Fabrice Lambert © Jean-Louis Fernandez

Fabrice Lambert : « Danser, c’est être le monde avec son corps »

Le chorégraphe français investit Les Hivernales CDCN, dans le cadre du Festival Off Avignon, avec La Vitesse de l'eau", un trio inspiré des courants océaniques. Rencontre.
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Comment est née votre vocation ?

Fabrice Lambert : Je dirige L’Expérience Harmaat depuis près de trente ans, et le même désir m’anime toujours : partager un regard sur le monde. Je cherche à comprendre ce que l’art, comme pratique et comme partage, ajoute de vital à nos existences. Nous répétons souvent que l’art nous est nécessaire, et j’en suis le premier convaincu. La vraie question porte sur les moyens, sur les ressources qui permettent à la création de devenir une « monnaie » d’échange entre les humains. Qu’il s’agisse d’un film, d’un livre, d’une peinture, d’une pièce de danse ou d’une musique, une œuvre relie dans notre cerveau des éléments qui, sans cette expérience, ne se seraient jamais rencontrés.

La compagnie s’attache précisément à ce geste de relier, de chercher à comprendre ce que signifie être ensemble aujourd’hui. Cet être ensemble engage aussi une idée de l’avenir, ce que j’appelle un futur souhaitable, une forme de projet commun. Celui-ci passe par notre regard sur l’environnement, sur la nature dans toutes ses dimensions, à commencer par sa dimension écologique. Il existe autant de nature autour de nous qu’en nous, et j’essaie de réduire la distance entre les deux. C’est le fil qui traverse les pièces que je crée depuis plusieurs années.

Qu’est-ce qui déclenche chez vous l’envie d’un nouveau projet ?

Fabrice Lambert : Danser, c’est être le monde avec son corps, en avoir conscience. Mon inspiration naît avant tout des phénomènes, des grands mouvements qui traversent le vivant. Pour La Vitesse de l’eau, le point de départ réside dans le mouvement des océans, dans la circulation des courants. Comment cette masse immense se met-elle en mouvement ? Quelles forces la traversent ? Comment danser avec un tel imaginaire ? Cette question transforme le rapport au geste, à l’autre, au vivant, jusqu’à incorporer la nature elle-même.

La Vitesse de l’eau prolonge cette réflexion, comme Aujourd’hui, Sauvage ou Seconde Nature interrogeaient déjà notre lien au vivant, à ce qui nous entoure autant qu’à ce qui nous habite. Ce travail s’appuie sur des collaborations fortes. Pour Seconde Nature, j’ai travaillé avec le cinéaste Jacques Perconte, puis avec l’artiste Xavier Veilhan pour Nervures, autour des flux naturels. Je m’entoure aussi de jeunes artistes contemporains et d’ingénieurs. La compagnie demeure un lieu où se croisent les savoirs et les pratiques au service de la création.

Cette interdisciplinarité constitue, à mes yeux, un véritable modèle, tant elle pourrait dénouer certaines impasses, notamment dans notre rapport à l’écologie. La danse contemporaine passe souvent pour abstraite, alors qu’elle produit un sens profondément concret. De plus en plus d’artistes l’ancrent dans des réalités tangibles. Même lorsque le récit conserve une part d’énigme, il naît d’un fait presque scientifique, d’une matière, d’une manière d’incorporer le monde.

Comment écrit-on une chorégraphie à partir des courants marins ?

Fabrice Lambert : Il faut d’abord les observer, les comprendre, les lire sur une carte, saisir leur dimension spatiale. Ces courants me donnent une perception de l’espace à traverser, une manière de le parcourir en m’inspirant de leurs trajectoires et de leurs connexions. Cela ressemble à une cartographie très concrète. J’ai beaucoup exploré le motif de l’infini, ce huit couché que je déploie et décline dans l’espace. Le projet naît de l’observation de l’AMOC, l’Atlantic Meridional Overturning Circulation. Ces courants circulent en surface comme en profondeur, mis en mouvement par des écarts de densité liés à la salinité. La fonte des glaciers s’accélère, réduit cette salinité et ralentit leur circulation.

Dans mon travail, je recherche toujours une ampleur physique, un élan, une générosité, une forme d’empathie. Je l’ai trouvée précisément à l’endroit où ces courants basculent de la surface vers la profondeur, ou inversement. Là, une accélération se produit, comme une pente abrupte. Ce fut notre point de départ avec les danseuses : travailler comme si le plateau n’était constitué que de pentes, retrouver le sursaut, le lâcher-prise, le laisser-aller. Vous connaissez cette sensation, lorsque l’on dévale une pente sans plus savoir si c’est le corps ou le cœur qui guide le mouvement. On se sent emporté, engagé dans cet élan. Je cherche cette physicalité du déséquilibre, ce passage de la profondeur vers la surface. Aucune strate ne doit l’emporter, ni le profond ni l’apparent.

Tout se joue à l’endroit où elles se rejoignent, où une connexion s’invente et se partage. Concrètement, il s’agit de ces motifs spatiaux et de ce moment singulier du courant, l’overturning, ce renversement qui a inspiré le titre de ma première pièce sur le sujet, Renverse. La Vitesse de l’eau en prolonge aujourd’hui l’exploration.

Comment avez-vous construit le mouvement avec les trois interprètes, et quel rôle la musique a-t-elle joué ?

Fabrice Lambert : Chacun de mes projets repose sur une collaboration forte, souvent née de la rencontre avec un autre artiste. Pour celui-ci, certains compagnonnages sont anciens, à commencer par celui qui me lie au créateur lumière Philippe Gladieux, qui éclaire mes pièces depuis longtemps. La collaboration centrale s’est construite avec le compositeur Patrick de Oliveira. Tout repose sur un dialogue permanent entre le geste et le son. Je n’utilise presque jamais de partition préexistante.

L’essentiel se passe dans le studio, autour d’un mouvement, d’une note. Ce dialogue s’installe à chaque instant du processus, jusqu’à ce que la musique réponde au corps. La partition de Patrick de Oliveira a fonctionné comme un moteur ; elle s’est écrite avec celle de la danse. Les mots que nous échangions en studio nourrissaient autant la recherche du geste que celle de sa musicalité. Peu à peu, les deux partitions se sont composées ensemble.

Comment avez-vous choisi vos interprètes ?

Fabrice Lambert : Cette pièce s’inscrit dans la continuité de Renverse, créé en 2025 pour huit interprètes autour de cette même thématique. Dans une période compliquée pour le spectacle vivant, j’ai eu envie, plutôt que d’ouvrir une nouvelle page, de poursuivre une même recherche, une même écriture. J’ai donc confié ce trio à trois danseuses. J’ai fait le choix d’une distribution exclusivement féminine pour exprimer la puissance de la haute mer, une force phénoménale de l’ordre de cent millions de mètres cubes d’eau par seconde. Qu’elle soit portée par trois femmes me touche profondément. Ève Bouchelot, Elsa Dumontel et Agathe Thévenot avaient déjà participé au processus de Renverse.

Nous avons repris cette première écriture pour façonner ce second opus. La Vitesse de l’eau répond aussi à une autre ambition : celle d’un format plus resserré. Renverse occupe un grand plateau avec huit danseurs. Ce trio peut investir des espaces plus réduits, mais aussi sortir des théâtres, en accord avec une préoccupation qui m’accompagne depuis plusieurs années. Comment aller vers celles et ceux qui n’y entrent pas encore, et inventer d’autres lieux où danser ?

Que représente pour vous le fait de venir à Avignon ?

Fabrice Lambert : Une chose me tient particulièrement à cœur. Aux Hivernales CDCN, nous présentons une véritable création, ce qui demeure assez rare puisque les pièces accueillies ont souvent déjà beaucoup circulé. Ces trois danseuses sont remarquables. Elles portent cette écriture avec une précision et une intensité extraordinaires. Pendant cinquante minutes, elles déploient une partition riche de nuances et d’énergies, dans un dialogue permanent avec l’espace, la musique de Patrick de Oliveira et les lumières de Philippe Gladieux. Cette pièce leur doit énormément. Nous avons maintenant hâte de la confronter au public.


La vitesse de l’eau de Fabrice Lambert
Les Hivernales – CDCN Festival Off Avignon

du 10 au 20 juin 2026
durée 50 min

Tournée
8 septembre 2026 au Théâtre Jacques Carat, Cachan (94)
11 octobre 2026 à l’Abbaye de Royaumont, Asnières‑sur‑Oise
12 mars 2027- au Théâtre Jacques Carat, Cachan (94)
10 juillet 2027 Festival Surface de danse, Sainte‑Marie‑la‑Robert (61)

Chorégraphie de Fabrice Lambert
avec Eve Bouchelot, Elsa Dumontel, Agathe Thévenot
Musique de Patrick de Oliveira
Création lumières de Philippe Gladieux
Costumes de Valentine Solé

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