Alexis rocamora © Cédric Vasnier

Alexis Rocamora, conteur d’histoire

À l’affiche du Barbier de Séville, mis en scène par Justine Vultaggio et présenté en juillet au Festival Off Avignon dans le cadre du mois Molière puis en août en itinérance aux Nuits de la Mayenne, le comédien et metteur en scène revient sur les souvenirs qui ont façonné son parcours. De Charlie Chaplin à Ariane Mnouchkine, du cirque de son enfance aux rêves de mise en scène, il raconte un rapport au théâtre nourri d’émerveillement, de transmission et d’un profond goût des histoires.
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Vos débuts

Votre premier souvenir d’art vivant ?
Mon premier souvenir remonte à mes six ans. Ma marraine m’avait emmené voir un spectacle de cirque au Transbordeur, près de Lyon. Curieusement, je serais incapable de raconter un seul numéro. En revanche, je me souviens parfaitement de ce que j’ai ressenti : les couleurs, l’énergie, cette impression que le monde devenait soudain plus grand, presque magique. Avec le recul, je me rends compte que ce souvenir a profondément influencé ma vision du théâtre.

Testament, une page d’histoire qu’il nous faut entendre d’après le testament de Louis XVI d’Alexis Rocamora © Richard Guérin

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette voie ?
Toujours vers l’âge de six ans, mon école nous a projeté Les Temps modernes de Charlie Chaplin. Ce fut un véritable coup de foudre. Je suis tombé amoureux de Charlot, de sa gestuelle, de son regard, de sa façon de faire rire et d’émouvoir. Je voulais être lui. Mes parents m’ont expliqué qu’il s’agissait d’un personnage interprété par un acteur. Je me suis alors dit : « C’est ce métier que je veux faire. » Je ne connaissais pas encore le monde du théâtre, mais je savais déjà que je voulais raconter des histoires avec mon corps, mon regard et les émotions.

Pourquoi ce métier ?
J’étais un enfant très rêveur. Chaque musique devenait un film dans ma tête. J’inventais des personnages, des décors, des histoires. Dans la cour de récréation, je montais déjà des spectacles avec mes camarades. J’écrivais les histoires, je distribuais les rôles et je jouais dedans, sans réaliser que je faisais déjà de la mise en scène. Très tôt, j’ai compris qu’un métier plus conventionnel ne me conviendrait sans doute pas. J’avais besoin de créer, d’imaginer et de partager.

Être comédien, c’est mettre son imaginaire au service d’un texte et lui prêter son corps, sa voix et sa sensibilité. La mise en scène est une autre manière de raconter une histoire. J’aime analyser un texte, découvrir ce qu’il suggère plus qu’il ne dit, et construire un univers où chaque élément fait sens.

Votre tout premier spectacle ?
Mon premier spectacle professionnel était aussi ma première mise en scène. J’avais choisi de créer un spectacle autour du testament personnel de Louis XVI, un personnage historique qui me passionne depuis longtemps. Nous étions onze comédiens, une trentaine de figurants et trois chanteuses lyriques. Le spectacle devait être joué une seule fois, dans la magnifique église de la Trinité-d’Estienne-d’Orves, à Paris.

Une heure avant l’ouverture des portes, la police est arrivée. Des agents de sécurité se sont installés un peu partout. On m’a expliqué que plusieurs descendants de la famille royale, des historiens, des représentants d’institutions et des journalistes étrangers assisteraient à la représentation. Je me souviens m’être dit : « Mais qu’est-ce qui est en train de se passer ? »

Nous étions encore étudiants au cours Jean Périmony. C’était notre première compagnie, ma première mise en scène à Paris… et, soudain, ce projet prenait une dimension qui nous dépassait complètement. Avec le recul, je crois que c’est ce jour-là que j’ai compris ce que signifie porter un projet artistique.

Passions et inspirations
La Cantatrice Chauve de Ionesco, Mise en scène d’Alexis Rocamora © DR

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
Deux spectacles occupent une place particulière dans mon parcours. Le premier est Le Dernier Caravansérail, d’Ariane Mnouchkine. J’ai été profondément bouleversé par cette fresque consacrée aux réfugiés. Tout m’a marqué : la puissance du récit, les interprètes, la mise en scène, la scénographie… C’était un théâtre profondément humain. À cette époque, j’étais au lycée en option théâtre. J’ai eu la chance qu’Ariane Mnouchkine vienne animer une semaine de travail dans notre établissement. Découvrir son exigence, son regard sur le métier et bénéficier de ses conseils reste l’un des grands privilèges de ma formation.

Mon deuxième grand choc artistique fut Tabac Rouge, de James Thierrée. J’ai rarement été autant impressionné par une scénographie. Ce spectacle racontait autant avec les corps, la lumière et la musique qu’avec les mots. Il m’a rappelé que le théâtre est aussi un art de l’image et de l’imaginaire. Ces deux artistes continuent d’influencer ma manière de penser la scène.

Quelles sont vos plus belles rencontres ?
Le cours Jean Périmony a été une étape fondatrice. Jean Périmony représentait beaucoup pour moi. Nous partagions une passion commune pour l’Histoire et pouvions passer des heures à en discuter. J’admirais son immense culture et son exigence. Il m’a appris qu’un acteur nourrit son jeu autant par son travail que par sa curiosité.

Christian Bujeau a lui aussi compté dans mon parcours. Enfant, j’étais un immense admirateur des Visiteurs. Le rencontrer, puis travailler avec lui, a été un vrai bonheur. Il aimait transmettre et parlait du métier avec une passion communicative. Sa générosité m’a profondément marqué.

J’ai également eu la chance de rencontrer Michel Galabru, qui a accompagné toute mon enfance. Je jouais La Cantatrice chauve juste après lui, dans son théâtre. Nous avons rapidement développé un respect mutuel. Je garde de lui un souvenir très drôle. J’ai un rire assez particulier et sonore. Le premier soir où je l’ai vu sur scène, il m’avait repéré. À chacun de mes éclats de rire, il en rajoutait volontairement pour me faire rire encore davantage. C’était un cabotin extraordinaire. En tant que metteur en scène, c’est exactement ce que je redoute… mais en tant que spectateur, j’étais ravi !

Enfin, j’ai eu la chance de travailler avec François Claudel, le petit-fils de Paul Claudel. Grâce à lui, nous avons monté une partie des Cinq Grandes Odes et découvert les archives familiales, les manuscrits et les objets personnels de l’auteur. C’était une plongée passionnante dans l’intimité d’un immense écrivain.

En relisant cette liste, je me dis parfois qu’elle ressemble un peu à une galerie de fantômes : ils nous ont malheureusement tous quittés. Mais je mesure surtout la chance de les avoir connus. Ils m’ont transmis bien plus que des conseils : une manière de vivre ce métier. C’est sans doute l’un des plus beaux héritages que j’aie reçus.

Le Barbier de Séville de de Beaumarchais, Mise en scène de Justine Vultaggio © Martin Chang

En quoi ce que vous faites est essentiel à votre équilibre ?
J’ai besoin de me sentir vivant. Créer n’est pas un choix, c’est une nécessité. Lorsque je travaille sur un spectacle, je retrouve cette sensation que j’avais enfant devant le cirque ou devant Charlie Chaplin : celle que tout devient possible. Le théâtre est un lieu de liberté extraordinaire. On peut traverser les siècles, devenir un roi, un clown, un poète ou un inconnu. On vit mille vies sans jamais cesser d’être soi.

J’aime aussi profondément la dimension collective de ce métier. Un spectacle n’existe que grâce à la rencontre entre des artistes, des techniciens et, bien sûr, le public. Chaque représentation est différente, parce que chaque salle raconte une histoire nouvelle. Je ne crois pas que l’art puisse changer le monde. En revanche, je suis convaincu qu’il peut changer notre manière de le regarder.

J’espère simplement que les spectateurs repartiront avec ce que j’ai moi-même reçu à six ans en sortant du cirque : quelques étoiles dans les yeux et une émotion qui continuera de vivre longtemps après que le rideau sera tombé.

Où puisez-vous votre énergie créative ?
La musique est sans doute ma première source d’inspiration. Elle a ce pouvoir de faire naître immédiatement des images. Une mélodie peut me suggérer une scène, un personnage ou une émotion avant même que les mots n’arrivent.

Il m’arrive souvent, pendant une répétition, de m’isoler quelques minutes avec un morceau de musique pour retrouver une énergie, une intention ou simplement un autre regard sur une scène. Je puise aussi beaucoup dans les images du quotidien : un tableau, une photographie, une silhouette dans la rue, un visage aperçu dans le métro… Tout peut devenir le point de départ d’une histoire. J’aime cette idée que notre imaginaire se nourrit autant des musées que de la vie.

L’art et le corps

Quel est votre rapport à la scène ?
La scène est l’endroit où je me sens le plus libre. Au cours Jean Périmony, une phrase revenait souvent : « Sur scène, nous sommes seuls maîtres à bord… après Dieu. » Elle dit quelque chose d’essentiel : une fois le rideau levé, tout repose sur nous.

La scène est un immense terrain de jeu, mais aussi un lieu de partage. C’est ce dialogue silencieux avec le public qui me fascine. Au théâtre, chaque représentation est unique parce que chaque salle réagit différemment.

J’aime le cinéma, mais le théâtre possède cette part d’inconnu qui me manque ailleurs. Je dis souvent que je voudrais mourir sur scène.

Le Barbier de Séville de Beaumarchais,
Mise en scène de Justine Vultaggio © Anthony Oblin

Où ressentez-vous, physiquement, votre désir de créer et de jouer ?
Sans hésiter, dans les tripes. Le désir de créer arrive souvent comme une faim. J’ai soudain besoin d’écrire, de répéter, de retrouver une scène ou un plateau.

Les jours de représentation, je pars toujours avec de la musique dans les oreilles. C’est mon rituel. Petit à petit, le monde autour de moi se transforme. Je regarde les passants, les rues, les lumières autrement. Tout devient matière à jouer.

Puis vient la rencontre avec le public. Malgré les années, je ressens toujours la même excitation qu’un enfant à qui l’on ouvre les portes d’un parc d’attractions. C’est cette sensation que je ne voudrais jamais perdre.

Rêves et projets

Avec quels artistes aimeriez-vous travailler ?
J’aimerais beaucoup travailler avec Denis Podalydès. J’admire la précision de son jeu, son intelligence du texte et sa capacité à passer d’un registre à l’autre avec une grande simplicité.

J’aimerais également partager la scène avec Maxime d’Aboville. Au-delà de l’homme, que j’apprécie énormément, je suis admiratif de sa présence, de son élégance et de sa maîtrise.

Enfin, Ethan Oliel et Félix Radu occupent une place particulière. Ce sont, à mes yeux, deux magnifiques amoureux de la langue française. Dans la vie, ils sont drôles, curieux et profondément humains. Sur scène, ils possèdent une présence magnétique qui captive naturellement le public. Jouer avec eux serait autant un plaisir qu’une formidable occasion d’apprendre.

Si tout était possible, à quoi rêveriez-vous de participer ?
J’ai deux grands rêves de théâtre. Le premier est de mettre en scène ma première pièce, que je suis en train d’écrire, et d’y interpréter l’un des rôles. C’est un projet très personnel, celui que j’aimerais m’offrir pour mes quarante ans.

Le second serait de monter Ruy Blas, de Victor Hugo. C’est une œuvre qui me fascine depuis longtemps. J’ai déjà toute la mise en scène dans un cahier. Il ne me manque plus que le théâtre… et les producteurs ! J’ai également toujours rêvé de travailler, parallèlement au théâtre, pour la télévision ou la radio. C’est un autre exercice qui me fascine.

Si votre parcours était une œuvre d’art, laquelle serait-elle ?
Sans hésiter, Big Fish, de Tim Burton. J’aime profondément ce film parce qu’il parle du pouvoir de l’imaginaire et de ces vérités qui dépassent parfois les faits. Nous avons tous besoin d’histoires pour donner du sens au monde.

Je sais que je ne changerai pas les drames de notre époque. En revanche, si je peux, le temps d’un spectacle, offrir au public une parenthèse où le réel devient un peu plus beau, un peu plus poétique ou un peu plus lumineux, alors j’aurai le sentiment d’avoir trouvé ma place.


Le Barbier de Séville de Beaumarchais
Le Mois Molière Avignon – Le petit Louvre – Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026 à 17h30, sf jeudi

Durée 1h15.

Tournée
4 & 5 août 2026 en itinérance dans le cadre des Nuits de la Mayenne

Dates passées
Lucernaire – Paris
Reprise du 18 février au 24 mai 2026

Le Mois Molière Avignon – Le petit Louvre – Festival Off Avignon
Du 5 au 26 juillet 2025 à 11h45, relâche mercredi

Lucernaire
Jusqu’au 30 mars 2025

Le 10 juin 2025 dans le cadre du Mois Molière à Versailles

Mise en scène de Justine Vultaggio
assistée d’Alexis Rocamora.
Avec Justine Vultaggio, Laura Marin, Michaël Giorno-Cohen, Mikaël Fasulo, Victor O’Byrne, Oscar Voisin, Alexis Rocamora
Musique de Mathieu Rannou
Lumières de Raphaël Bertomeu
Costumes de Marion François
Décor de Marion Canivet.

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