Sarah M. © Olivier Allard

Sarah M. : « Écrire, c’est transformer une sensation intime en aventure collective »

À Limoges, dans le cadre des Zébrures d’Automne, l’autrice et metteuse en scène dévoile Iqtibās. Avec cette pièce, elle interroge la langue, l’amour et le déséquilibre entre des cultures qui souffrent d’être hiérarchisées. Rencontre avec une artiste qui fait du théâtre un lieu où intime et politique s’entrelacent.
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Quand l’écriture théâtrale est-elle arrivée dans votre vie ?

Sarah M. : Je crois que sitôt que j’ai su écrire, j’ai ressenti le besoin de raconter. À six ans, j’ai commencé à tenir un journal. Mais le lien entre l’écriture et le théâtre est venu plus tard. Enfant, je faisais du théâtre sans imaginer qu’on pouvait en écrire. Le déclic est arrivé en classe prépa, à Rennes, lorsque ma prof de littérature nous a parlé d’un collectif d’anciens élèves qui présentait une pièce de théâtre.

Je suis allée voir leur spectacle et j’ai découvert, stupéfaite, que les comédiens disaient des mots écrits par des auteurs vivants. J’ai rencontré l’un d’eux, Alexandre Koutchevsky, qui m’a expliqué que c’était bien un métier. Pour moi, ce fut une révélation. À partir de là, les mots que je lisais dans les livres et ceux que j’entendais sur scène ont cessé d’être deux énergies séparées. Peu à peu, j’ai quitté mes études de lettres pour me consacrer au théâtre, où les mots me semblaient plus que jamais vibrants, parce qu’incarnés.

Votre parcours vous a aussi conduite au Conservatoire dAubervilliers. En quoi cette étape a-t-elle été décisive ?

Sarah M. : C’est là qu’une vocation s’est cristallisée. J’ai intégré la classe de Sylvie Debrun et, à la fin du cursus, nous devions présenter une carte blanche à la Commune, dont les locaux sont situés en face du conservatoire. J’ai alors écrit ma première pièce, Du sable & des Playmobil®, ou j’y évoque par fragments la guerre d’indépendance algérienne. J’ai alors pris conscience de la manière dont mon histoire personnelle pouvait résonner avec une histoire collective. Je suis métisse, franco-marocaine, et à Aubervilliers, j’étais entourée de récits liés aux migrations. Ça m’a encouragée à creuser dans ma propre mémoire, à relier intime et histoire coloniale française.

Quest-ce qui déclenche votre envie d’écrire aujourdhui ?

Sarah M. : Souvent une question qui me hante, une aporie. Pour la déplier, je crée des personnages et je les regarde se débattre avec elle. Cela transforme une sensation intime en enquête, en recherche. Très vite, je m’aperçois que ce que je croyais personnel touche à quelque chose de collectif, et donc de politique. L’écriture devient ce lien entre une expérience intime et une aventure commune.

Et qu’est-ce qui nourrit ce travail d’écriture ?

Sarah M. : Le déplacement. Dans le temps, en plongeant dans une époque, comme celle de la guerre d’indépendance algérienne, à travers archives, voix, rencontres avec des historiens. Et dans l’espace, bien sûr. Quand je vais au Maghreb, il y a ce soleil, ce ciel, cette langue, qui s’impriment dans le corps et marquent la langue. Il y a aussi la musique, toujours présente quand j’écris, et les rencontres, qui me laissent des façons de dire, des tournures, des témoignages qui nourrissent mes personnages.

Vous avez évoqué limportance d’écrire depuis dautres langues…

Sarah M. : Oui, quitter le français, c’est faire vaciller les évidences. Quand je suis dans un pays anglophone, hispanophone ou arabophone, je regarde ma langue autrement. C’est vertigineux et intime à la fois. Cela modifie le rythme, les images, la densité du français que j’écris. Pour Amnesia et Iqtibās, j’ai travaillé à partir de poèmes arabes, et aussi avec la darija, le dialecte marocain.

On le considère souvent comme une langue mineure, incapable de dire « de grandes choses ». Moi, je pense l’inverse. C’est la langue du peuple, une langue orale, et donc précieuse pour le théâtre. Ce que je refuse, c’est qu’on doive toujours passer par le français ou l’arabe classique pour légitimer sa parole.

Dans Iqtibās, vous passez par une histoire damour pour interroger ces déséquilibres…

Sarah M. : Oui, je voulais poser une question simple et vertigineuse. La société française est-elle capable de nous accepter quand on porte en nous une histoire venue d’ailleurs ? Dans la pièce, Abel est français, Balkis franco-marocaine. Leur amour commence dans la fusion, sans heurts apparents. Mais un tremblement de terre au Maroc vient bouleverser Balkis. Elle retrouve une terre oubliée et ne peut plus, ou ne veut plus, parler français. À partir de là, l’équilibre vacille et une autre interrogation surgit. Que devient leur histoire quand l’altérité apparait et qu’un territoire s’ouvre en dehors de leur langue commune ?

Le festival des Zébrures met en avant la francophonie. Qu’en attendez-vous ?

Sarah M. : J’ai envie de creuser ce mot, « francophonie ». Je rêve d’une francophonie plus équilibrée. Oui, le français rayonne encore à l’international, mais en France, accueille-t-on vraiment d’autres langues dans nos espaces de création ? Ce festival réfléchit à cette place. Cette année, il met en avant l’espace méditerranéen et réunit des artistes venus de tout le bassin. J’y retrouve une hospitalité rare : hospitalité pour d’autres récits, d’autres langues, d’autres façons d’habiter le français. C’est un lieu qui accueille les voyageurs, et je suis honorée de faire partie de ce voyage.


Iqtibās, allumer son feu au foyer d’un autre de Sarah M.
1er et 3 octobre 2025
La Mégisserie – Saint-Junien dans le cadre du Festival Les Zébrures d’Automne
durée 1H30

Tournée
9 janvier 2026 au Centre Culturel de La Courneuve, Houdremont
16 janvier 2026 au Collectif 12, Mantes-la-Jolie
23 janvier 2026 au Théâtre Antoine Vitez – Scène d’Ivry
29 janvier 2026 au Théâtre de Chatillon

6 février 2026 à La Faïencerie – Théâtre de Creil
10 février 2026 à l’Étoile du Nord
17 février 2026 au Théâtre Jean Vilar – Vitry-sur-Seine
27 mars 2026 au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi
3 avril 2026 au Théâtre André Malraux de Chevilly-Larue

Mise en scène de Sarah M. assistée de Juliette Launay
avec Hayet Darwich, Maxime Lévêque, Hussam Aliwat
Création musicale et musique live – Hussam Aliwat
Chorégraphie de Wajdi Gagui
Scénographie / Création lumière / régie générale de Colas Reydellet
Création sonore et régie son de Mikael Plunian
Motion Design – Jeanne Denize
Costumes de Léa Gadbois Lamer
Assistanat à la scénographie et à la construction – Hervé Koelich
Traduction de Youssef Ouadghiri et Noussayba Lahlou

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