Ciel bleu, soleil et récits d’ici et d’ailleurs se sont donnés rendez-vous à l’édition 2025 des Zébrures d’automne. Fidèle à sa ligne, Hassane Kassi Kouyaté continue de donner voix à toutes les francophonies. Sur scène résonnent des langues et des mémoires qui évoquent autant la condition des femmes que l’héritage colonial toujours présent et ses conséquences sur nos vies.
Paroles de femmes ménopausées

Dans la salle basse de l’Espace Noriac, aux allures de crypte gothique avec ses marbres gris et rouges, Hala Omran reçoit le public comme dans son salon. Assise au bord du plateau, elle vocalise, cherche une gamme, une émotion. Tout commence par un son. Puis vient la bonne mélodie, le bon Maqam, système musical de la tradition arabe qui sert de base à toutes les improvisations. La voix explore le plus triste d’entre eux, le Saba. Il rappelle les longs trémolos, les peurs, les amours malheureuses.
C’est ce registre qu’elle choisit pour évoquer ce qu’elle appelle « l’âge du désespoir », autrement dit la ménopause. Le moment où les corps changent, où les femmes glissent du visible à l’invisible. Des années où elles s’oublient, se mettent en retrait. Hala Omran, Waël Ali et Bissane Al Charif sont allés à la rencontre d’amies ou d’anonymes qui, comme elles, ont perdu leurs repères dans un monde qui les met à la marge. Ils ont recueilli leurs histoires et construit, par bribes et anecdotes, une sorte de récit kaléidoscopique qui les sort de l’ombre pour les ramener vers la lumière.
Le bienfait des plantes
Certaines ont trouvé des ressources au plus profond d’elles-mêmes, ont décidé de lâcher prise avec le qu’en-dira-t-on ou ont fait le choix d’assumer sans honte et avec force leur faiblesse. D’autres sont restées figées avant de trouver la force de continuer, d’exister grâce au regard d’une petite-fille, d’une amie, d’un autre. Hala Omran confie elle-même avoir découvert le secret de cette nouvelle vie dans une recette héritée de sa grand-mère, à base de sauge, surnommée Myriameh, la plante de Marie, à laquelle elle ajoute son grain de magie, son élixir secret.
De Beyrouth à Paris, d’une rive de la Méditerranée à l’autre, dans des mondes traversés par les guerres, les crise politiques, économiques ou écologiques surgissent des témoignages fragmentaires. Légère et parfois bancale dans sa forme, mêlant autant fragments vidéo qu’improvisations, la performance imaginée par Bissane Al Charif et portée par Hala Omran prend toute sa force quand une parole résonne, quand elle se met à faire écho à nos propres vies.
Avec humour et autodérision, Dressing Room explore le temps qui marque les corps et les mémoires. Calqué sur la préparation de cette recette héritée, le spectacle transforme la scène en rituel de guérison collective, porté par une polyphonie de voix féminines venues de tout le monde arabe.
Le choc des cultures

En soirée, à La Mégisserie de Saint-Junien, Sarah M. propose un voyage immobile entre la France et le Maroc. Balkis et Abel s’aiment. Elle est boxeuse, lui professeur de français. Le coup de foudre les emporte, tout est beau, léger, lumineux. Puis survient un tremblement de terre au Maroc. Balkis, blessée dans sa chair, se sent aimantée par la terre de ses ancêtres. Du jour au lendemain, elle disparaît. Plus de nouvelles, seulement un message vocal en darija, la langue populaire marocaine.
Abel cherche les traces de son amour perdu, tente de comprendre cette absence, cet effacement total, et le sens des mots qu’il ne saisit pas. Il se rattache au palpable : son gant de boxe, son sac, son parfum. Mais comment continuer à se parler quand la langue sépare, quand l’histoire pèse si lourd ? Lui est français, ses morts ont donc moins souffert que les siens à elle, qui ont été colonisés, brutalisés, voire pire. Les prénoms, les mots, deviennent des stigmates. L’arabe s’est effacé de son histoire, car chargé de préjugés. Elle ressent un besoin viscéral de retrouver ce pan de son identité jusqu’alors ignorée.
Un Récit du temps présent
Sarah M. orchestre un récit épique autant que radical où se mêlent français, arabe classique, darija et musique. Les deux comédiens, Ayet Darwich et Maxime Lévêque, incarnent avec intensité cette histoire traversée de contradictions, de fêlures, de blessures anciennes jamais refermées. À leurs côtés, Hussam Aliwat tisse en direct une partition sonore qui relie les voix et révèle les silences.
La confrontation des cultures, des langues et des mémoires devient une poésie à la fois simple et percutante. Le spectateur se trouve pris dans un vertige : voir de l’autre côté, entendre autrement, se laisser troubler.
La nuit est déjà avancée. Demain, d’autres jours viendront, d’autres récits, d’autres imaginaires se confronteront et se conjugueront, comme la pièce initiatique d’Alexandra Guénin, Bois Diable, ou le très visuel Et le cœur ne s’est pas arrêté du Collectif Kahraba, mise en scène par François Cervantes. Alors, laissez-vous séduire, guider par ces autres cultures, ces maillages de langues qui s’ouvrent sur le monde et interrogent nos identités.
Les Zébrures d’automne – Les Francophonies de l’écriture à la scène
du 24 septembre au 4 octobre 2025
Dressing Room de Waël Ali, Bissane Al Charif, Hala Omran
du 1er au 3 octobre 2025 à l’Espace Noriac
Mise en scène de Bissane Al Charif
Avec Hala Omran
Dramaturgie de Wael Ali
Traduction en anglais de Jumana Al Yasiri
Traduction en français de Safa Sahnoun
Iqtibās, Allumer son feu au foyer d’un autre de Sarah M.
du 1er au 3 octobre 2025 à la Mégisserie – Saint-Junien
Mise en scène de Sarah M.
Interprètes et collaboration artistique – Hayet Darwich, Maxime Lévêque, Hussam Aliwat
Création musicale et musique live – Hussam Aliwat
Chorégraphie de Wajdi Gagui
Scénographie / Création lumière / régie générale de Colas Reydellet
Création sonore et régie son de Mikael Plunian
Motion Design de Jeanne Denize
Costumes de Léa Gadbois Lamer
Assistanat à la mise en scène – Juliette Launay
Assistanat à la scénographie et à la construction – Hervé Koelich
Traduction – Youssef Ouadghiri et Noussayba Lahlou