Aristide Tarnagda © Sophie Garcia

Aristide Tarnagda : « Le théâtre est une arme contre la barbarie »

Avec Fadilha, créé et présenté aux Zébrures d’Automne à Limoges, l’artiste burkinabè poursuit son chemin de poète combattant. Auteur, comédien, metteur en scène et directeur du festival Les Récréâtrales à Ouagadougou, il donne voix aux femmes et interroge la place de l’art face à la violence du monde. Rencontre.
Ecouter cet article
Comment est née votre passion pour le théâtre ?

Aristide Tarnagda : J’ai découvert l’art vivant en intégrant la troupe de théâtre de mon lycée. C’est là que j’ai ressenti pour la première fois le vertige d’être sur scène. Puis, à l’université, je me suis inscrit au Théâtre de la Fraternité. Depuis, c’est devenu un désir vital.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’aller plus loin, jusqu’à devenir auteur et metteur en scène ?

Aristide Tarnagda : D’abord le fait d’avoir trouvé une famille dans cette troupe. Ensuite, la puissance des mots, de la poésie, des histoires. Très vite est né le besoin de raconter à mon tour, de parler de ma société, d’interroger du monde. En 2004, j’ai participé à un atelier d’écriture animé par Koffi Kwahulé lors du festival Les Récréâtrales à Ouagadougou, Koffi m’a immédiatement reconnu comme auteur. Ce geste m’a donné confiance et m’a convaincu de me lancer pleinement dans l’écriture, tout en continuant à jouer. La mise en scène est arrivée plus tard.

Quelles rencontres ont été décisives dans votre parcours artistique ?

Aristide Tarnagda : Il y a eu des rencontres conscientes et d’autres plus souterraines. Celles avec Jean-Pierre Guingalé, Etienne Minoungou et Koffi Kwahulé ont été fondamentales. Les lectures d’œuvres de Shakespeare ou de Koltès ont aussi nourri mon écriture. J’ai également croisé des metteurs en scène comme Alexandre Koutchevsky, Eva Doumbia, Moïse Touré, Marie-Pierre Bésanger, Christian Schiaretti avec qui j’ai entretenu des échanges, développé des réflexions, des esthétiques… 

Qu’est-ce qui nourrit votre écriture ?

Aristide Tarnagda : L’envie d’écrire naît d’une situation vécue, observée ou imaginée. Parfois, elle répond à une proposition. Mais elle est toujours liée au besoin de donner voix à des personnages. Écrire pour moi est comme être en apnée. On plonge, puis on remonte avec le souffle des êtres, des mondes, des univers. Je crois que nos histoires existent déjà en nous et attendent leur moment pour surgir. Alors, je lis, j’observe, j’écoute de la musique, je fais silence en moi. Et soudain, une porte s’ouvre, et l’histoire fait irruption.

Vos récits mettent souvent en avant des personnages féminins. Pourquoi ?

Aristide Tarnagda : Je ne le décide pas vraiment, mais je constate que les femmes sont au cœur de mes histoires. Peut-être parce qu’elles ont eu une place essentielle dans ma vie, qu’il s’agisse de ma grand-mère, de mes sœurs, de tutrices ou d’amies. Et dans la société, ce sont elles qui portent le monde. Elles veillent, elles combattent et elles subissent aussi des injustices. Mon écriture fait place surtout aux opprimés, aux blessés. Je crois que l’art est une arme pour reconquérir la dignité et la liberté.

Votre nouvelle pièce, Fadilha, parle de violence et de résistance. Qu’est-ce qui l’a inspirée ?

Aristide Tarnagda : Je collabore depuis dix-huit ans avec Marie-Pierre Bésanger. Nous entretenons fréquemment des échanges sur la situation du monde, de nos mondes. Il y a deux ans, elle m’a invité à une résidence à Tulle et à Brive autour d’un projet intitulé « Instable », sur la fragilité du monde. Il se trouve que depuis quatre ans, je mène un travail avec des personnes déplacées, victimes de terrorisme, notamment des femmes et des jeunes. De leurs récits, est née l’envie d’écrire un texte évoquant leur parcours, leur sens noble du combat, leur courage.

J’ai voulu donner voix à deux femmes, Madame gombo frais et Fadilha, qui auraient toutes les raisons d’abdiquer, mais choisissent de résister. Face à la barbarie, elles disent non à la fin du monde avec les armes de la poésie. Aujourd’hui, partout, l’apologie de l’armement ressurgit, comme si nous n’avions rien appris de l’histoire. Je crois qu’il existe d’autres armes, plus fortes, telles l’empathie, la poésie ou la tolérance, l’hospitalité…

Que représente pour vous le festival des Zébrures d’automne ?

Aristide Tarnagda : C’est un espace de dialogue, de rencontre, de partage. Un lieu où les artistes francophones se retrouvent autour du théâtre, de la danse, de la musique. C’est essentiel pour nos sociétés d’avoir des lieux où l’on s’écoute et où l’on apprend les uns des autres. Les Zébrures sont une tribune, mais surtout un rendez-vous de sororité et de fraternité, avec un public curieux qui découvre des histoires qu’il n’a pas l’habitude d’entendre.

Vous dirigez aussi le festival Les Récréâtrales à Ouagadougou. Comment continue-t-on à créer dans le contexte actuel au Burkina Faso ?

Aristide Tarnagda : Nous faisons en sorte que le festival résiste aux tempêtes. Ce n’est jamais simple, car partout l’art est menacé par la logique marchande. Mais notre devoir, en tant qu’artistes, est d’affirmer qu’il existe des choses plus importantes que l’argent. Se rassembler, partager des récits qui donnent sens à l’existence, voilà ce qui compte surtout. Le théâtre et l’art en général sont des biens essentiels à la survie de l’humanité. Les Récréâtrales sont un espace de rencontre, d’utopie, de renaissance. Sans utopie, la vie serait impossible.


Fadilha d’Aristide Tarnagda
CCM de Jean Gagnant – Limoges

Les Zébrures d’Automne – Les Francophonies – De l’écriture à la scène
26 au 28 septembre 2025

durée 2h00

Texte & mise en scène d’Aristide Tarnagda
Commande d’écriture du Bottom Théâtre
Avec Romane Ponty-Bésanger, Yaya Mbilé Bitang, François Copin, David-Minor Ilunga, Safoura Kaboré
Scénographie de Marie-Pierre Bésanger
Construction décor – CDN Théâtre de l’Union – Alain Pinochet, Clément Tilly
Artiste invitée – Anne-Marie White
Assistance à la mise en scène – Romane Ponty-Bésanger
Musique de Joaquim Pavy
Lumières de Marco Hollinger
Son de Vincent Le Meur
Costumes de Martine Somé

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.