Huang Wen-Jen © DR

Huang Wen-Jen : « Le corps est un langage partagé »

À partir d'un geste devenu universel, la tête penchée sur un téléphone, la chorégraphe taïwanaise imagine Lost Connection, une pièce qui explore les transformations silencieuses de nos corps à l'ère numérique. Récompensée au Fringe d'Édimbourg en 2024, cette création de la Seed Dance Company est présentée aux Hivernales d'Avignon, dans le cadre de Taiwan in Avignon.
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Pourquoi être partie du téléphone portable et de cette posture de « tête baissée » pour créer Lost Connection ?

Huang Wen-Jen : C’est né de mon observation prolongée des personnes absorbées par leur téléphone. J’ai remarqué que cette posture est très différente de celle traditionnellement travaillée chez les danseurs. Ils sont entraînés à garder la tête levée, le dos droit, le regard projeté vers l’extérieur. Avec le téléphone, au contraire, le corps se replie. La tête s’abaisse, le dos s’arrondit, le regard et le corps se referment vers l’intérieur.

Je me suis demandée si cet état corporel pouvait, lui aussi, devenir une matière chorégraphique. Lost Connection ne cherche donc pas à critiquer le téléphone, mais prend ce phénomène corporel très contemporain comme point de départ du mouvement.

Aujourd’hui, quel impact les écrans ont-ils sur nos corps et sur notre manière d’être ensemble ?
© Seed Dance Company

Huang Wen-Jen : Nous passons souvent davantage de temps à communiquer par messages qu’à nous rencontrer réellement. Beaucoup d’émotions et de contacts sont progressivement remplacés par les écrans ou les appels vidéo.

Cela ne modifie pas seulement nos habitudes de vie, mais transforme aussi nos corps. La direction du regard, la posture des épaules, celle du cou, jusqu’à notre perception de la distance entre les personnes, sont influencées par la technologie. Je ne pense pourtant pas qu’il y ait quelque chose de totalement bon ou mauvais dans cette évolution. Le téléphone permet aussi de rapprocher des personnes éloignées. Il transforme simplement notre manière de vivre.

Comment transformez-vous ces gestes du quotidien en langage chorégraphique ?

Huang Wen-Jen : Je commence par observer des phénomènes corporels très simples comme baisser la tête, faire défiler un écran, utiliser une seule main ou fixer un point du regard. Puis j’analyse leur organisation corporelle et les transferts de poids qu’ils impliquent.

J’intègre ensuite ces mouvements dans le corps des danseurs en les transformant par l’extension, la répétition, le déséquilibre ou la collision, jusqu’à ce qu’ils deviennent un véritable langage chorégraphique. Dans Lost Connection, ce repli vers l’intérieur est devenu un état corporel essentiel, aussi bien dans le regard que dans l’espace émotionnel et physique.

Les corps se croisent, se heurtent, se perdent. Cherchez-vous à parler de la solitude contemporaine ?

Huang Wen-Jen : Pas directement. J’essaie plutôt de faire ressentir une certaine distance à travers les relations entre les corps. Les danseurs ne se touchent pas toujours directement. Ils perçoivent souvent l’autre à travers le costume, qui devient comme une seconde peau. Il rapproche tout en maintenant une distance. Je trouve que cela ressemble beaucoup aux relations humaines d’aujourd’hui. Nous semblons constamment connectés en ligne, alors que certaines sensations et certains contacts réels disparaissent peu à peu.

Comment avez-vous construit cet univers où se mêlent lumière, son et mouvement ?
© Seed Dance Company

Huang Wen-Jen : La lumière comme le son naissent d’expériences très familières. Les sonneries de téléphone, les génériques de séries, les sons liés à l’actualité font désormais partie de notre quotidien. Souvent, sans même voir un écran, nous sommes capables d’identifier ce que quelqu’un regarde simplement en l’entendant.

Pour la lumière, j’utilise la proximité lumineuse du téléphone projetée sur le visage, que je fais alterner avec les grandes lumières du théâtre afin de créer différentes distances dans l’espace. Par moments, le public a l’impression de regarder l’écran avec les danseurs. À d’autres, il observe des corps enfermés par cet écran.

Le son semble traverser directement les corps des interprètes. Quel rôle joue-t-il dans votre écriture ?

Huang Wen-Jen : Pour moi, le son n’est pas un simple arrière-plan. C’est un véritable espace physique. Beaucoup de sons familiers sont déjà inscrits dans notre mémoire et dans nos réactions corporelles. Dès qu’ils apparaissent, le corps réagit immédiatement. Dans Lost Connection, le son agit comme un déclencheur. Il influence le rythme, la respiration, l’état des danseurs, tout en réveillant chez le public des souvenirs partagés.

Qu’est-ce qui nourrit votre création ?

Huang Wen-Jen : Je crois que la création naît de l’observation du quotidien et des échanges avec les autres. Très souvent, un état ou un détail minuscule de la vie devient le point de départ d’une œuvre. J’enseigne à l’université et je travaille beaucoup avec des jeunes. J’observe chaque jour la manière dont le téléphone transforme leur corps et leurs interactions. C’est cette observation qui m’a donné envie de créer un lien direct avec la danse. Au fond, cette pièce parle d’abord du corps, plus que de la technologie.

Ensuite, grâce au corps des danseurs, à l’espace, à la lumière et au regard du public, cette intuition s’élargit progressivement jusqu’à devenir une pièce. Il arrive même que les réactions des spectateurs dépassent ce que le créateur avait imaginé. C’est aussi ce qui rend la danse si particulière.

Votre compagnie est installée dans le sud de Taïwan. Comment vivez-vous la création aujourd’hui ?
© Seed Dance Company

Huang Wen-Jen : Le sud de Taïwan dispose encore de moins de ressources artistiques que le nord. Mais le territoire est relativement petit et les échanges restent fréquents.

J’ai la chance que la Seed Dance Company soit installée à Pingtung et qu’elle possède son propre théâtre. Cela nous permet d’expérimenter librement, de tester l’espace et de développer notre recherche artistique. Avoir un lieu de création est extrêmement précieux pour une compagnie.

Pourquoi la danse est-elle devenue votre langage ?

Huang Wen-Jen : Parce que je pense qu’elle dépasse les limites de la langue. Lorsque nous rencontrons des personnes venues d’autres pays, même sans partager la même langue, le corps peut devenir un moyen de communication commun. C’est un langage partagé. À travers la tension des corps, les images scéniques et le regard du public, j’espère ouvrir différents espaces de sensation et d’imagination.

Après Édimbourg, Lost Connection est présenté à Avignon dans le cadre de Taiwan in Avignon. Que représente cette invitation ?

Huang Wen-Jen : J’ai été très touchée par l’accueil réservé à Lost Connection lors de sa présentation à Édimbourg en 2024, ainsi que par les distinctions reçues à cette occasion. Revenir aujourd’hui en France, à Avignon, représente pour moi une continuité très précieuse.

La pièce continue d’évoluer avec le temps. Après chaque représentation, je repense à la relation entre le regard du public et l’intention initiale du créateur. Une même œuvre peut produire des sensations complètement différentes selon le lieu, le moment ou les spectateurs. C’est sans doute ce qui rend le spectacle vivant si fascinant.


Lost Connection de Wen-Jen Huang | Seed Dance Company
Les Hivernales dans le cadre de Taïwan in Avignon et Festival Off Avignon
du 10 au 20 juillet 2026
durée 40mn

Direction artistique et chorégraphie de Wen-Jen Huang
avec Hsing-Yu Chen, Yu Chung, Kapitjuan Kadrangian, Pin-Ho Wang

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