Comment la danse est-elle entrée dans votre vie, et qu’est-ce qui vous a conduit à choisir cette voie ?
Paul Girard : La danse est entrée par accident dans ma vie. Il y avait un goût pour la chute, l’élan, la vitesse, la suspension, le rythme. Je les expérimentais en rollers sur le béton, en rejouant des figures de patinage artistique vues à la télévision, avec une raquette de tennis en compétition… C’est cette approche kinesthésique qui avait du goût pour moi : expérimenter des sensations par le corps et entrer dans des auto hypnoses par la répétition.

Ce n’était pas que l’histoire de mon corps, c’était aussi le monde en mouvement. Je me revois à l’arrière de la voiture, vivre les images qui défilent comme un travelling de cinéma. J’ai toujours été heureux en déplacement.
À 10 ans, après un spectacle, j’ai décidé d’entrer à l’École de danse de l’Opéra de Paris. Je n’avais pas conscience que c’était plus qu’un choix de métier, mais aussi toute une histoire d’héritage qui allait avec. Un héritage de plusieurs siècles d’histoire de la danse que mon corps de 10 ans allait porter. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas très bien ce que j’ai choisi à cet âge-là. Il y avait un mélange d’élan, de fuite, de désir de validation. Je ne sais pas ce qu’on choisit réellement à 10 ans.
Quel est votre parcours, en quelques mots ?
Paul Girard : Il commence avec un imaginaire de danseur classique, à l’École de danse de l’Opéra de Paris, puis au CNSMDP. Mon premier contrat arrive à 19 ans, à l’Opéra de Leipzig puis au Staatstheater de Saarbrücken. Quelques années plus tard, je rejoins le Ballet du Grand Théâtre de Genève.
Je garde de ces années la joie de la pratique intensive du plateau. Ce rythme que j’appelais à 23 ans « intensité », je le nomme aujourd’hui « la danse violente ». L’impossibilité de choisir et le tempo frénétique m’ont poussé, après cinq ans, à partir pour trouver un espace d’émancipation.
C’est alors que débute un nouveau chapitre sur la scène libre, avec des collaborations choisies, notamment avec Cindy Van Acker, Pierre Pontvianne, puis plus récemment Christian Rizzo. En 2019, je rejoins le programme SPEAP – Sciences Po École des Arts Politiques – de Bruno Latour. J’y découvre une pensée déterminante pour la suite et je rencontre Ikram Benchrif, avec qui je travaille depuis six ans. Nous avons co-fondé l’association 23chemin, qui porte nos projets de création, lents et vivants.
Quelles sont les rencontres décisives qui ont construit votre chemin de danseur ?
Paul Girard : J’ai surtout envie de parler des danseur·euses avec qui j’ai partagé le plateau. Ces liens sont souvent généreux, réciproques, dégagés de l’écueil de plaire. Je pense à Daniela Zaghini, Laura Frigato, Yuta Ishikawa, Louise Bille, Marthe Krummenacher, Hannah Hedmann… et tant d’autres.
Je pense particulièrement à Florence Girardon, avec qui j’ai beaucoup échangé et qui a disparu l’été dernier. Ces rencontres sont essentielles : ce sont des espaces sains, de transmissions simples et joyeuses. C’est finalement ce qui reste d’un processus de création.
Vous avez travaillé avec de nombreux chorégraphes. Comment ces collaborations ont-elles nourri votre approche de la pratique et du plateau ?

Paul Girard : Avec Cindy Van Acker, j’ai appris à mesurer le temps : celui que prend le poids d’un bras à se déverser, celui de compter cinquante battements de cœur. J’ai compris sa notion de partition comme une manière d’habiter une durée, de se libérer de décisions arbitraires. Le mouvement continu, très présent dans son travail, est devenu pour moi un outil de vie quotidienne.
Avec Pierre Pontvianne, la rencontre s’est faite par une transmission, son propre rôle dans Motifs. J’ai dansé ce duo pendant sept ans avec Marthe Krummenacher. Puis nous avons collaboré sur Percut et œ. Avec lui, j’ai expérimenté l’épreuve du temps, le goût du recommencement, ce geste qui, dans sa répétition, donne à voir plus de lui-même.
Il y a aussi des chorégraphes avec qui je n’ai jamais travaillé, mais qui m’ont ouvert des chemins à distance, comme Loïc Touzé ou Lisa Nelson.
Vous entamez cette saison un compagnonnage avec Christian Rizzo. Qu’est-ce que cette relation artistique vous a apporté ?
Paul Girard : Cela faisait longtemps que j’avais envie de travailler avec Christian, mais l’occasion ne s’est pas présentée. Il y a avec lui comme un compagnonnage fantôme. Parfois, les collaborations arrivent bien après la formulation de leur désir. Démarrer un nouveau lien est à la fois joyeux et intimidant, mais cela permet un regard neuf, libéré des projections assignées par le passé. J’aime son parcours mêlant arts visuels, mode et musique, qui ouvre des libertés dans la manière d’aborder le plateau. Je suis sensible aux démarches pluridisciplinaires. Et puis il aime cuisiner, ce qui est pour moi une qualité incontournable, dans le travail comme en amitié.
Vous êtes aujourd’hui interprète dans sa dernière création. Comment s’est déroulé le processus de création, et qu’est-ce que cette aventure vous apporte ?

Paul Girard : Le travail au studio et les moments de vie ont formé un même mouvement. C’était la première fois que je travaillais avec une équipe que je ne connaissais pas, sur onze semaines de création : un cadre hospitalier pour se rencontrer. Nous avons cherché des gestes venus de l’espace domestique, traversé des cycles d’improvisations cadrées, affinées peu à peu, puis montées dans l’espace. La pièce s’est stabilisée assez tôt, ce qui est rare dans mon expérience.
Cela a autorisé un geste de répétition propice à l’amusement que je cherche : regarder les partitions des autres, jouer des amplitudes, risquer de nouvelles connexions. Cette aventure m’apporte la joie de retrouver de grandes scènes, avec une équipe que j’aime et des retrouvailles dont je mesure la rareté.
Vous avez fait le choix d’être freelance. Pourquoi était-ce nécessaire à ce moment de votre parcours ?
Paul Girard : Dès l’École de danse, je sentais une résistance à ce qui était professé. Après neuf ans dans des institutions, retrouver ma puissance d’agir était vital. Je voulais être lié à des projets plutôt qu’à des institutions.
Après mon départ de Genève, il y avait un écart entre ce que je savais faire et ce que je voulais faire. La rencontre avec Bruno Latour et le travail interdisciplinaire m’ont fait me sentir autorisé pour la première fois. Créer ma compagnie avec la réalisatrice Ikram Benchrif m’a offert une liberté précieuse. Elle implique des risques, de l’incertitude, parfois de la fragilité matérielle. Mais cette navigation à l’estime est peut-être ce qu’il y a de plus stable aujourd’hui.
D’ou vient chez vous le désir d’écrire des pièces et de porter votre propre récit ?

Paul Girard : Dans mes créations avec Ikram Benchrif, le point de départ vient toujours d’un extérieur, mais d’un extérieur intime, pas distant. Je cherche des histoires qui me déplacent par leurs altérités et dans lesquelles je me reconnais parfois. Ce geste de décentrement va à l’encontre de l’imaginaire d’intériorité assigné à l’artiste. Nous travaillons actuellement avec 12 usagers du RER C, dans une géographie allant des villes dortoir aux champs en passant par les grands ensembles. De cette rencontre nous fabriquons une performance l’été prochain au Domaine de Chamarande, puis un livre au printemps 27.
Les créations de 23chemin naissent toujours d’un terrain, d’une rencontre, puis nous les fabulons pour fabriquer des formes. Sortir de la boite noire impose un temps long. Notre projet avec les habitants du bois de Vincennes entre dans sa cinquième année. Nous préparons une pièce chorégraphique documentaire avec quatre d’entre eux, un conte de fées que nous présenterons à Avignon puis à l’Atelier de Paris à l’automne prochain. Ces écritures repeuplent les plateaux d’autres corps, d’autres imaginaires.
Qu’est-ce qui nourrit votre pratique au quotidien ?
Paul Girard : La phrase de Deborah Hay, « What if dance is how I practice relationships », fait peut-être le lien entre mes deux pratiques. Deux, puisque mon temps se partage entre les créations où je danse et celles que je porte en tant qu’auteur. Avec Ikram Benchrif, l’art se confond souvent avec la vie. C’est une pratique proche de ce que décrit Alain Cavalier : rencontrer des gens, et, quand on les aime, trouver un prétexte pour passer du temps avec eux. Cuisiner, marcher, jardiner, vivre : cela paraît éloigné d’une démarche artistique, mais c’est la clé d’une rencontre dans le monde.
Quand je ne danse pas, je pratique le yoga, des approches somatiques, je nage, je cours. Le manque de temps rend mon corps plus indiscipliné.
Quelles pièces vous ont marqué ?
Paul Girard : J’ai travaillé à me dégoûter au fil des années, dans le sens « changer de goût ». Je vais plus souvent au cinéma qu’au théâtre. Je me sens proche du cinéma d’Alice Rohrwacher par exemple car j’aime le récit, la dramaturgie. Des choses que j’ai du mal à trouver parfois sur les scènes de danse contemporaine. J’aime aussi qu’on questionne quel corps est sous la lumière. J’ai compris tardivement combien l’esthétique porte une dimension politique, comme le dit Mohammed El Khatib, dont je ne manque aucun spectacle. Aux œuvres qui cherchent à méduser, je préfère celles qui autorisent, qui donnent envie de se remettre au travail. J’ai envie de citer le travail de Tiago Rodrigues, d’El Conde de Torrefiel ou des Old Masters qui offre cette émancipation à mes yeux.
à l’ombre d’un vaste détail, hors tempête. de Christian Rizzo
Pièce pour 7 danseur·euses créée le 16 septembre 2025 à la Maison de la Danse dans le cadre de la Biennale de la Danse de Lyon
durée 1h.
Tournée
9 et 10 février 2026 au Tandem – Douai Hippodrome.
17 mars 2025 à Bonlieu – Scène nationale d’Annecy
31 mars 2026 à la Scène nationale du Sud-Aquitain
2 avril 2026 au Parvis – Scène nationale de Tarbes Pyrénées
9 avril 2026 au Théâtre de Nîmes.
Dates passées
6 et 9 novembre 2025 à la MC93 avec le CN D Pantin et le Festival d’Automne à Paris
13 au 15 novembre 2025 au Triangle, Cité de la Danse, dans le cadre de son Festival du TNB
Chorégraphie, scénographie, costumes de Christian Rizzo.
Avec Enzo Blond, Fanny Didelot, Hans Peter Diop Ibaghino, Nathan Freyermuth, Paul Girard, Hanna Hedman, Anna Vanneau
Création lumières de Caty Olive.
Création musicale de Pénélope Michel et Nicolas Devos (Cercueil / Puce Moment)
Texte de Célia Houdart
Régie générale de Jérôme Masson / Victor Fernandes , Régie son de Delphine Foussat, Régie lumières Clément Huard / Romain Portolan