Pas le temps de souffler, alors que le lourd rideau rouge se soulève d’un élan rapide, révélant une estrade façonnée de tuyaux noirs et de compartiments cachés. Dans des tons en noir et blanc, la scénographie de Max Glaenzel Ribas plonge d’office Cold Song dans une atmosphère dystopique, sorte de futur nourri des vestiges du passé. Autour de cet élément central, un corps, seul, habite le plateau sous des claquements de doigts façon Famille Addams. Les yeux rougis, le teint pâle, un bonnet noir sur la tête, il semble errer dans les tréfonds d’un monde qui n’existe plus qu’en souvenirs, bientôt rejoint par d’autres zombies nouvelle génération.

Dans leurs superbes costumes évolutifs signés Silvia Delagneau, les interprètes semblent pourtant tout droit sortis d’une société bien ordonnée, bien habillée. Mais c’est sans compter sur l’écriture chorégraphique de Marcos Morau, qui va précisément chercher à faire dérailler cette apparente humanité ultra-normée. Les corps qu’il met au plateau n’ont presque plus rien d’organique, ils tiennent davantage des pantins désarticulés. Animées de spasmes, pivotant tête et membres à des angles inhumains ou se contorsionnant dans l’espace, les créatures renvoient avec force une image indésirable d’une évolution possible de notre espèce.
Êtres dépossédés
Voilà le tableau par lequel le chorégraphe catalan invite le public à entrer dans son univers, affirmant une esthétique radicale qui ne laisse aucune issue. À partir de là, il développe une dramaturgie inspirée de l’opéra de Purcell, King Arthur, provoquant la rencontre entre ces être dépossédés et les réminiscences d’un temps révolu. Le dialogue qui s’engage tend moins à la volonté de reconstituer l’histoire qu’à la nécessité de tourner en dérision les figures déchues. Ici tout le monde veut être roi, mais personne ne sait vraiment comment porter la couronne.
En s’appuyant sur la lumière de David Stokholm, qui découpe les tableaux et les corps avec une grande précision visuelle, Marcos Morau signe une pièce sans répit. Les mouvements des interprètes de la GöteborgsOperans Danskompani ont beau être saccadés, ils paraissent se poursuivre à l’infini. Au son des notes de Purcell, pourtant, quelque chose de très lointain semble animer les créatures d’une forme de sensibilité perdue. Avec un sens aigu de la théâtralité, qu’il convoque notamment grâce à un humour grinçant, le chorégraphe sert un spectacle qui saisit autant par son énergie que par sa noirceur.
Sensibilité collective

Du côté de Sharon Eyal, c’est précisément la question organique qui orchestre toute l’écriture chorégraphique. Dans une esthétique reconnaissable entre mille, la chorégraphe développe, en collaboration avec Gai Behar, une pièce qui se nourrit avant tout de l’intériorité de ses interprètes. Pointes tenues d’un bout à l’autre, corps tendus jusqu’au bout des doigts, ima s’impose dès la première image avec une exigence qui ne trompe pas. À travers les silhouettes presque immobiles, parfois à peine visibles dans la pénombre, se déploie en réalité une partition de l’infime qui met l’accent sur la rigueur et la technicité de ses quinze danseuses et danseurs.
Dans leurs costumes couleur peau conçus par Maria Grazia Chiuri, ils prennent ainsi possession du grand plateau nu dans un mouvement sans fin. De là se déploient deux axes qui évoluent constamment en miroir : celui du groupe comme entité à part entière, et celui des individualités qui s’en extraient sans vraiment s’en détacher. Le dialogue qui se met alors en place prend vie dans la tension et la distension des rapports. De l’essaim le plus compact à son éclatement le plus vaste, chaque geste constitue une dynamique hypnotique qui travaille à une sensibilité collective.
Pour les interprètes autant que pour les spectateurs, le travail de Sharon Eyal et Gai Behar requiert un véritable engagement. Rien n’y est donné comme vérité absolue, comme le confirment les zones d’ombre et les contre-jours habilement façonnés par les lumières d’Alon Cohen. Tout au contraire est affaire de détails, des micro-mouvements d’une image a priori figée, à la sensation d’une parfaite synchronicité qui se compose en vérité d’autant d’individualités qu’il y a de corps en jeu. Sur la composition sonore de Josef Laimon, ima se reçoit en définitive aussi viscéralement que la pièce est écrite. C’est implacable.
Envoyé spécial à Lyon
Cold Song de Marcos Morau & ima de Sharon Eyal et Gai Behar
GöteborgsOperans Danskompani
Maison de la Danse – Lyon
Du 27 au 31 mai 2026
Durée 1h50 avec entracte
Cold Song de Marcos Morau
Créé le 6 février 2026 au Göteborg Opera
Chorégraphie Marcos Morau
Scénographie Max Glaenzel Ribas
Musique de Ben Meerwein & Alex Röser Vatiché, inspirée de « Cold Song » de Henry Purcell
Costumes Silvia Delagneau
Création lumière David Stokholm
ima de Sharon Eyal et Gai Behar
Créé le 25 octobre 2024 au Göteborg Opera
Chorégraphie Sharon Eyal
Création avec Gai Behar
Costumes Maria Grazia Chiuri pour Dior
Composition, création sonore Josef Laimon
Création lumière Alon Cohen