Le regard brun, vif, attentif à ce qui l’entoure. Le sourire, large, immédiat, éclaire la conversation avant même qu’elle ne commence. La voix, un brin gouailleuse, donne aux phrases une texture, une chaleur. Chez Bénédicte Cerutti, la présence s’impose par une forme de simplicité, humble, légèrement hésitante. Plus à l’aise sur scène que dans l’exercice de l’interview, elle met du temps à ouvrir son jardin secret.
Un détour par la marge

Longtemps, le théâtre ne se place pas au centre de sa vie, il se tient à la marge. Jeune fille, elle pratique d’abord la danse, avec intensité. Le pas de côté devient une manière d’être, ce « léger décalage avec le monde » qu’elle revendique, le choix de se tenir « hors de tout système » pour entrer dans l’imaginaire. « Ça me soulageait beaucoup… c’était un peu un refuge, un endroit où je pouvais ressentir plus fortement les choses. » Le théâtre arrive plus tard, vers la fin de la vingtaine, presque par hasard. Un ami l’emmène à un cours. Il repart, elle reste. « À cet instant, J’avais trouvé un moyen d’expression parfait. Je n’arrivais pas à le faire avec mes mots à moi, mais en utilisant ceux des autres, cela me permettait de me dévoiler derrière le masque. » Jouer devient alors un geste pour dire autrement et plus juste.
Sa formation débute au Conservatoire du 5ᵉ arrondissement de Paris, auprès de Bruno Macronier, un pédagogue très généreux. « Il s’inspirait des méthodes de l’Actor’s Studio. Nous sommes nombreux à avoir bénéficié de son enseignement, qui a laissé chez nous une empreinte durable », confie-t-elle. Son parcours se poursuit ensuite à l’école du TNS. Pour la comédienne, il n’y a aucune hiérarchie dans cet itinéraire. « Je considère que l’accumulation de conseils, de cours est riche et précieuse. J’ai l’impression d’être toujours un peu en formation. C’est ça qui est passionnant. »
Le métier ne se conquiert pas, il s’apprend sans cesse. Au fil des années, certaines rencontres façonnent une éthique de travail. Chloé Dabert lui transmet « une certaine rigueur ». Thomas Ostermeier l’entraîne dans « une quête du présent, hyper exigeante ». Stéphane Braunschweig affine son rapport au texte et au collectif. Ce qu’elle reconnaît chez ces artistes, c’est une passion sans réserve, une façon d’habiter la langue, de la travailler comme une matière vivante.
Exigence et bienveillance, des fils conducteurs

Bénédicte Cerutti ne choisit pas un rôle comme on choisirait un costume. Elle s’engage pour la nécessité de la pièce. « C’est avant tout la qualité du texte, le propos, la langue qui agissent comme un déclic. Réactiver tous les soirs une nécessité, un désir d’être au présent, c’est dur. Il faut que la pièce résonne, qu’elle ne soit pas déconnectée de ce qui se passe dans le monde », tout en précisant que cela n’a pas besoin d’être nécessairement politique, car c’est déjà politique de faire résonner, à des siècles d’écart, les mêmes enjeux. Le théâtre n’est pas un refuge hors du réel, c’est un lieu de friction.
Quand on évoque son métier, la comédienne parle aussi de l’humain. « Je ne crois pas qu’on puisse travailler et s’exprimer au mieux dans la violence ou dans le jugement. Un regard, une certaine tendresse amènent une qualité très supérieure. » Exigence et bienveillance sont pour elle un socle nécessaire à sa pratique. Ce sont ces conditions qui font advenir le présent, cette chose fragile que l’on partage avec une salle. À ce titre, elle se souvient d’expériences qui l’ont déplacée. Comme spectatrice, La Casa de la Fuerza d’Angélica Liddell, « une grande fresque d’une sensibilité douloureuse, mais sublime », dont elle ne sort « pas indemne ». Comme actrice, elle cite Girls and Boys de Dennis Kelly, mis en scène par Chloé Dabert. Un monologue « hyper violent », une épreuve du face-à-face avec le public. « Réactiver le texte au présent… c’était une belle épreuve. » Chez elle, le plaisir n’exclut jamais la mise en danger.
Le théâtre comme refuge, puis comme nécessité

Si un fil se dégage, il tient dans ce mot qu’elle emploie souvent : le présent. Être vraiment là. Se défaire de la vie d’à côté pour concentrer l’attention sur une langue, un geste, une relation. « Mettre à côté son existence », non pour l’abolir mais pour la rendre disponible. D’où son exigence envers les textes, d’où son refus des projets « totalement déconnectés » d’une forme de réalité. Bénédicte Cerutti ne revendique pas un théâtre programmatique, mais une scène où les échos se font et où les enjeux se reflètent.
Ce souci du présent, elle l’a éprouvé dans le monologue, forme radicale qui ne laisse pas d’abri et dans les collectifs, où l’exigence n’est pas négociable. Son regard sur le travail reste concret, presque artisanal : des exercices, une rigueur, une attention aux mots. Rien de décoratif. Ce qui compte, c’est la rencontre entre un texte et un corps, entre une pensée et une respiration.
De l’actrice à l’autrice : dire autrement
Écrire, pour la comédienne, ne signifie pas s’éloigner du plateau. C’est une autre manière d’y revenir. L’« expérience esthétique » se pense comme un dispositif sensible où la scénographie, le rythme et l’adresse s’entrelacent. Pas de posture d’auteur, ici, mais un désir né d’un besoin de précision. « J’ai eu envie de m’exprimer avec mes propres mots. J’ai écrit pour moi, parce que je savais exactement quelle expérience esthétique je voulais mettre en place. » Il n’y a pas non plus d’idéalisation de l’effort. « C’était un acte épuisant… c’est très dur d’écrire. » Et pourtant, l’envie demeure, la curiosité aussi. Le parcours reste ouvert. « Je n’ai pas l’impression d’avoir fait le tour. J’y reviendrai, c’est un exercice d’accomplissement personnel. »
Marie Stuart de Schiller : deux femmes, un pouvoir

Aujourd’hui, sur les planches du TGP de Saint-Denis, Bénédicte Cerutti est Marie Stuart. Dans la pièce de Schiller, mise en scène par Chloé Dabert, le face-à-face entre Marie et Élisabeth est souvent lu comme une « guerre entre deux femmes, deux rivales, deux faces d’une même pièce ». La comédienne déplace le regard. « C’est plutôt un conflit interne qui ronge les deux reines et qui questionne leurs conditions, leurs sexes. Comment vivre en tant que femme ? Quel rapport au pouvoir ? Quelle humanité nous laisse l’ambition de le garder ? »
Nourrie des longues conversations menées avec la metteuse en scène et les autres membres du projet, il se dégage surtout un univers politique d’hommes où ces deux figures « ont du mal à exister », et où leur déchirure est aussi une réaction à cette impossibilité. Le propos ne s’abrite pas dans l’histoire. « On peut y voir des reflets contemporains : des guerres d’ego, de destruction, de colonisation, de prise de pouvoir par la force. » La pièce résonne, au temps présent.
La comédienne a accepté le rôle immédiatement. Ce qui la séduit, c’est avant tout la construction de la pièce et la dramaturgie des extrêmes qui l’irrigue. « On passe de l’enfermement, de la vie en sursis, à la vie outrancière de la cour. Mais si on regarde de plus près, Élisabeth et Marie sont toutes deux prisonnières. » Deux espaces, deux formes de contrainte. Deux manières d’être captives du pouvoir. Le travail avec Chloé Dabert s’inscrit dans cette ligne. « Le personnage, c’est la rencontre d’un texte avec une personne. C’est notre meilleure compréhension d’un texte. Son axe, c’était vraiment le politique : deux dirigeantes, pas des figures sentimentales ou romantiques. » Chacune des comédiennes a offert aux rôles une intelligence du texte et une présence.
Une curiosité intacte

Sur scène, le regard brun ne se contente pas de voir, il interroge. Le sourire lumineux déjoue parfois la gravité sans pour autant l’amoindrir. Sa voix donne à la langue un relief charnel. Bénédicte Cerutti ne cherche pas l’effet, mais l’adresse. Peut-être est-ce là, au fond, sa signature : une manière d’être ensemble, de partager le présent, sans jamais s’y installer confortablement.
La comédienne parle peu d’avenir, comme par superstition. Évidemment, il y a des projets en préparation, l’écriture qui l’appelle encore. Mais on n’en saura pas plus, pas de plan de carrière. Ce qui la caractérise : une curiosité toujours intacte. Et cette conviction qu’on ne joue pas contre, on joue avec. Avec un texte, un metteur en scène, un groupe, un public. Avec le monde, aussi, tel qu’il affleure sur un plateau.
Dans Marie Stuart, elle donne corps à une figure enfermée, traversée par la pulsion de vie, aux prises avec un pouvoir qui ronge autant qu’il promet. Une reine sans couronne qui cherche, au cœur de la contrainte, une forme de liberté. Le théâtre, pour Bénédicte Cerutti, n’est jamais une échappée hors du réel : c’est un lieu où l’on regarde le monde droit dans les yeux. Et où, le temps d’une représentation, on tente d’habiter ce regard ensemble.
Marie Stuart de Friedrich Schiller
Création 2025
La Comédie de Reims
du 2 au 9 octobre 2025
durée 3h30 avec entracte
Tournée
14 au 29 janvier 2026 au TGP – Centre dramatique national de Saint-Denis
2 au 7 février 2026 Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
9 au 13 février 2026 à la Comédie de Béthune – CDN Nord – Pas-de-Calais
25 février au 04 mars 2026 au Théâtre national populaire de Villeurbanne – Lyon
11 & 12 mars 2026 à la Comédie de Valence, CDN de Drôme-Ardèche
24 au 27 mars 2026 Théâtre national de Bretagne, Rennes
8 & 9 avril 2026 au Théâtre à Pau
14 au 17 avril 2026 au ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie
Dates passées
15 et 16 octobre 2025 au Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper
Mise en scène de Chloé Dabert assistée de Virginie Ferrere
Avec Bénédicte Cerutti (artiste associée), Brigitte Dedry, Jacques-Joël Delgado (jeune troupe de Reims), Koen De Sutter, Sébastien Éveno (artiste associé), Cyril Gueï, Jan Hammenecker, Tarik Kariouh, Marie Moly (jeune troupe de Reims , Océane Mozas, Makita Samba & Arthur Verret
Collaboration à la dramaturgie – Alexis Mullard, Jeune troupe de Reims
Scénographie, dessin de Pierre Nouvel
Costumes de Marie La Rocca
Lumières de Sébastien Michaud
Son de Lucas Lelièvre
Maquillage, coiffure de Cécile Kretschmar assistée de Judith Scotto Le Massèse
Réalisation toile peinte de Marine Dillard
Atelier décor – Ateliers du Nouveau Théâtre de Besançon