© ENSAD Montpellier / Jülide Ozenc

GYNT sur les bancs de l’ENSAD avec Marion Aubert et Marion Guerrero

L’autrice et la metteuse en scène travaillent avec les élèves de l’école montpelliéraine à une « trahison libre » de Peer Gynt de Henrik Ibsen. Une création qui sera présentée au Hangar Théâtre, dans le cadre du Printemps des Comédiens, du 9 au 20 juin 2026.
1 juin 2026
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Dans la rue qui passe devant le Hangar Théâtre, des paroles psalmodiées à mi-voix perturbent à peine le silence de ce début d’après-midi. Devant les portes, quelques-uns des douze jeunes interprètes de l’École Nationale Supérieure d’Art Dramatique ressassent leur texte avant d’entamer une nouvelle journée de répétitions. Pendant ce temps, d’autres sont déjà à l’œuvre, travaillant quelques raccords au plateau avec Marion Guerrero, ou approfondissant la dramaturgie avec Marion Aubert. Les deux artistes, depuis longtemps associées au sein de la compagnie Tire pas la Nappe, ont accepté de porter l’un des deux projets présentés cette année par l’ENSAD dans le cadre du Printemps des Comédiens. 

Retour à l’ENSAD
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Une aventure empreinte d’une saveur toute particulière, vingt-huit ans après la fin de leur propre cursus sur les bancs de l’école montpelliéraine. Pour autant, l’heure n’est pas véritablement à la nostalgie, alors que vient à peine de commencer la sixième et dernière semaine de répétitions de GYNT. Une course contre la montre est engagée, pour les artistes comme pour les élèves, ceux-ci étant sollicités en parallèle par le second projet accompagné par Olivier Martin-Salvan. Mais une chose après l’autre, c’est bel et bien le binôme autrice/metteuse en scène qui a pris possession du Studio 1 du Hangar, avec ce que Marion Aubert aime appeler une « trahison libre » de la pièce d’Ibsen.

Initialement destiné à Julien Rocha, pour qui elle avait déjà écrit Surexpositions, le projet a dû être mis en suspens, victime de la conjoncture. Voilà qu’il prend donc une toute autre mesure, passant des quatre acteur⸱ices originellement prévus aux douze professionnels en devenir qui forment cette promotion de l’ENSAD. Une adaptation qui n’est pas sans faire sens, tant la dramaturgie cherche précisément à déconstruire le personnage de Peer Gynt et les valeurs qu’il porte.

Déconstruire Peer Gynt

L’autrice rappelle à ce titre que le texte d’Ibsen est spécifiquement avare en rôles féminins, au-delà du rapport que son protagoniste entretient avec les femmes d’une manière générale. Remettre les personnages lésés au cœur du propos, c’est aussi réinterroger ceux auxquels on a longtemps accordé une (trop) grande importance. GYNT devient en ce sens non seulement l’opportunité de donner une voix à celles qu’on a tues, mais aussi l’occasion d’un décalage s’amusant à déconstruire la masculinité héritée du XIXe siècle.

Alors la jeunesse de la distribution devient bien plus qu’un simple prétexte. La nouvelle génération d’interprètes est mise à contribution pour venir porter une version revue et corrigée de la pièce originale. Celle-ci n’entend pas pour autant venir se substituer tout à fait à la parole du Norvégien. La pièce s’établit plutôt comme un dialogue, de ceux qui viennent interroger certains choix au regard d’une époque. Et elle devient, dans le cadre d’un projet de fin de parcours, l’occasion de faire aussi la part belle au plaisir du jeu.

Une vue d’ensemble
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Ce n’est pas pour rien si, grappillant sciemment sur le temps de travail dédié au plateau, la question de la distribution a longuement occupé Marion Aubert et Marion Guerrero dans les premiers temps. Bien entendu, qui dit distribution d’école dit généralement équité des partitions. Et pour cause, l’un des enjeux de ces créations consiste à donner aux jeunes gens une visibilité qui puisse leur ouvrir les portes des différents milieux professionnels. Mais pour les deux acolytes, hors de question de le faire au détriment de la dramaturgie. Les scènes chorales, les rôles dédoublés et les différents registres n’ont jamais rien de gratuit. Tous suivent cette même volonté de regarder Peer Gynt d’un œil neuf.

Dans le hall du Hangar Théâtre, les éclats de voix qui parviennent depuis la salle dénotent l’énergie débordante d’un spectacle qui va bientôt prendre vie. Au programme en ce jour, un filage arrêté. Entendez un enchaînement de la pièce dans son intégralité, que Marion Guerrero prévoit d’interrompre de temps à autre, pour préciser les intentions, organiser les déplacements ou façonner les rapports. À deux semaines de la première représentation, avoir une vue d’ensemble sur la pièce est plus que nécessaire, d’autant que celle-ci devrait durer pas moins de deux heures trente. Ce filage, lui, devrait se poursuivre au-delà de cette seule journée.

Discussion permanente

Avant cela, il revient à chaque interprète de s’assurer que tout ce qui a trait à ses différents rôles est en place. Il faut dire que, sur les monts enneigés de Norvège symbolisés par la scénographie de Daniel Fayet – fidèle collaborateur du binôme –, les espaces sont vastes et les recoins nombreux. Là, entre les tons verts, bleus et blancs, chaque accessoire, chaque costume doit trouver sa place sans perturber le bon déroulement du spectacle. C’est aussi cette partition, technique, précise et invisible, que ces répétitions permettent de formaliser, tandis que se poursuit avec minutie la direction de jeu.

« C’est un détail, mais on est dans le détail », lance Marion Guerrero en listant, d’une interruption à l’autre, les différents raccords reportés dans son cahier. Dans l’énergie continue requise par ce filage, les lacunes de rythme ou de synchronicité ressortent avec évidence. Alors l’équipe s’attarde sur quelques tableaux plutôt que d’autres, tente des hypothèses, en écarte d’autres, dans une discussion permanente entre la salle et le plateau. Avec chaque temps suspendu vient en effet toute une salve de questions de la part des acteur⸱ices, des intentions à la dramaturgie en passant par la technique. Une fébrilité qui tient plus de l’impatience que de l’inquiétude, et qui trouve réponse auprès des différents interlocuteurs – artistes et techniciens – qui prennent part au projet.

Singularités collectives
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De ce dialogue constant émergent en réalité les individualités des douze élèves, et à travers elles, le regard que chacun porte sur la création. Conscience du corps, justesse du jeu ou des intentions, relation à soi et aux autres, chaque point d’attention est révélateur d’un rapport particulier à ce qui est en train de prendre forme. C’est aussi à travers leurs singularités que Marion Guerrero les amène à expérimenter pleinement leur pratique. Du mix à la batterie en passant par la danse, les talents des uns et des autres sont mis à contribution de ce qui, en définitive, est avant tout une célébration du théâtre.

« Tout ce qui est faux est vrai », souffle Peer Gynt à un public qu’il ne peut encore que s’imaginer. Une phrase anodine qui recèle peut-être l’essence de cette pièce. Car toute volonté de déconstruction mise à part, le texte de Marion Aubert, comme la mise en scène de Marion Guerrero, s’amuse avec délectation de ce que peut le théâtre. À ce point de dramaturgie, très sensible entre la fiction et sa fabrication, la précision est essentielle pour chaque corps de métier. Une fois le cadre posé dans toute sa rigueur, le profond plaisir du jeu pourra prendre le relais. Dès lors, nul doute que GYNT viendra bientôt déstabiliser quelques sentiers battus.


GYNT de Marion Aubert
Hangar Théâtre dans le cadre du Printemps des Comédiens – Montpellier
Du 9 au 20 juin 2026
Durée 2h30.

Avec Lubin Bellier, Baptiste Bosio, Lilas Chaussende, Marius Combard, Charlotte De Cormis, Lou Duckett, Judikaël Goater, Clara Guehennec, Léo Guerin, Yossef Melki et Lucas Rosier
Mise en scène de Marion Guerrero
Écriture de Marion Aubert
Direction technique – Mustapha Touil
Régie générale – Émilie Chomel
Scénographie, costumes – Daniel Fayet
Construction – Rémi Jabveneau
Son – Félix Nico
Lumières – Marion Genevois
La pièce est publiée chez Quartett éditions

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