Vos débuts
Quel est votre premier souvenir d’art vivant ?
J’ai eu la chance de pouvoir côtoyer très jeune le milieu du spectacle vivant. Mes parents étaient acteurs et me traînaient avec eux dans leurs répétitions. Mon premier souvenir est celui d’une panne d’électricité pendant les répétitions de Jacques le fataliste de Diderot. Je devais avoir 5 ou 6 ans. Le temps s’est arrêté pendant de longues minutes. Un chômage technique au sens propre. Je me souviens de ces figures errantes, grimées, costumées, un peu effrayantes. Quelques-uns ont allumé des clopes, d’autres bavardaient dans les coins. Je me souviens d’une atmosphère silencieuse et très mystérieuse pour l’enfant que j’étais. Et moi je me baladais au milieu de tout ça comme dans un train fantôme. Je crois que j’aurais voulu que cet instant dure toujours. La lumière a dû revenir un moment ou à un autre. Mais ça, je ne m’en souviens plus.

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ?
L’ennui je crois. L’ennui de l’adolescence. Un ennui dont je n’avais pas du tout conscience mais qui m’a sauté au visage quand j’ai commencé, vers 18 ans, à faire du théâtre. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que sans le théâtre, j’allais passer à côté de la vie. Les gens que je rencontrais, les textes que je découvrais, les émotions collectives, l’intensité… C’était comme si je découvrais l’amour pour la première fois.
Qu’est ce qui a fait que vous avez choisi d’être comédien et metteur en scène ?
J’ai d’abord choisi d’être comédien parce que j’avais le sentiment – que je garde encore aujourd’hui – que jouer me permettait d’atteindre des niveaux d’intensité émotionnelle que la vie ne m’offrait pas. En commençant à jouer j’ai découvert le plaisir d’être plusieurs à l’intérieur d’un même corps. De pouvoir être pleinement un salaud alors que la vie ne nous le permet que rarement. Être acteur m’a permis de développer ma curiosité, qualité première et essentielle chez un comédien, selon moi, et également d’affûter mes admirations. Quand j’avais 20 ans, être acteur signifiait rêver de jouer avec Chéreau ou Vitez. Et le rêve s’est transformé en réalité. Je n’ai joué ni avec l’un ni avec l’autre, mais j’ai rencontré des metteurs en scène, des actrices et des acteurs qui ont transformé ma vie.
Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ?
La Troade de Garnier mise en scène par Jean-Marie Villégier à l’auditorium du Louvre. Un projet insensé dirigé par un orfèvre de l’alexandrin, spécialiste des chefs-d’œuvre baroques inconnus du XVIIe siècle. J’avais une scène, j’étais terrifié.
Passions et inspirations

Votre plus grand coup de cœur ?
Peut-être les deux étés que j’ai passé au Théâtre du Peuple à Bussang. Un endroit unique qui incarne le mieux l’idéal de la démocratie culturelle. J’y ai joué L’Opéra de quat’sous puis La Dame de chez Maxim’s. J’ai tenté quelques années plus tard d’en devenir le directeur, mais les dieux du théâtre en ont décidé autrement.
Quelles sont vos plus belles rencontres ?
Ce sont les nombreuses familles théâtrales avec qui j’ai vécu plus d’un spectacle. La première est ma vraie famille, à Rouen, avec laquelle nous avons créé une série de spectacles pendant une dizaine d’années. Ma mère mettait en scène les spectacles que mon père jouait, ainsi que ma belle-mère. C’était très joyeux et stimulant. Sophie Lecarpentier et sa bande ont fait aussi partie des grandes rencontres de ma vie artistique. Il y a eu, pendant 20 ans, une fidélité incroyable et déterminante pour moi avec Elizabeth Chailloux et Adel Hakim, au Théâtre des Quartiers d’Ivry.
Enfin, depuis trois ans maintenant, je partage la vie du collectif L’Émeute. Je les mets en scène et ils animent mon imaginaire. Nous travaillons ensemble sur la question de l’insolence. Nous avons monté ensemble Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux et L’Illusion comique de Corneille sur ce grand principe : une insolence amoureuse pour ces chefs-d’œuvre.
En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ?
François Truffaut disait que quand on n’aime pas la vie, on va au cinéma. Moi j’aime la vie mais la fiction m’est absolument nécessaire… Et j’ai besoin de la mettre en scène ou de la jouer. Puisque vous parlez d’équilibre, le mien se situe donc à la frontière du réel et de la fiction, sur une ligne de crête, qui fait ma vie et sur laquelle j’ai placé aussi bien la vérité que le mensonge.
Qu’est-ce qui vous inspire ?
La vie, la montagne, l’eau fraîche sur ma peau, la nuque de l’être aimé, mon roman familial, les petits chats très malades, les crises de colère de mon fils, l’injustice, les grands menteurs, la drôlerie des autres, la maladie qui crée l’urgence, l’amour, la serveuse du Marigny en haut de l’avenue Laumière à Paris, la jeunesse, la différence, la haine de l’autre, l’engagement, la lâcheté. À part ça rien d’autre.
L’art et le corps

De quel ordre est votre rapport à la scène ?
Mon rapport à la scène est d’abord intuitif. Je fonctionne par pressentiment amoureux. Je ne peux pas toujours justifier mes choix mais c’est mon rapport organique au plateau qui s’en charge. Aussi bien en tant que metteur en scène que comme acteur.
A quel endroit de votre chair, de votre corps situez-vous votre désir de faire votre métier ?
Si je devais être précis, je dirais que cet endroit se situe entre mes oreilles et mes yeux. Entre la vue et l’ouïe. Là où se concentrent peut-être toutes les émotions. Cet endroit serait comme un cinquième sens. Au carrefour entre l’intuition et l’intelligence.
Rêves et projets
Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ?
Étrangement, des artistes qui sont très loin de moi et éloignés de mon travail. Je suis très fasciné par le théâtre du réel que peuvent inventer des femmes comme Lorraine de Sagazan ou Caroline Nguyen.
A quel projet fou aimeriez-vous participer ?
Celui auquel j’aimerais participer encore longtemps est celui que j’ai formé avec Camille Blouet il y a trois années. Nous avons créé un festival de théâtre dans la Sarthe près du Mans. Son nom : Le Champ des Possibles. C’est un projet vraiment fou qui nous prend toute notre énergie et tout notre temps mais la contrepartie est à la hauteur, nous avons réussi à fédérer autour de ce festival une véritable communauté qui s’engage chaque année à nos côtés pour faire vivre ce territoire.
Si votre vie était une œuvre, quelle serait-elle ?
Aujourd’hui, ce serait La nuit américaine de François Truffaut, un long-métrage de 1973 qui raconte la vie d’une équipe de cinéma pendant le tournage d’un film. Malgré les difficultés et les événements tragiques, la fièvre collective de créer est toujours présente et donne au film une légèreté que je cherche dans ma vie comme dans les œuvres que j’interprète. Je vais d’ailleurs monter très prochainement une adaptation de ce scénario. C’est un projet que je construis avec une impatience fébrile.
Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux
Spectacle vu en février 2024 au Lucernaire – Paris
Théâtre des Lucioles – Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026, sf jeudi
Durée 1h30.
Mise en scène de Frédéric Cherbœuf assisté d’Antoine Legras.
Avec en alternance Dennis Mader, Thomas Rio, Jérémie Guilain, Adib Cheikhi, Basile Sommermeyer, Mathias Zakhar, Justine Teulié, Camille Blouet, Camille Zufferey, Jérémie Guilain, Vincent Odetto, Antoine Legras, Matthieu Gambier, Frédéric Cherboeuf, Marc Schapira, Lucile Jehel, Céline Laugier, à la création Adib Cheikhi, Matthieu Gambier ou Frédéric Cherbœuf, Jérémie Guilain, Lucile Jehel, Dennis Mader, Justine Teulié ou Camille Blouet.
Collaboration artistique à la mise en scène de Adib Cheikhi.
Lumières de Tom Klefstad.
Création sonore de Stéphanie Vérissimo.
Costumes d’Émilie Malfaisan.
Scénographie de Frédéric Cherbœuf et Adib Cheikhi.
Construction décor Matthieu Gambier.
L’illusion comique de Pierre Corneille
Spectacle créé en juillet 2026 à la La Factory – Théâtre de l’Oulle – Festival Off Avignon
Reprise à La Factory – Théâtre de l’Oulle – Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026 à 11h40, sf jeudi
Durée 1h30.
Mise en scène Frédéric Cherbœuf
Avec Adib Cheikhi, Matthieu Gambier, Jérémie Guilain, Lucile Jehel, Alain Rimoux, Marc Schapira, Justine Teulié en alternance avec Julie Cecchini
Assistante mise en scène Florence Banks
Collaboration artistique Adib Cheikhi
Lumière Oriane Trably
Création sonore Camille Riey
Costumes Lucile Jehel
Scénographie Matthieu Gambier.



