© Dorothée Thébert

Jacqueline : Suicide party chez la Maillan

Bousculant les codes du boulevard, dont elle fut la reine incontestée, Rébecca Balestra au jeu, Guillaume Poix à l’écriture et Manon Krüttli à la mise en scène signent un hommage scénique foutraque et détonant à la diva.
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Dans un décor rose très années 1980 signé Sylvie Kleiber, rappelant ceux où Jacqueline Maillan triomphait soir après soir, Rébecca Balestra, Manon Krüttli et Guillaume Poix imaginent les adieux de la reine du boulevard. Vedette adulée, dont le moindre geste, la moindre posture déclenchait des salves de rires, la comédienne est fatiguée. Elle sent le déclin de sa carrière s’amorcer. Elle est à bout. Son rêve de tragédie s’est depuis longtemps dissipé, sa vie intime s’est ternie. Alors dans un dernier pied de nez à la vie, elle met en scène son suicide. 

Un portrait plus noir que nature 
© Dorothée Thébert

Pour ce faire, elle convoque son public, bien sûr, mais également ses proches – du moins les deux qui n’ont guère d’autre choix que de l’accompagner dans ce dernier sommeil. La pauvre « Miche » – Micheline Dax –  ruinée, hébergée chez sa consœur en attendant des jours meilleurs, est condamnée à subir, à mettre en sourdine sa dignité et à avaler les miettes. Et Jacques Jouanneau, éternel mari de scène, joue l’ange festif de la mort en apportant les fatals barbituriques. Véritable furie déchaînée, persuadée d’être en permanence sur scène, la diva traque la formule juste, la saillie assassine et tire sans cesse la couverture à elle.

Se dessine alors une figure sombre, une femme cruelle jusqu’à la caricature, qui étouffe dans l’œuf toute velléité de révolte par des remarques sibyllines en cascade. Elle a du métier, elle connaît les codes jusqu’à en abuser, les mots répétés pour souligner la chute comique, l’excès de gestes pour forcer le rire. Mais, le feu sacré semble l’avoir quittée, en ce soir de dernière, imaginée comme une ultime représentation consacrant son talent, elle se noie dans sa propre gloire. Face à ce dragon déchaîné, le duo des « has been » s’échine malgré tout à éviter le four…

De la scène à la ville 

Jouant sur deux registres, cherchant à faire de Maillan un personnage de boulevard fidèle à ses rôles tout en y injectant des fragments de sa vie plus intime, le trio – Rébecca Balestra, Manon Krüttli et Guillaume Poix – peine à donner chair à la comédienne. Il esquisse davantage un portrait hystérisé de la reine du boulevard. Ils usent jusqu’à la corde les codes du genre, forçant le trait jusqu’à l’excès, jusqu’au vulgaire et passent à côté de leur projet. 

© Dorothée Thébert

En surjeu permanent, Rébecca Balestra campe une Jacqueline féroce, et franchement antipathique. Faute de finesse, elle se fait voler la vedette par les seconds rôles. Jeanne De Mont est impayable en comédienne de seconde main et Jérôme Denis, follement réjouissant en acteur toujours dans l’ombre de la star…

Si l’hommage, volontairement décalé, ne trouve ni son tempo comique ni son ton désopilant, c’est dans les interstices du réel fantasmé que la pièce devient soudain passionnante. L’arrivée de Bernard-Marie Koltès (Simon Guélat), fringant auteur à la mode dans le théâtre public, torturé et maladroit dans ses vêtements trop grands, révèle une autre image de la Maillan. Une femme, une artiste qui se rêvait tragédienne et n’y est jamais parvenue. À l’aube de ce suicide programmé, on lui offre enfin le rôle de sa vie. Mais, les fatidiques médicaments font effet, l’obligeant à mille péripéties pour ne pas sombrer dans la nuit. 

Dans cette seconde partie aussi saugrenue que déjantée, dans la faille où affleure un peu le visage du clown triste qu’elle était, Jacqueline Maillan apparaît enfin en filigrane plus humaine, plus fragile. 

Envoyé spécial à Genève

Jacqueline de Guillaume Poix
création le 13 novembre 2025 à L‘Usine à Gaz, Nyon
 Durée 1h30 environ

Tournée
3 au 14 décembre 2025 à La Comédie de Genève
18 & 19 décembre 2025 au Théâtre populaire romand, La Chaux-de-Fonds

Dates passées
20 au 23 novembre 2025 à l’Arsenic – Centre d’art scénique contemporain, Lausanne

Conception – Rébecca Balestra, Manon Krüttli, Guillaume Poix
Mise en scène de Manon Krüttli assistée de Joël Hefti
Avec Rébecca Balestra, Jeanne De Mont, Jérôme Denis, Simon Guélat
Scénographie de Sylvie Kleiber
Lumière de Jonas Bühler
Musique d’Andrès Garcia
Costumes de Severine Besson
Maquillage et perruques – Katrine Zingg
Accessoires, machinerie et tapisserie – Alexandre Genoud et Yvan Schlatter
Peinture de Valérie Margot
Dessin de Marius Margot
Chorégraphie de Maurizio Mandorino
Prothèses de Nagi Gianni
Réalisation décor :-Ateliers de la Comédie de Genève (Yannick Bouchex et Hugo Bertrand)
Confection costumes :-Ateliers de la Comédie de Genève (Aline Courvoisier) et Severine Besson, Samantha Landragin, Valentine Savary
Direction technique : Alexandre Genoud
Régie plateau – Romain David, Alexandre Genoud, Joël Hefti , Régie lumière – Florian Gumy & Régie son ) Colin Roquier

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