Les premiers jours de cette sixième édition de l’actuelle équipe du Passages Transfestival laissaient déjà voir les contours d’une programmation débordante. Quatre continents réunis autour de l’Arsenal et des différents lieux de vie du festival, pour faire de Metz la version 2.0 du Perpignan de Dalí : « le centre cosmique de l’univers ». Ou bien du monde, au moins.
Un sentiment confirmé en ce deuxième week-end, le temps duquel des créations d’Égypte, de Palestine, du Brésil, d’Algérie ou encore de Syrie ont été présentées. L’occasion de découvrir les formes, les mots et les vies d’autres mondes que le nôtre. Mais aussi de penser le geste de créer dans sa globalité. Faire du théâtre, mais pour qui ? Et surtout comment, quand je suis d’ici et joue là-bas ? Autant de questions à l’aune desquelles ce dernier week-end a débuté, et dont il était heureux de débattre avant de plonger dans les différents bains des créateurs internationaux, devenus Messins le temps d’un instant.
Meta Festival

Car c’est en effet par cela que tout a commencé ce samedi. Soleil de plomb au village du festival pour le public, venu assister à un évènement pas comme les autres. Comme une dissection faite en public des différentes problématiques qui sous-tendent les créations du festival. A qui s’adresse-t-on quand on fait du théâtre ? Et doit-on « traduire » par-delà le langage, les symboles et la forme de son geste ? Autant d’interrogations consubstantielles au désir de créer, autant qu’à celui de montrer. Car c’est bien cela dont il s’agit à Passages Transfestival : faire découvrir au public des formes dont il n’est pas nécessairement pas coutumier. Alors comment les montrer ? Comment les rendre audibles ? Mais surtout, est-il seulement nécessaire de traduire ou d’adapter les propositions pour qu’elles soient mieux accueillies ?
Autour de la table, les artistes Nanda Mohammad et Ali Chahrour débattent avec les fondateur·ices du festival égyptien Theater is a must, Nada et Adel Abdelwahab. Un débat riche et sans opposition stérile, malgré les différences de points de vue. En colère face à l’Occident, qui « reste spectateur d’un génocide », le chorégraphe Ali Chahrour refuse d’adapter ses créations.
En tant que libanais, celui-ci assume ne pas créer dans le souci de ses spectateurs européens, mais pour le Liban. « Je me fiche de la façon dont l’Europe va recevoir mes créations », lance-t-il, provocateur, avant d’ajouter une précision nécessaire à la compréhension de son point de vue. « Je ne représente pas le Liban dans mes créations, dit-il, je ne représente que moi-même ». Comprendre, et c’est ce qui fera le cœur du restant de la discussion : mon œuvre doit-être vue en tant que ce qu’elle est artistiquement, et non pour l’endroit d’où elle vient.

Un point de vue que tout le monde ne peut partager. Si Nada Abdelwahab déplore la nécessité d’adapter les œuvres au public européen, elle n’en reste pas moins consciente, avec Adel, de la nécessité de considérer l’audience. Une question fondamentale pour eux, en tant que dirigeants d’un festival dont le rôle est aussi de faire passer un message. Alors, comment faire pour rendre les œuvres audibles sans les dévoyer ? Aux yeux de ce duo, c’est à eux qu’incombe la responsabilité de trouver une réponse à la question, et non aux artistes. A eux, les curateurs, de penser les programmations de manière à ce qu’elles soient compréhensibles par les spectateurs. Mais n’existerait-il pas un entre deux ? Le point de vue de la metteuse en scène Nanda Mohammad, peut-être, selon qui il est nécessaire de traduire ce qui peut faire obstacle entre son œuvre et le spectateur, sans se préoccuper du reste.
De la théorie à la pratique
Une discussion d’une rare qualité, tant elle soulève de questions sans y répondre de manière péremptoire. Et un débat qui apparaitra en fin de compte comme une préparation à ce qui s’apprête à le suivre, à savoir deux jours de créations qui ensemble apporteront des ébauches de réponses.

A cet égard, la création The way back est une proposition qui semble avoir été conçue pour prolonger la réflexion. Dans l’église de Saint-Pierre-aux-Nonnains, Mariam Dahab, Nasine Nasr, Bassem Diaa et Zeyad Medhat recouvrent le plateau d’une terre rouge. Dans l’air flottent des mots en arabe qui ne seront pas traduits, et sur les murs se baladent les ombres des corps. Des humanités qui portent, se délestent ou tracent des frontières. Entre danse et performance, une pièce qui rappelle qu’il n’est pas toujours nécessaire d’adapter pour être entendu. C’est d’ailleurs le privilège de l’art, nous disent en creux ces créateurs, dont on peut malgré tout déplorer qu’ils n’aillent pas plus loin. Car s’ils ne prennent pas le spectateur par la main, les images créées n’en restent pas moins trop appuyées. Comme une illustration supplémentaire de l’infinie complexité du débat, que d’autres pièces viendront illustrer.
Du corps à la voix
Parmi elle, Gathering memories de Nanda Mohammad et 3 saisons et 1 corps de Mohammed Al Qudwa et Martha Kiss Perrone. Quand la première se fait l’écho de la recherche d’un passé disparu, la seconde donne à entendre l’âpre récit d’une enfance en guerre. De la Turquie à la Syrie en passant par la Suède, le Liban et la Palestine… Deux propositions dont l’essence passe par des mots pourtant incapables. Inaptes à raconter au-delà de la sordide ritournelle des informations qui arrivent à nos yeux et nos oreilles. Des mots qui ne font que répéter des images sans corps : celles des vies douloureuses, des familles disloquées, des cœurs écrasés. Comme si justement, le public avait besoin de mots pour traduire ce que le théâtre permet. A savoir de ressentir et même un peu de vivre à leurs côtés à eux, Nanda, Mohammed et Martha.

Parce qu’ils le font par ailleurs, ce théâtre qui n’a pas besoin de sous-titres, et c’est même là que leurs pièces nous accrochent. Quand ils s’autorisent à s’éloigner des mots qui disent et traduisent ce qu’ils ont en eux. C’est le cas quand Mohammed al Qudwa monte sur une chaise, pose son pied sur le dossier et se balance. Tremble et observe son public, les yeux ronds avant de chuter sec. Le cas aussi, à la simple vue de la silhouette de Nanda Mohammad assise devant sa mère, Bouchra Hajo. Sur la même scène, dans la même pièce, mais pourtant séparées par un gouffre. Un espace de plusieurs mètres qui s’impose à elles et incarne à lui seul toute leur histoire. Celle de la mémoire d’une mère et de sa fille, qui lui court après.
Esquisse d’une fuite
Des propositions de théâtre entre texte et sous-texte, d’une facture plutôt classique. Plus classique en tout cas que ne le sont certaines autres, plus hybrides. C’est le cas de #DALILA. Quarante minutes et une révélation : la possibilité de dire, de danser et de chanter sans bouger de sa chaise, mais en faisant tout de même du théâtre. Peut-être est-ce dû à la présence folle de Dalila Khatir ? A la capacité qu’elle a de bouger tout son corps d’un simple geste de la main ? Elle nous raconte par bribes, poésies, musiques et vidéos ce qu’est la vie d’une femme qui se souvient de toutes celles qu’elle a été avant d’être devant nous. Une comédienne à l’intensité bouleversante et à travers elle, l’histoire de toutes les femmes d’Algérie, d’Iran et d’Afghanistan dont elle se fait le relais.

Une forme inédite à laquelle une autre fera écho. La toute dernière du week-end, celle de Marah Haj Hussein. Certainement celle qui répond de la manière la plus complexe et intrigante aux questions que posaient le débat par lequel le samedi avait débuté. Une performance le temps de laquelle la danseuse et comédienne entrelace entre eux mouvements, langues et langages avec intelligence et malice. Entre hébreux, français, arabe et anglais, elle navigue, fait de son corps une caisse de résonance et des objets une surface de projection des bruits du monde. Comme une pièce-tour de Babel, labyrinthique mais fascinante, au milieu de laquelle se déplace cette performeuse, qui s’avère être à l’image de l’évènement de Benoit Bradel et de son équipe. Un laboratoire d’idées, une serre pleine à craquer d’herbes folles qui ne demandent qu’à en sortir.