En cette fin de mai, la chaleur est harassante à la Cité européenne du théâtre. La fameuse pinède offre un maigre répit aux festivaliers, tandis que plane encore l’ombre du départ de Jean Varela et que l’on attend d’un jour à l’autre la nomination de celui ou celle qui lui succédera.
Devant le grand chapiteau bleu installé au cœur de la pinède, la file s’allonge bien avant l’ouverture des portes. Deux ans après avoir bouleversé le public avec sa Gaviota, adaptation libre de La Mouette d’une rare intensité, Guillermo Cacace revient à Montpellier avec Vania. On retrouve Tchekhov, son goût pour l’épure et les passions contrariées, mais quelque chose s’est durci. Portée par une troupe d’acteurs du nord du Chili dont les présences telluriques autant qu’incandescentes électrisent le plateau, cette nouvelle création, adaptée par Juan Ignacio Fernández, se déploie en une heure à peine. Dense, frontale, radicale, elle ne laisse aucun répit. La chaleur écrasante qui règne sous la toile épaisse ne fait qu’accentuer cette sensation d’étouffement.
Terre de contrastes

Là où Gaviota s’offrait comme un moment de complicité et de partage, où l’œuvre semblait naître sous les yeux du public, Vania change de registre. Le metteur en scène argentin ne s’intéresse plus aux seuls états d’âme. Il traque ce qui traverse les corps. Ce qui l’intéresse, c’est le tremblement, la secousse physique qui surgit lorsque le désir ne trouve plus son chemin, lorsque la colère reste prisonnière, lorsque les sacrifices consentis n’obtiennent jamais de retour.
Les personnages ne racontent pas leur souffrance, ils l’incarnent. Elle se loge dans les mâchoires serrées, les épaules raidies, les regards brûlants et les gestes brusquement interrompus. La théâtralité est frontale, presque chirurgicale. Fidèle à Tchekhov, non dans l’abattement ou la nostalgie qu’on lui associe souvent, mais dans sa capacité à disséquer les rapports humains avec une précision d’anatomiste, sans jamais anesthésier la douleur.
L’intrigue se concentre sur les désirs contrariés, les frustrations et les élans amoureux qui traversent les principaux protagonistes. Le professeur malade, absorbé par lui-même. Elena, sa jeune épouse à la sensualité débordante. Le médecin visionnaire qui rêve encore d’écologie et d’avenir. Sonia qui l’aime sans espoir. Vania qui se consume dans les sacrifices consentis pour une terre qui lui échappe désormais.
Comme dans Gaviota, Guillermo Cacace dégenre les rôles. Sonia est interprétée par Francisco Díaz, Vania par Paola Lattus. Loin d’un simple effet de distribution, ce déplacement du regard révèle autrement les failles, les fragilités et les contradictions des personnages. Rien ne change véritablement dans les rapports de force, mais tout se transforme dans la manière dont nous les observons.
Un paysage intérieur
Dans un décor de bois brut, sorte d’abri précaire perdu au milieu de nulle part, les interprètes évoluent comme sur les ruines de leurs propres illusions. L’espace devient autant un refuge qu’une prison, un paysage mental où s’accumulent les désirs déçus et les renoncements.
La frontière entre scène et salle n’est qu’illusion. Le public partage le même espace que les acteurs, la même chaleur, la même tension. Radical dans sa forme, peut-être trop, Vania ne cherche pas à consoler, bien au contraire. Comme l’air étouffant qui enveloppe ce théâtre de fortune, les relations humaines s’y consument, voire s’hystérisent. Sans jamais relâcher son étreinte, Guillermo Cacace fait surgir les failles, les désirs et les renoncements avec acuité, mais sans arriver à totalement embarquer le public dans son geste extrême et forcené.
D’hier à aujourd’hui, nos démocraties en question

Quelques heures plus tard, changement radical d’atmosphère au Théâtre des 13 Vents. Avec Tragédie Démocratie, le Groupe O poursuit son exploration des grands récits politiques à travers une écriture à la fois documentée et fictionnelle. Sur un plateau transformé en agora antique, six interprètes font revivre l’Ecclésia athénienne, cette assemblée de citoyens chargée de voter les lois, la guerre ou la paix. Très vite, les échos avec notre époque s’imposent.
Depuis plusieurs spectacles, Lara Marcou et Marc Vittecoq interrogent les mécanismes qui façonnent nos sociétés. Avec cette nouvelle création, ils remontent ici aux origines de l’idée démocratique pour en examiner les promesses autant que les contradictions. Les débats s’enchaînent, les tribuns cherchent à convaincre, les stratégies d’influence se dévoilent, les passions collectives prennent le dessus sur la raison.
La figure d’Aspasie, trop souvent éclipsée par son compagnon Périclès, surgit comme un contrepoint salutaire, même si très vite elle courbe l’échine face à l’impossibilité d’imposer la pureté de sa pensée. Derrière le récit idéalisé de la démocratie athénienne apparaissent ses failles et surtout ses manquements discriminatoires. Entre débats politiques et incursions dans l’Électre de Sophocle, le spectacle interroge aussi notre rapport au corps, social, sexuel et politique.
Porté par un Arthur Igual flamboyant dans l’art oratoire et un Renaud Triffault réjouissant en Dionysos, Tragédie Démocratie ne manque ni d’idées ni de matière. Mais à force de multiplier les pistes, la démonstration peine à trouver son point d’aboutissement. Reste une question, lancinante, qui dépasse largement l’agora athénienne : que reste-t-il aujourd’hui de notre capacité à faire société ?
L’expérience du deuil
À Castelnau-le-Lez, quelque chose de plus intime se joue sur la scène du Kiasma. Accueilli par une douce mélodie au piano, le public prend place avec gravité devant les deux cercueils en bois exposés devant lui, dans un espace d’une blancheur immaculée. Tout autour, urnes funéraires et plaques commémoratives s’alignent sur des étagères comme sur les étals d’un marché. Dans une atmosphère fabriquée qui voudrait inciter au recueillement, résonnent alors les voix off de Julie Benegmos et Marion Coutarel.

Dans une conversation à mi-voix, les deux artistes abordent avec une certaine légèreté leurs rapports personnels au deuil, à la mort et au commerce qui en est fait. À leurs considérations respectives répondent aussi des extraits, plus littéraires et poétiques, et autres anecdotes. Un dialogue au cours duquel se devine une absence, celle d’une troisième complice dont le spectre plane fortement au-dessus de cette création.
C’est précisément cette disparition que cherche à faire exister Et tout est rentré dans le désordre. Pour cela, les metteuses en scène orchestrent un spectacle sans acteur. Au plateau, quatre régisseurs – seules présences humaines – manipulent décors et accessoires comme pour activer les différents tableaux, tandis que les voix invisibles continuent leurs échanges. Comme lors des cérémonies funéraires occidentales, l’écriture devient ici prétexte à un rituel dont on ne sait plus s’il doit accompagner les morts ou soulager les vivants.
Si la sincérité avec laquelle cette pièce a été conçue ne fait aucun doute, celle-ci pèche par sa théâtralité. L’expérience proposée tient davantage de la traversée sensible que de la dramaturgie, comme en témoigne, après les applaudissements, cette ultime invitation à rendre hommage à nos propres disparus. Le deuil, comme les formes qu’il prend, est une affaire profondément intime. Nul doute que celle choisie par Julie Benegmos et Marion Coutarel fait honneur à celle qui n’est plus là.
Artistes d’hier, d’aujourd’hui et de demain
Après ce premier week-end, le Printemps des Comédiens continue de porter une programmation plurielle à travers Montpellier. Dans quelques jours, Marina Otero, Emma Dante ou Angélica Liddell investiront la Cité européenne du théâtre, tandis que les jeunes de l’ENSAD présenteront leurs deux spectacles de sortie d’école au Hangar Théâtre, avant que viennent résonner dans le festival les mots de Valère Novarina. Artistes d’hier, d’aujourd’hui et de demain font ainsi le paysage d’un art qui ne renonce à rien, surtout pas à sa propre existence.
Vania d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov
Domaine d’O – Chapiteau bleu dans le cadre du Printemps des Comédiens
du 30 au 31 mai 2026
Durée 1h environ
Mise en scène de Guillermo Cacace assisté de Mima Escubort
Adaptation dramaturgique de Juan Ignacio Fernández
Avec Paola Lattus, Dolores Reina, Francisco Diaz, Alejandro Pino et Raúl Rocco
Assistante de répétition et production – Pamela Trujillo Gallardo
Conception sonore des répétitions – Amaro Esquivel, Conception sonore finale – Raimundo Stevenson, Conception lumière des répétitions – Claudio Ortiz & Conception lumière finale – Javier Pavéz
Traduction des sous-titres et surtitres en direct : Bérénice Bardoul
Costumes et décors d’Isabel Gual
Tragédie démocratie du Groupe O
Théâtre des 13 vents – CDN de Montpellier dans le cadre du Printemps des Comédiens
du 30 au 31 mai 2026
durée 1h40 environ
De et avec Noémie Develay-Ressiguier, Matthias Hejnar, Arthur Igual, Lilla Sarosdi, Agnès Serri Fabre et Renaud Triffault
Écriture collective
Mise en scène de Lara Marcou et Marc Vittecoq
Scénographie et costumes de Noa Gimenez
Accessoires d’Alice Godefroid
Coiffure et maquillage de Florie Bouvenot
Lumière de Johanna Moaligou
Création sonore de Florent Dupuis
Travail vocal – Stéphanie Joire
Régie générale – Nours
Construction scénographie à l’Atelier du Théâtre des 13 vents / Christophe Corsini assisté de Liam Ruppert et Charlène Dubreton
Et tout est rentré dans le désordre de Julie Benegmos et Marion Coutarel
Créé le 13 mars 2025 au ThéâtredelaCité – Toulouse
Le Kiasma – Castelnau-le-Lez dans le cadre du Printemps des Comédiens
Du 30 au 31 mai 2026
Durée 1h30
Avec Simon Jaulmes, Alban Le Goff, Lorette Pouillon, Elsa Trehen Giacobazzi, Marion Coutarel et Julie Benegmos
Conception et travail de recherche – Julie Benegmos
Écriture et mise en scène de Julie Benegmos et Marion Coutarel
Créateur Lumière – Simon Jaulmes
Créateur musiques et sons – Alban Le Goff
Plasticienne et accessoiriste – Lorette Pouillon
Collaboratrice éternelle – Aneymone Wilhelm