Jann Gallois et Dominique Hervieu © Laurent Philippe

Jann Gallois & Dominique Hervieu : « Nous voulions offrir une formation exigeante aux autodidactes »

Tandis que la fusion entre Montpellier Danse et le CCN héraultais se poursuit, l’Agora - Cité Internationale de la Danse prend forme dans le projet que les deux co-directrices portent avec leurs confrères Pierre Martinez et Hofesh Shechter. En témoigne la naissance de BOOST, une nouvelle formation destinée aux jeunes artistes hors circuit.
17 mars 2026
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Vous êtes officiellement en poste depuis quelques mois. Comment se développe votre projet à huit mains ?

Jann Gallois : C’est comme construire une nouvelle histoire, les choses s’installent petit à petit, chacun prend ses marques. Nous avons tous les quatre une expérience complémentaire dans nos spécificités. Dominique est experte en programmation, elle a travaillé au sein de différentes maisons. Pierre a aussi beaucoup dirigé d’autres établissements, il s’occupe des ressources humaines, du suivi budgétaire et administratif.

Hofesh et moi sommes concentrés sur la direction artistique, avec nos projets respectifs. Hofesh et ses créations au sein de Shechter II, son junior ballet, et moi avec mon équipe de danseurs et de danseuses qui me suivent depuis quelque temps. C’est une petite famille, un petit cocon qui s’installe, c’est avant tout un vrai plaisir. Et c’est un projet ambitieux parce que très riche. Il recouvre tous les aspects du milieu chorégraphique, depuis la recherche jusqu’à la transmission.

Hofesh Shechter, Pierre Martinez, Jann Gallois et Dominique Hervieu © Laurent Philippe

Dominique Hervieu : Ce qui est important, c’est qu’on a un socle d’enjeux sociétaux, d’enjeux artistiques et de valeurs humaines, qui consiste en l’accueil d’une très grande diversité esthétique. C’est ce qui nous caractérise tous les quatre d’une certaine façon. Jann vient du milieu hip-hop avec une écriture désormais contemporaine. Hofesh a fait tout ce travail avec les danses traditionnelles pour arriver à une forme très personnelle et contemporaine de création. Pour ma part, j’ai toujours accueilli la terre entière et toutes les danses, comme Pierre, qui était par exemple en charge de la programmation pour Marseille 2013.

Et à la fois c’est un consortium, c’est-à-dire que les grandes orientations, la philosophie et les valeurs du projet sont totalement partagées et discutées. Notre critère, c’est avant tout la qualité, la singularité des œuvres, l’affirmation d’une recherche, d’un positionnement esthétique, d’un enjeu de création, qu’il soit collectif ou personnel. Et que cette force-là d’un récit, d’un imaginaire, d’une esthétique, soit le point d’appui de nos collaborations. C’est à la fois ouvert et exigeant. Le sujet, c’est l’équilibre.

Dans cette dynamique d’ouverture, vous mettez en place BOOST, une nouvelle formation qui vient compléter l’offre qui existait au travers du master exerce. En quoi consiste-t-elle ?

Jann Gallois : Le master exerce est précieux, il s’adresse à un public d’étudiants artistes-chercheurs qui souhaitent devenir chorégraphes ou poursuivre dans la recherche. Pour accéder au master, il faut une licence ou une équivalence, il y a déjà une contrainte universitaire qui fait que tout le monde ne peut pas en bénéficier. Le programme du master est extrêmement riche, notamment en recherche théorique et chorégraphique.

© DR

Nous voulions pouvoir offrir une formation aussi exigeante à tous les jeunes autodidactes, qui ne sont pas forcément issus des circuits de formation académiques ou classiques, en conservatoire ou en école privée. BOOST s’adresse à des personnalités de la danse qui souhaitent une formation, une expérience riche d’une année avec des chorégraphes différents, autour des outils pour développer sa propre singularité et se lancer dans une carrière professionnelle, en tant que danseur interprète ou comme chorégraphe. C’est une formation qui s’ouvre à tous⸱tes. Nous n’avons pas de prérequis, si ce n’est une passion pour la danse et un certain niveau de technique.

Dominique Hervieu : Il y a cette forte dimension sociale. Cette formation est gratuite et tous les styles sont les bienvenus. Bien sûr, quand on parle d’autodidactes, on pense aux danses urbaines, mais pas seulement. L’idée, c’est d’accueillir les personnes qui se sont constituées sans les conservatoires, les écoles d’art ou les universités, et qui ont quand même développé un vrai langage, une présence par rapport à la danse, un désir et une maîtrise. Il y a des codes pour entrer dans le monde de la création en tant que professionnel.

La question est de savoir comment accélérer l’acquisition de ces codes sans altérer leur singularité. Peut-être que leurs choix esthétiques seront un peu déplacés, complexifiés ou revisités par la curiosité qu’on leur demande d’avoir, ou que la rencontre d’un chorégraphe va changer leur point de vue. L’important, c’est qu’ils doivent être à la fois curieux et actifs dans la construction de leur parcours.

S’adresser aux autodidactes et aux artistes hors circuit, c’est une lacune dans le paysage chorégraphique ?

Jann Gallois : Oui, je pense qu’on les voit tous, ces jeunes sur les réseaux, qui ont un talent fou et qui ne vivent pas de leur danse. Ils n’ont pas forcément la chance d’être retenus dans des auditions pour se forger un parcours au sein de compagnies professionnelles, parce qu’ils sont peut-être trop singuliers, trop différents. Il y a effectivement un vide à combler.

Dominique Hervieu : Il y a cette dimension d’accès au savoir, à l’histoire des danses. Que ce soit fait de façon très académique ou non, c’est une question de pédagogie. L’enjeu est de savoir qui sont Pina Bausch, Merce Cunningham ou Afrika Bambaataa. Il y a une idée de dé-hiérarchisation des arts et de décentralisation par rapport à l’art occidental, au niveau esthétique, historique, géographique, géopolitique, et sur la reconnaissance des autres répertoires et des autres histoires. Ce qui est important, c’est de reconnaître ces jeunes qui ont un parcours très personnel, avec une relation entre pairs très orale. Donc, ne pas exclure ces savoirs-là, ne pas exclure des langages et voir comment ces imaginaires corporels peuvent se transposer sur le plan de la création.

Pour résumer, la question n’est pas « Comment on danse ? » mais « Qu’est-ce que je fais de ma danse ? Au service de quel récit, de quelle dramaturgie ? ». C’est une formation de 900 heures en un an, parce qu’on sait que ces jeunes sont impatients d’aller sur scène, d’expérimenter les choses. Et c’est une question démocratique, il faut que ces danseurs-danseuses qui développent un talent aient accès au savoir.

Publications M2 Master Exerce Mai 2025 – Shira Karek © HP IBAX Hans Peter Diop Ibaghino

Jann Gallois : Effectivement, ce n’est pas uniquement une formation artistique, mais aussi comment monter une compagnie, établir un budget de création, demander des subventions, comment fonctionne tout l’écosystème de la création contemporaine. Trouver les bonnes informations, c’est quelque chose qui met beaucoup de temps. Au tout début de ma compagnie, j’aurais rêvé avoir un an de formation de ce type, avoir cette espèce d’accélérateur d’informations, pour ensuite avoir toutes les cartes et tous les outils pour écrire mon chemin. Il y a aussi tout l’aspect technique de la mise en lumière ou en costume. Ce sont des choses qu’on ne nous apprend pas forcément et qui sont extrêmement importantes pour créer son univers et dire ce qu’on a à dire avec la danse.

Dominique Hervieu : Pour cela, on s’appuie sur les ressources de l’Agora et de nos collègues, avec des cours sur la communication, la presse, l’élaboration d’un budget ou d’un dossier artistique. Comprendre les relations avec les programmateurs et où sont les tremplins pour les jeunes créateurs, les concours nationaux et internationaux, tous ces réseaux. L’idée, c’est de dire : « Ce sont des connaissances qu’on maîtrise et qu’on met à votre disposition pour que vous entriez dans ce monde-là ».

Vous le disiez, l’un des enjeux est de ne pas effacer la singularité de chaque artiste. Comment l’envisagez-vous ?

Dominique Hervieu : Il faut que le parcours soit très personnel, que les gens soient engagés dans la formation, d’abord parce qu’ils ont leur propre point d’appui artistique. Nous ne voulons pas une formation uniformisante en imposant une seule démarche, un seul état d’esprit, une seule orientation esthétique. Ils seront tellement différents, on fera tout pour qu’ils n’aient pas envie de ressembler aux autres. Par exemple, Emanuel Gat enseignera ses principes de composition, mais il partira des ressources de celui ou celle qui fait de la danse basque ou du krump. Ce sont des modes de transmission, qui n’effacent pas les priorités esthétiques, politiques et imaginaires de chacun.

Jann Gallois : Pour répondre aussi de façon très pratique, l’aboutissement de cette année de formation est de créer une œuvre en solo. Tout au long de l’année, ils ont chaque semaine un temps de recherche pour l’élaboration de leur création personnelle, avec des moments de restitution pour avancer sous un regard extérieur. Ce travail en solitaire est un aspect important pour que chacun puisse garder sa singularité.

Les étudiants rencontreront toute l’année des artistes plus installés, plus institutionnalisés. Qu’attendez-vous de ce dialogue entre différentes esthétiques, différentes approches ?
Montpellier Danse – FiestAgora 2 © Arnaud Caravielhe

Dominique Hervieu : Aujourd’hui, il y a une réelle qualité d’hybridation dans les danses. On est surpris par le niveau de créativité, d’un point de vue de l’exploration gestuelle, du rapport à la fiction, au personnage, à la virtuosité, à l’expressivité, tout a explosé. C’est la règle du jeu, et les intervenants ont tous dit oui parce que cette complexité de la danse les intéresse beaucoup. On ressent, des deux côtés, un besoin de s’adresser directement à ces nouveaux élans chorégraphiques.

Il y a aussi chez les jeunes une maturité qui aujourd’hui le permet. Les artistes intervenants seront beaucoup liés à la programmation de la saison ou du festival. Beaucoup de ces chorégraphes auront été en résidence. Les étudiants verront des étapes de création, puis l’œuvre réalisée et le rapport au public, une analyse d’œuvre dans un rapport direct avec le créateur. C’est une forme d’accélération.

Jann Gallois : C’est une immersion complète sur comment élaborer un langage chorégraphique. On a sur place tous les ingrédients, que ce soit au début ou à la toute fin d’un processus, jusqu’à la programmation, avec un panel très varié de chorégraphes qui viennent de pays et d’univers différents. Tout est déjà là, c’était évident de créer une occasion pour ces jeunes de s’imprégner de cet outil.

Vous évoquiez des créations en solo. Les étudiants auront-ils d’autres occasions de se confronter au public ?

Jann Gallois : Il y aura trois créations à la fin de l’année. Il y aura les solos, une création en quatuors qui se composeront peut-être selon les affinités ou les similitudes esthétiques, et une création que je dirigerai.

Dominique Hervieu : Il y aura aussi des moments de restitution en cours d’année. On a un public extrêmement curieux sur des étapes de création. Et on a mis en place des partenariats importants avec des écoles, d’autres festivals ou des réseaux. C’est presque un travail de programmation, de savoir quelle démarche artistique peut être en phase avec une collection d’art, un espace extérieur ou un festival dans la nature.

La première promotion de BOOST arrive dès la saison 26-27, avec une année d’avance.

Dominique Hervieu : Oui, il y a un véritable enthousiasme autour de cette proposition, aussi parce que la danse est présente dans la société de façon très exponentielle. Les personnes qui aiment l’art voient cette incroyable dynamique, cette porosité avec la société, qui est aussi beaucoup liée aux écrans. Et la Fondation BNP Paribas, qui s’est lancée en premier, a fait qu’il fallait accélérer. Et puis nous travaillons avec l’université et une institution qui s’appelle Miranda, qui nous soutient comme pédagogie innovante.

Les candidatures pour la première promotion de BOOST sont ouvertes. Qui peut se présenter et comment ?

Dominique Hervieu : Il faut avoir entre 18 et 25 ans, un très haut niveau de danse quelle qu’elle soit, un esprit de curiosité, une capacité à travailler collectivement, et une grande motivation.

Jann Gallois : On n’a pas besoin de CV, au contraire. Les candidats doivent fournir une vidéo de trois minutes et une lettre de motivation expliquant pourquoi ils ont l’intention de rejoindre cette formation et de se lancer dans une carrière professionnelle.

Comment se déroulera la sélection ?

Dominique Hervieu : Nous formons un jury composé de Jann, Lisa Combettes notre responsable de la pédagogie, Amala Dianor et moi-même.

Jann Gallois : Les sélections se dérouleront sur une journée entière avec 25 à 30 candidats présélectionnés. Nous les auditionnerons sur leur individualité, puis sur un peu de répertoire, pour voir comment ils sont capables aussi de s’imprégner d’une gestuelle, à partir d’extraits de mes précédentes créations. Et nous les ferons travailler en atelier collectif par petits groupes, pour voir comment ils arrivent à s’écouter, à partager les idées et à faire des choix en tant qu’équipe.


Formation BOOST
Agora – Cité internationale de la danse – Montpellier
Inscriptions jusqu’au 29 mars 2026 à minuit.

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