de Baro d'evel © François Passerini

Au ThéâtredelaCité, une dernière saison sous haute fidélité

Après huit ans sous la direction de Galin Stoev et Stéphane Gil, le CDN de Toulouse s’apprête à tourner une page. L’occasion de revenir, à travers la programmation 25-26, sur un engagement au long cours aux côtés des artistes.
21 janvier 2026
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Le titre de la saison s’affiche presque aussi grand que le nom du lieu lui-même. Sur les affiches et les dépliants, « MégaCité » s’affirme avec fierté. Une promesse lancée aux badauds autant qu’un signe de reconnaissance adressé aux spectateurs fidèles. Mais bien plus qu’un effet d’annonce qui voudrait jouer sur les notions de grandeur et de spectaculaire, cette saison est surtout l’occasion d’oser un regard vers le passé, vers tout ce qui a été accompli en quelques années.

Avant de passer la main aux nouvellement nommés Émilie Capliez et Matthieu Cruciani, Stéphane Gil assure ainsi l’intérim grâce à une programmation pensée comme un dernier acte. « Une sorte de synthèse, de concentré, d’évidence », dit-il, regroupant plus d’une vingtaine d’artistes dont le parcours a profondément été marqué par le ThéâtredelaCité, et inversement.

Toute une histoire
Façade du ThéâtredelaCité © DR

Il faut dire que, dans son histoire récente, le Centre Dramatique National de Toulouse s’est imposé comme un partenaire essentiel, visant sans cesse l’équilibre entre équipes émergentes et compagnies plus installées. Pour cela, l’une des premières décisions a consisté à replacer au cœur du projet les missions du lieu. En 2018, exit le TNT, au profit d’un nom destiné à s’ancrer dans son territoire. Un changement que Stéphane Gil explique sans mal : « Le Théâtre National de Toulouse était une usurpation de nom. On n’est pas un théâtre d’État ».

Avec ce rebaptême vient alors une posture qui ne tarde pas à se mettre en place, celle d’une structure dédiée à l’accompagnement artistique et administratif. Pour cela, la deuxième salle du théâtre devient Le CUB, un espace réservé à la création et non plus à la seule diffusion de spectacles. Un incubateur pensé sur la durée, plutôt qu’une expérience à occurrence unique. À l’heure du bilan, 142 compagnies ont été coproduites par le ThéâtredelaCité. Parmi elles, la grande majorité a pu travailler sur place, en résidence de création ou de répétitions, ou encore pour la fabrication de costumes et de décors.

Cette dynamique, c’est aussi celle d’une fidélité qui s’est renforcée au fil du temps, avec les artistes aussi bien qu’avec le public. À travers elle s’affirme une identité artistique, une forme de reconnaissance du travail mené par le CDN dans l’écosystème culturel toulousain. En témoigne par exemple La Biennale qui, trois éditions durant, a su rassembler une quarantaine d’acteurs associatifs et institutionnels autour d’un événement commun. Ce rendez-vous restera pourtant l’une des grandes victimes de la violente résorption des subventions et des désengagements successifs subis par la structure.

Comme le monde a tourné

À ces conditions financières sans précédent s’ajoutent les obstacles qui n’ont cessé de se dresser sur la route du théâtre public. En huit ans de direction, le constat est sans appel. « Cela fait presque trente ans que je travaille et c’est la première fois que je traverse autant de difficultés », confie Stéphane Gil en se remémorant la pandémie et la fermeture des salles de spectacle, la guerre en Ukraine et l’explosion des prix de l’énergie, et bien sûr l’inflation. Pour autant, quelque chose de plus puissant a résisté dans l’adversité : « Face à une contrainte très forte, l’inventivité, l’agilité ont été un réflexe. Une énergie, une joie inattendues ».

C’est finalement cet élan commun, résultat heureux d’un travail au long cours, qui trouve son écho dans cette dernière saison. MégaCité célèbre l’engagement réciproque qui lie le ThéâtredelaCité aux artistes. Le hasard du calendrier aura permis de le constater à l’occasion d’une journée rythmée de trois spectacles. Retour sur L’Illusion comique par le GROUPE BADINGER, Soon imaginé par le club dramatique et de Baro d’evel.

L’Illusion comique : Le premier geste du GROUPE BADINGER
L’Illusion comique par le GROUPE BADINGER. Photo de répétition © Joakim Munoz Noree

Le GROUPE BADINGER est peut-être l’illustration idéale de ce que porte cette saison au CDN de Toulouse. Et pour cause, ses sept membres se sont rencontrés à l’AtelierCité, ce dispositif permettant à une sélection de jeunes artistes d’explorer, de chercher et de créer, tout en participant étroitement à la vie du théâtre. Pour ces sept-là, le chemin est tout à fait particulier. Recrutés en 2020, alors que tout est fermé, ils se confrontent à une bien dure réalité. Ensemble, ils développeront tout de même quelques projets. Mais L’Illusion comique, créée en ce début d’année, reste leur tout premier spectacle en tant que collectif.

Il y a, à n’en pas douter, une joie quasi enfantine à s’emparer des vers de Corneille pour les faire claquer sur un plateau. Et peut-être cette pièce est-elle pleine de sens en guise de premier geste commun, presque un manifeste. Dans son approche de l’espace et de la dramaturgie, aucun doute, en tout cas, sur le désir de théâtre qui émerge de cette création. À la mise en scène, Fabien Rasplus dirige ses partenaires avec un sens certain du spectacle, sans se laisser empoussiérer par les situations et le langage pourtant très XVIIe siècle qui le composent.

Pour s’en échapper, le GROUPE BADINGER fait d’ailleurs le choix – ni anodin ni simple – d’ajouter un niveau de lecture supplémentaire au texte original. Poussant le curseur de la mise en abyme, il n’hésite pas à sortir du cadre cornélien et marque, par la rupture et la dérision, un parti pris qui tend à l’ouverture et au plaisir du jeu. Accompagnés en cela par une scénographie et une création technique bien pensées, les interprètes portent un spectacle lumineux. Passé un rythme qui se cherche encore et des décisions qui peuvent parfois manquer d’aplomb, L’Illusion comique reste une première forme prometteuse et émancipatrice, dans son propos comme dans sa forme.

Soon par le club dramatique : Des mondes à s’inventer
Soon par le club dramatique © Jacob Chetrit et Pablo Baquedano

Simon Le Floc’h est étendu sur la moquette duveteuse qui recouvre le sol de son appartement. Ici et là traînent un smartphone, un ordinateur portable, un micro. Juste au-dessus de son visage, un écran de télévision projette la vidéo d’un aquarium, ersatz de réalité qui semble globalement régner sur le quotidien du jeune homme. Celui-ci vit cloîtré dans son studio, somme toute confortable en apparence. On le devine assez vite, le monde extérieur est une perspective qui l’angoisse. Alors il a choisi de vivre sa vie à travers la technologie. Réalisateur autoproclamé, influenceur amateur ou artiste en quête de reconnaissance virtuelle, Simon n’a besoin que d’une chose : un réseau internet.

Alors nécessairement, quand la connexion disparaît en un clin d’œil, tout s’effondre. Le lien avec les followers est coupé, et avec lui, c’est tout l’espoir qui s’évanouit. En moins d’une heure, le club dramatique propose une traversée sensible et d’un humour tendre sur nos solitudes contemporaines. La mise en scène de Mélanie Vayssettes a beau s’inscrire dans une quotidienneté loin de tout spectaculaire, elle est d’une précision redoutable, poussée par une partition technique épatante, tant elle se fond dans la normalité.

C’est certainement l’un des propos les plus percutants de ce seul-en-scène. Le travail sur les regards indirects, les tentatives et les hésitations, soulève la notion de représentation comme un enjeu de société. Toujours est-il qu’au plateau, le lieu est tout dédié. Entre ces quatre murs, Simon a beau vivre en solitaire, il est débordant de créativité. Sans prétention aucune, comme posé là pour qui voudrait s’en emparer, Soon est surtout prétexte à développer une poésie aussi simple que douce. De celles qu’aucune coupure réseau ne pourra nous enlever.

Là : Un moment suspendu signé Baro d’evel
de Baro d’evel © François Passerini

Du sol aux trois parois qui encadrent le plateau et obstruent le lointain, tout est d’un blanc immaculé. Comme si tout restait à écrire, ou pire, comme si tout était déjà terminé. Pourtant les lumières de la salle viennent de s’éteindre et les musiciens de l’Orchestre de Chambre de Toulouse – spécialement sollicités pour cette reprise – ont donné le la. Quelque chose doit donc se produire. C’est précisément dans cet espace vide que Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias vont se confronter à leurs possibles. À cet endroit et en cet instant, le duo s’apprête à livrer une prestation d’une rare beauté.

Dans cette pièce initialement créée en 2018, Baro d’evel envisage le plateau comme un lieu de recherche plutôt que de narration. Tour à tour, les deux artistes y convoquent de multiples disciplines, comme pour les faire entrer en résonance avec l’espace sacré qui leur est confié. Musiques et chants, portés et chorégraphies, textes et cris s’y succèdent, non pas comme un enchaînement de numéros, mais comme une volonté de ne rien regretter, d’avoir tout essayé. Passant de la grâce au registre comique, la compagnie catalane développe cet art pluriel qui la caractérise et qui emporte tout dans sa poésie.

Si se reçoit avec autant d’évidence, c’est que son écriture dramaturgique et technique est particulièrement précise. Le travail des lumières et du son, associé à celui du plateau, donne à voir un objet formel composé avec beaucoup de soin. La scénographie elle-même devient un terrain de jeu qui se métamorphose sous le regard émerveillé des spectateurs. Ce spectacle est une ode sublime à l’instant présent, à ce que seul peut convoquer le spectacle vivant, à ces vides que nous pouvons encore remplir… ou le contraire.

Rideau

En tout, une quarantaine d’artistes complices et fidèles a son portrait dans le magazine édité à l’occasion de cette saison MégaCité. Toutefois, un peu plus de la moitié seulement foulera les planches des différentes salles du ThéâtredelaCité cette année. Mais Stéphane Gil a plus d’un tour dans son sac. En charge de la programmation par intérim pour 26-27, il a déjà réservé aux absents une place de choix. De quoi assurer la continuité avec la prochaine direction alors que le rideau, emblème de la saison qui se décline sur les supports de communication et jusque dans le hall du CDN, s’apprête à se fermer sur une époque pour préparer la suivante.

Envoyé spécial à Toulouse

L’Illusion comique de Pierre Corneille
ThéâtredelaCité– Toulouse
Du 14 au 21 janvier 2026
Durée 1h45.

Texte : Pierre Corneille
Un projet du GROUPE BADINGER
Co-porté par Jeanne Godard et Fabien Rasplus
Mise en scène : Fabien Rasplus
Spectacle accompagné par le ThéâtredelaCité
Avec Matthieu Carle, Jeanne Godard, Angie Mercier, Marie Razafindrakoto, Quentin Rivet et Christelle Simonin
Scénographie et costumes : Analyvia Lagarde
Création lumière : Romane Métaireau
Création son : Loïc Célestin et Angie Mercier
Avec la participation de l’ensemble de l’équipe permanente et intermittente du ThéâtredelaCité


Soon par le club dramatique
Création 2019
Vu au
ThéâtredelaCité– Toulouse
Du 13 janvier au 6 février 2026
Durée 1h.

Texte : Julien Barthe, Simon Le Floc’h et Mélanie Vayssettes
Mise en scène : Mélanie Vayssettes / le club dramatique
Avec Simon Le Floc’h
Regard sur la scénographie : Elsa Séguier-Faucher
Lumière : Artur Forterre Canillas
Son : Franzie Rivère
Regard extérieur :Morgane Nagir


de Baro d’evel
Création le 28 juin 2018 au
Festival Montpellier Danse
Vu au ThéâtredelaCité – Toulouse
Du 10 au 24 janvier 2026.
Durée 1h10.

Tournée
5 au 7 février 2026 à la
Scène nationale de l’Essonne

Création et mise en scène : Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias / Baro d’evel
Avec Camille Decourtye, Blaï Mateu Trias, le corbeau-pie Gus et les musicien∙nes de l’Orchestre de Chambre de Toulouse : Nabi Cabestany, Audrey Dupont, Marie-Laure Dupont, Aurélie Fauthous, Nohora Muñoz et Carlos Vizcaíno
Collaboration à la mise en scène : Maria Muñoz – Pep Ramis / Mal Pelo
Collaboration à la dramaturgie : Barbara Métais-Chastanier
Scénographie : Lluc Castells assisté de Mercè Lucchetti
Collaboration musicale et création sonore : Fanny Thollot
Création lumières : Adèle Grépinet
Création costumes : Céline Sathal
Construction : Jaume Grau et Pere Camp
Régie lumières et générale : Enzo Giordana
Régie plateau : Benjamin Porcedda ou Cédric Bréjoux
Régie son : Brice Marin
Stagiaires polyvalent·es : Axel Fauvel et Manon Girardeau

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