez-vous vécu ce changement ?

Hassane Kassi Kouyaté :  Au départ, comme une contrainte, clairement. Les questions budgétaires sont là, on ne peut pas les ignorer. Mais très vite, on a essayé de transformer cette contrainte en opportunité. Le déplacement vers l’automne y a largement contribué. En resserrant les temps, on favorise un véritable brassage. Les lectures, les spectacles, les auteurs, les artistes, les professionnels et les publics ne sont plus dissociés, ils se rencontrent dans un même mouvement.

Cela nous a permis de repenser le projet en profondeur, de nous recentrer sur ce qui nous semble essentiel : l’écriture. Ce n’est plus une succession d’événements, mais un moment dense, où tout le monde se croise, se parle, échange, et où des passerelles se créent naturellement entre les œuvres et ceux qui les portent.

Vous semblez accorder une importance particulière à la lecture.
Les Zébrures d'Automne - Kaldûn © Christophe Raynaud de Lage
Kaldûn d’Abdelwaheb Sefsaf © Christophe Raynaud de Lage

Hassane Kassi Kouyaté : En effet, la lecture remet le texte au centre. Elle permet de l’entendre dans sa nudité, sans le filtre de la mise en scène. Et parfois, c’est là que se révèle toute sa puissance. J’ai souvent été bouleversé par des textes en lecture, et parfois déçu en les voyant sur scène. La lecture permet aussi d’ouvrir le théâtre à d’autres publics, à des gens qui n’osent pas forcément franchir la porte d’une salle. Et surtout, elle crée des passerelles concrètes  entre auteurs, metteurs en scène, producteurs, diffuseurs. C’est un moment où tout peut commencer.

Le festival change aussi de nom.

Hassane Kassi Kouyaté : Oui, et ce n’est pas anodin. Les Zébrures – Festival des écritures et des créations francophones affirme clairement notre ligne. Il ne s’agit pas seulement de montrer des spectacles, mais de travailler sur les écritures, sur leur émergence, leur circulation, leur transformation en formes scéniques.

Malgré cette dynamique, vous évoquez des difficultés structurelles.

Hassane Kassi Kouyaté : Elles sont profondes. La question aujourd’hui, c’est quelle place accorde-t-on réellement à la création francophone en France ? Où est-elle visible ? Où est-elle diffusée ? Il y a très peu de lieux qui s’engagent durablement. On est encore dans des logiques ponctuelles et cela pose un vrai problème parce que sans diffusion, il n’y a pas de vie pour les œuvres.

Vous parlez d’un manque de diffusion.
Iqtibās, Allumer son feu au foyer d’un autre de Sarah M. © Najat Saidi
Iqtibās, Allumer son feu au foyer d’un autre de Sarah M. © Najat Saidi

Hassane Kassi Kouyaté : Il faut le dire clairement, il n’y en a presque pas. On peut citer quelques structures, mais elles sont trop rares, trop isolées pour créer une véritable dynamique. Pendant ce temps, ailleurs en Europe, des initiatives se développent. En Espagne, par exemple, plusieurs théâtres se sont fédérés pour accueillir et programmer des œuvres francophones, en créant de véritables réseaux.

En Allemagne aussi, des lieux commencent à s’ouvrir à ces écritures. Et en France, paradoxalement, on peine à se structurer, à se rassembler autour de cette question. C’est assez troublant, compte tenu de notre histoire et de notre responsabilité dans la francophonie.

Ce constat s’accompagne aussi d’une réflexion sur la diversité dans le secteur.

Hassane Kassi Kouyaté : La question ne se limite pas aux œuvres, elle concerne aussi celles et ceux qui les portent. On a formé toute une génération d’artistes issus de la diversité, mais très peu accèdent à des positions de création, de direction. Ils restent souvent interprètes. C’est un gâchis, parce que leur regard, leur parcours, leur multiculturalité sont des ressources précieuses. Ne pas les intégrer pleinement, c’est appauvrir la création.

Vous évoquez aussi une forme d’uniformisation esthétique.

Hassane Kassi Kouyaté : C’est quelque chose qu’on ressent très concrètement. Les formes se ressemblent, les esthétiques se répètent. Il y a moins de prise de risque. Or, la création a besoin d’expérimentation, de tentatives, parfois d’échecs. Il faut accepter de parier sur l’émergence. On ne peut pas attendre que tout soit déjà prêt, déjà formaté. Il faut accompagner, sur le temps long terme sinon, on finit par produire toujours les mêmes choses.

Quel rôle peut jouer la francophonie face à ces enjeux ?
On descend Rue Princesse de Massidi Adiatou © Christophe Péan
On descend Rue Princesse de Massidi Adiatou © Christophe Péan

Hassane Kassi Kouyaté : Elle peut être un levier pour rouvrir les perspectives. Pour réaffirmer que la culture se nourrit des circulations, des échanges, des frottements. La France a construit sa force culturelle sur cette ouverture. C’est en accueillant, en dialoguant, en se confrontant à d’autres imaginaires qu’elle s’est enrichie. La francophonie peut réactiver cela, à condition de la penser comme un espace vivant, et non comme une simple étiquette.

Vous portez aussi un regard international, nourri par vos voyages.

Hassane Kassi Kouyaté : Oui, et ce que je vois est assez frappant. Dans certains pays, d’autres puissances investissent massivement dans la culture, dans les imaginaires. Et cela fonctionne. Les publics sont là. Pendant ce temps, la présence française s’affaiblit. Cela pose question. On ne peut pas se contenter de se replier sur soi. La culture est un espace de relation, et si on ne l’investit pas, d’autres le feront.

Au fond, que défendez-vous à travers cette journée du 20 mars ?

Hassane Kassi Kouyaté : Une évidence qu’on oublie trop souvent, la francophonie est une richesse. Une richesse humaine, culturelle, politique. Il ne s’agit pas seulement de la célébrer une fois par an, mais de s’en saisir comme d’un outil pour penser le présent et l’avenir. C’est une manière d’habiter le monde ensemble, dans la diversité et le dialogue.


Journée internationale des Francophonies
Les Francophonies – Festival des écritures et des créations francophones
20 mars 2026

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