« J’ai toujours été à cent pour cent. » Installée dans le jardin de la Briqueterie CDCN où elle est en résidence en ce mois de mai, Johana Malédon joue le jeu du regard rétrospectif alors qu’elle s’apprête à vivre un été riche en rendez-vous. Lorsqu’elle parle de son parcours, la jeune femme de 28 ans évoque quelque chose comme une course de fond, menée avec une détermination presque instinctive. Depuis la reconnaissance obtenue en 2019 avec À bientôt, pièce pour cinq interprètes féminines récompensée par le Grand Prix du concours Sobanova, la chorégraphe a le sentiment d’avancer sans relâche, portée par une énergie qui semble constitutive de sa personnalité. Un côté « bulldozer » comme l’a un jour qualifiée le chorégraphe Thomas Lebrun.
Faire de la danse son métier

Cette intensité puise sans nul doute ses racines dans son enfance. Née en Guyane française, dans une famille où le sport occupe une place centrale, elle grandit entourée de modèles de performance et de dépassement de soi. Son père, professeur de tennis, rêve pour sa sœur et elle d’un destin façon Venus et Serena Williams. La danse, pourtant, s’impose presque par surprise.
« Personne ne danse dans ma famille », raconte celle qui a découvert très tôt dans cet art un espace singulier pour exister. Dernière d’une fratrie de trois enfants, elle trouve dans le mouvement une manière d’être entendue autrement. À 14 ans, convaincue qu’elle veut faire de la danse son métier, elle quitte la Guyane pour poursuivre sa formation à Paris.
Formée d’abord à la danse jazz
Le départ est précoce. Mais pour l’adolescente, il s’agit moins d’un arrachement que d’une nécessité. Les possibilités de formation et de professionnalisation restent alors limitées sur son territoire natal. « J’étais tellement focus sur mon objectif, limite obsessionnelle, que tout s’est bien passé », reconnaît-elle aujourd’hui avec le recul.
Formée au Conservatoire de Paris puis au Pôle supérieur Paris Boulogne-Billancourt, elle se spécialise d’abord en danse jazz. Un choix qui n’a rien d’anodin. La Guyane lui a transmis un rapport organique au rythme, aux percussions, à la musicalité. Pourtant, lorsqu’elle intègre le monde professionnel, les frontières esthétiques se brouillent rapidement. Elle travaille avec des chorégraphes issus de la danse contemporaine.
Johana Malédon se pense avant tout comme interprète. La chorégraphie arrive presque par accident. Ou plutôt par nécessité. À bientôt, créé alors qu’elle termine ses études, marque un tournant. Sur scène, elle comprend qu’une porte vient de s’ouvrir.
Épaissir son expérience d’interprète
En 2019, le Grand prix Sobanova agit comme un accélérateur. Des programmateurs repèrent son travail, des partenaires s’engagent, des soutiens apparaissent. Mais derrière cette visibilité nouvelle, la réalité demeure celle d’une jeune artiste qui doit tout apprendre. Le programme Premier(s) pas de la Compagnie La Baraka dirigée par Abou Lagraa et Nawal Aït Benalla va lui donner les bases pour lancer sa compagnie. « J’avais un immense respect pour le métier de chorégraphe, confie-t-elle. Cela m’attirait énormément tout en me faisant peur. »

Aujourd’hui encore, elle continue de danser pour d’autres, parce qu’elle souhaite « épaissir son expérience d’interprète » pour nourrir son propre travail. Elle évoque notamment sa rencontre avec le chorégraphe Léo Lérus comme un moment décisif. « Un soir, en 2021 presque par hasard, j’ai découvert sa pièce Entropie au Carreau du Temple. Assise au bord de mon siège, je me suis surprise à penser ‘C’est ça que je veux faire’ ». Elle lui écrit et reprend le rôle d’une danseuse. On pourra la voir en juillet dans la pièce du Guadeloupéen, Gounouj in situ, programmée à la Belle Scène Saint-Denis.
Construire sur la durée
Cette fidélité aux rencontres est un trait récurrent de son parcours. Johana Malédon construit dans la durée. Elle préfère les compagnonnages aux collaborations éphémères. Certaines danseuses présentes dans À bientôt travaillent encore à ses côtés aujourd’hui. Son assistante artistique Natacha Gourvil fait partie de l’aventure depuis les débuts. Pour elle, créer consiste aussi à faire groupe.
Cette importance accordée au collectif trouve un prolongement dans le nom même de sa compagnie, MÂLE, arrivé assez rapidement dans sa réflexion. « J’aimais l’imaginaire qu’il pouvait convoquer. J’ai eu envie de déplacer ce terme, de le détourner en l’appliquant à une compagnie composée jusqu’ici majoritairement de femmes. Cela m’interroge sur la manière dont on s’approprie ces imaginaires, comment ils résonnent dans nos corps, nos postures, nos dualités, nos façons d’être au monde. »
La question du positionnement irrigue son travail. Qui occupe l’espace ? Qui est regardé ? Qui raconte l’histoire ? Ces interrogations prennent une dimension plus intime avec Titre provisoire, sans doute la pièce la plus personnelle de son jeune mais déjà riche parcours.
Comment les mots construisent-ils notre identité ?
En tant qu’interprète, elle a dû essuyer des remarques qui l’ont marquée. Comme lorsqu’un chorégraphe lui demande d’improviser en bougeant son bassin. Elle s’engage pleinement dans le mouvement et la remarque qui suit la frappe de plein fouet : « On va encore dire la Noire qui bouge ses fesses. » L’épisode agit comme une déflagration. Pour la première fois, elle mesure à quel point les regards, les projections et les stéréotypes peuvent façonner une trajectoire artistique. À partir de là, une question s’impose : comment les mots construisent-ils nos identités ?
Titre provisoire devient un espace de recherche autour des étiquettes, des définitions et des assignations. Sur scène, les mots apparaissent, se croisent, se contredisent. Le public est invité à interroger ses propres mécanismes d’interprétation. « Qu’est-ce qu’on fait des mots qu’on reçoit ? », se demande la chorégraphe. La question résonne bien au-delà du plateau.
Aujourd’hui, alors que sa visibilité grandit, Johana Malédon continue d’avancer avec la même curiosité. Elle multiplie les collaborations, participe à des plateformes internationales et développe plusieurs créations en parallèle.
Une pièce inspirée d’une correspondance avec la scénographe Felicia Riegel

Dear, qu’elle présentera en juillet à l’invitation de Vive le sujet ! au Festival d’Avignon, a été imaginée avec la scénographe allemande Felicia Riegel, rencontrée lors de la recréation d’À bientôt pour cinq danseuses du Tanz Münster Theater en 2025. Le projet est né de leur correspondance. Pendant plusieurs mois, les deux artistes s’écrivent des lettres pour garder le lien qui s’est noué entre elles. Peu à peu, ces échanges sont devenus la matière même de la création. À travers cette forme épistolaire, elles explorent la distance, la perte, la construction et la réparation. Le spectacle se construit comme leur relation : par fragments, détours et réponses différées.
Artiste associée au Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France, Johana Malédon réfléchir à sa prochaine pièce Trash All, pour cinq interprètes, qui prolongera sa réflexion sur les marges, les déplacements et les résistances. Inspirée notamment par l’histoire du marronnage dans les sociétés esclavagistes, l’œuvre interroge ce qui déborde des cadres imposés. Comment résister ? Comment s’échapper ? Comment inventer d’autres chemins ? Ces questions semblent accompagner l’artiste depuis ses premiers pas.
Lorsqu’elle évoque l’avenir, la Guyane revient souvent dans la conversation. Non comme un sujet de création à proprement parler, mais comme un horizon. « J’aimerais y développer davantage de projets, créer des espaces de transmission et accompagner les jeunes danseurs confrontés aux mêmes difficultés que moi. » Johana Malédon construit ainsi une trajectoire faite de circulations et de rencontres. Une trajectoire qui refuse les frontières trop étroites et les identités figées.
(Titre provisoire) de Johana Malédon
Durée 45 mn
Tournée
5 juin 2026 à La maison Danse à Uzès
12 juin 2026 au festival Tours d’horizons du CCN de Tours
04 novembre 2026 à l’Etincelle à Rouen
14 novembre 2026 au Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France
27 novembre 2026 à la Faiencerie à La Tronche
Chorégraphie et interprétation Johana Malédon
Création musicale et régie générale Rodrig De Sa
Lumières Anne Terrasse
Costume Gwladys Duthil
Regards extérieurs Christian Ben Aïm, Mehdi Dahkan
Assistante chorégraphie Natacha Gourvil
Conseils littéraires Zoé Jean-Toussaint
Dear de Johana Malédon
15 au 18 juillet 2026 dans le cadre de Vive le sujet ! Tentatives – série 2 au Festival d’Avignon
Durée 1h30
Avec Johana Malédon, Felicia Riegel
Chorégraphie Johana Malédon
Création musicale Rodrig De Sa
Scénographie Felicia Riegel
Costumes Johana Malédon, Felicia Riegel
Conseil dramaturgique Simon Hatab
Régie son Rodrig De Sa
Développement, production Claire Sanmarty
Administration Camille Aumont