Dans le foyer du théâtre, où flotte encore l’odeur du café fraîchement moulu, Redwane Rajel a posé son sac et quelques accessoires. Grand sourire, regard lumineux et curieux, il parle avec la fougue d’un homme revenu de loin. Détendu, débordant d’énergie, il semble faire partie des murs. Tout lui est familier : les visages, les tables, les chaises. Ce monde qu’il ne connaissait pas, il y a dix ans, est devenu le sien. Tout paraît naturel, évident.

Quand il se met à parler, l’espace se réchauffe. Son accent du sud apporte à chaque phrase un souffle de vacances, un air salé d’embruns et de lumière. Les mots coulent comme s’il reprenait une conversation jamais interrompue. La complicité s’installe aussitôt, sans effort. Rien de fabriqué chez cet homme à la carrure puissante, dont la présence respire la bienveillance, la joie de vivre et le bonheur simple d’être là, dans un théâtre, prêt à monter sur scène. Une évidence, presque un apaisement. « J’ai enfin trouvé ma place », souffle-t-il. Dans son regard, on devine les combats, les années de tension, les rebonds. Aujourd’hui, il raconte son parcours, ses chemins de traverse, car pour lui, c’est agir.
Premiers rounds
« J’ai grandi entouré de femmes », dit-il simplement. Une mère dépressive, une tante qu’il surnomme “Mary Poppins”, une grande sœur attentive. L’argent manquait, mais l’amour débordait. Sa mère, malgré la maladie, lui transmet le goût des mots, le français comme refuge. Sa tante, elle, ouvre la porte de l’imaginaire, l’emmène voir des spectacles de rue à Marseille et invente avec lui des jeux dans le salon. Là se dessinent les premiers pas d’un garçon curieux, débordant d’énergie, qui ne sait pas encore qu’il deviendra acteur.
Mais l’enfance est aussi traversée par la peur, la précarité, la violence du dehors. Redwane Rajel apprend à se défendre. Il rame, court, boxe. L’école passe, sans s’imposer. À dix-neuf ans, il s’engage dans l’armée, « par nécessité », pour soulager sa mère. Puis tout s’enchaîne : les petits boulots pour subvenir à l’essentiel : brancardier, entraîneur de rugby, fonctionnaire, ingénieur commercial, physio de nuit, boxeur professionnel. Mille vies défilent sans pause ni filet.
Le choc du vide

À trente-huit ans, une bagarre dérape. Il finit en prison. Il commence par deux ans d’isolement. Le silence devient assez vite insoutenable. Le temps se suspend, loin du monde, des siens, de sa fille. Redwane Rajel entame alors une correspondance avec le philosophe Marc Rosmini, qu’il avait rencontré dans une autre vie. Ils échangent sur la pensée, la dignité, la société. « Grâce à lui, je me sentais encore appartenir au monde. » Plus qu’une amitié, ce lien est la bouée de sauvetage qui le maintient dans le réel.
Puis un jour, un codétenu l’invite à un atelier théâtre. Premiers pas timides, puis c’est tout un champ des possibles qui s’ouvre à lui. « C’était une bouffée d’air, qui permettait de s’évader, même en étant enfermés. » Le théâtre devient pour lui ce miroir où il se revoit homme, et non en simple numéro. « Le miroir, d’ailleurs, souligne-t-il, c’est le seul objet en prison qui nous rappelle qui on est. Voir son visage dans la glace permet de croire qu’on est encore humain. »
Les passeurs
Avec Olivier Py et Enzo Verdet, il découvre la tragédie, la langue, la fureur. D’abord Les Perses d’Eschyle, puis Antigone et enfin Macbeth Philosophe. Tout commence derrière les barreaux, avant de se poursuivre à l’air libre, au Festival d’Avignon. « J’avais besoin de hurler que j’étais vivant », raconte-t-il. Olivier Py lui apprend à canaliser cette intensité, à transformer le chaos en matière scénique. « Si tu joues bien les méchants, c’est que tu ne l’es pas », lui glisse-t-il un jour. Redwane Rajel sourit en évoquant cette phrase. Elle est restée gravée en lui, comme un rappel de bienveillance viscérale. Grâce à Olivier Py, il découvre la puissance des textes, cette manière d’habiter la langue comme on affronte un adversaire, avec tout le corps, toute la sueur.
En parallèle, Enzo Verdet vient chaque semaine animer des ateliers. Il devient un repère, un pilier, la promesse d’une autre vie possible. Pour Redwane Rajel, il n’a jamais été question de jouer pour réduire sa peine. Le théâtre s’est simplement imposé, peu à peu, jusqu’à devenir vital. « Il connaissait nos silences, nos failles. » Avec lui, le comédien en devenir apprend la rigueur, la pudeur, la bienveillance. Plus tard, c’est Enzo Verdet qui signera la mise en scène d’À l’ombre du réverbère, retrouvant cet espace brut où tout part d’un corps et d’une parole.
L’aventure Pommerat

Puis arrive Joël Pommerat, rencontre charnière. Le comédien se souvient du message que lui a laissé le metteur en scène et de son étonnement. Ne connaissant pas l’auteur, il file voir Olivier Py pour lui demander conseil. Il espère secrètement qu’il lui déconseillera d’accepter de travailler pour un autre. Au contraire, il l’encourage à découvrir d’autres horizons. Loin du rejet ressenti, de la déception première, Redwane Rajel en convient, c’était un vrai geste de confiance, presque paternel.
Une nouveau monde s’ouvre à lui. « Avec Joël, c’est un autre tempo, une autre écoute. Là où Py embrase, lui creuse. Il m’a appris le silence, la respiration, l’économie. » Ses textes contemporains résonnent avec le changement de vie de l’artiste naissant, qui sort alors de prison. « Joël, c’est mon retour à la liberté. Ses textes parlent de la place de chacun. »
Entre ces trois hommes de théâtre, une filiation se dessine avec Redwane Rajel. Py lui a donné la puissance, Verdet la méthode, Pommerat la précision. Trois façons d’habiter le théâtre, trois regards qui l’ont remis debout. « J’ai eu des passeurs magnifiques. Ils m’ont appris à ne pas jouer contre moi, mais avec moi. »
Une lumière dans la nuit

Mais il y a eu aussi la rencontre avec Dominique Buzet, à Marseille, pendant la création d’Amours (2). Figure du théâtre marseillais, il repère aussitôt chez le comédien cette tension rare entre puissance et pudeur. « Il m’a fait confiance tout de suite », confie Redwane Trajet. Le directeur des Théâtres l’écoute, le soutient, lui ouvre un espace où la création devient possible. C’est lui qui lui propose de se lancer, d’écrire, sentant que le moment était venu pour le jeune comédien de s’émanciper, de porter sa propre parole. Sous son impulsion, le projet prend corps, simple et vital, comme une évidence. Une rencontre décisive, fondatrice, où la confiance se fait tremplin.
L’été suivant, tout s’enchaîne. Redwane Rajel écrit, porté par le besoin de continuer à jouer, à exister sur scène, avec l’aide de Dominique Buzet, qui le produit. Il s’entoure de Bertrand Kaczmarek, ancien directeur de prison devenu philosophe, et d’Enzo Verdet, compagnon de route des débuts. Ensemble, ils bâtissent un texte sur la solitude, le vide, l’enfance. Trois regards, trois manières d’approcher la lumière. À Avignon, le comédien découvre By Heart de Tiago Rodrigues et comprend qu’on peut se raconter au théâtre sans se livrer, avec pudeur. « Ce n’est pas une pièce sur la prison, dit-il. C’est une pièce sur la solitude. »
Sur scène, un corps se déploie dans la lumière et une voix s’élève. Le réverbère, symbole emprunté à Baudelaire, éclaire cette zone grise où l’ombre prend corps et devient matière. Lors d’un débat au musée Cantini consacré à Giacometti, Redwane Rajel établit un lien entre le sculpteur, le poète et sa propre création. Il parle du vide, de la lumière et de la trace. Pour lui, c’est le même combat, celui de rendre visible ce qui vacille.
Un homme debout

Marseille reste en lui, dans la cadence, dans le rire. La compagnie Louis Brouillard, à laquelle il appartient, est devenue sa colonne vertébrale. Il évoque son envie de se frotter à Molière, de s’ouvrir à d’autres horizons, d’autres partitions, d’autres esthétiques. Mais ce que cherche ce tout fringant et jeune comédien, c’est avant tout continuer ce métier, transmettre cette passion de la scène et des mots.
Au plateau, il ne rejoue pas une rédemption. Il offre une présence. Celle d’un homme qui, après la nuit, choisit la parole. Un homme debout.
À l’ombre du réverbère de Bertrand Kaczmarek, Redwane Rajel, Enzo Verdet, d’après la vie de Redwane Rajel
Création le 29 juin 2024 au Théâtre transversal dans le cadre du Festival OFF Avignon
Théâtre Paris-Villette
du 18 au 23 novembre 2025
Durée 1h25
Tournée
15 novembre 2025 à la Cité internationale de la langue française, Villers -Cotterêts
23 janvier 2026 au Théâtre Denis, Hyères
du 27 au 29 janvier 2026 au Théâtre national de Nice
30 janvier 2026 au Centre dramatique des villages du haut vaucluse, valréas
du 3 au 5 fevrier 2026 à la MC2: de Grenoble
30 mai 2026 au Figuier Blanc, Argenteuil
Mise en scène, scénographie d’Enzo Verdet
Avec Redwane Rajel
Collaboration artistique – Hélène July
Création lumière d’Arnaud Barré
Construction décor – Wolfgang Affolter, Guillaume Ledieu, Emmanuelle Venier
remerciements à Joël Pommerat