Frédérique Voruz - Chimère - Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Frédérique Voruz : « L’imaginaire et le théâtre ont été mes méthodes pour survivre au réel »

La comédienne, autrice et metteuse en scène revient au Théâtre des Halles pour le Festival Off Avignon avec son nouveau spectacle Chimère, qui vient clore Lalalangue et Le grand jour. Si les deux premiers volets abordaient la terrible figure d’une mère dévoratrice, celui-ci raconte cette grande aventure de devenir mère.
1 juillet 2026
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Pourquoi avoir choisi l’introspection familiale pour aborder l’écriture théâtrale ?

Frédérique Voruz : C’est venu comme un cri du cœur. Au départ, je voulais écrire sur ma mère. Comme si avant d’écrire quoi que ce soit d’autre, il fallait que je me libère, que je traverse cette histoire pour mieux m’en détacher. Je lui ai survécu dès ma prime enfance parce que j’en avais déjà fait un personnage de théâtre. L’imaginaire et le théâtre ont été mes méthodes pour survivre au réel. Quand j’ai quitté le Théâtre du Soleil, j’ai connu, comme tous ceux qui en partent, une petite traversée du désert. Ce qui m’a précipitée dans l’écriture plus vite que je ne le pensais et de manière complètement salutaire. Je m’épanouis complètement dans toutes les étapes de création, de l’écriture à la mise en scène, au jeu.

Très intime, votre premier spectacle Lalalangue (prenez et mangez-en tous) devait être un seule-en-scène ?
Lalalangue © Antoine Agoudjian
« Lalalangue » © Antoine Agoudjian

Frédérique Voruz : Il était impensable que les personnages de ma famille soient interprétés par d’autres. Je pense que je n’aurais pas supporté que quiconque interprète ma mère où mon père. Cela ne pouvait passer que par moi. Simon Abkarian, mon metteur en scène, décrit cela d’une belle manière dans la préface du livre. Il dit que c’est « un chant polyphonique ». Et celui-ci devait passer par moi. En psychanalyse, on dit qu’il faut que le symptôme sorte du corps pour s’en libérer. Pour qu’ils me quittent, les personnages devaient passer par mon corps. J’ai fait de ma vie une espèce de fiction. Maintenant, elle ne m’appartient plus en fait, c’est une histoire que chacun peut lire à l’aune de son propre vécu. L’enjeu était de rendre l’histoire universelle. Elle l’est devenue, par la forme de la monstruosité du conte. Celui d’une mère devenue comme une espèce d’ogresse qui va dévorer ses enfants.

Pour le deuxième volet, Le grand jour, vous abordez la mort. Et comme un enterrement se suit rarement tout seul, vous avez opté pour la pièce chorale…

Frédérique Voruz : Si je n’avais pas décidé de la forme de Lalalangue avant de l’écrire, je n’avais pas décidé non plus complètement de la forme du Grand Jour. Elle a surgi comme ça. Je savais que je voulais parler de la fratrie et il me fallait une famille nombreuse. L’idée de l’enterrement était ma porte d’entrée, parce que c’est une forme éminemment théâtrale. C’est un enjeu qui met tous les curseurs au maximum. Même si dans la vraie vie ma mère n’est pas encore enterrée. C’est pour ça que je dis souvent, avec amusement, que c’est une fiction. C’est à peu près le seul élément fictionnel de la pièce. Non, il y en a d’autres !

Je voulais traverser le feu d’une journée qui précipite chaque frère et chaque sœur dans ce qui n’a jamais été dit. C’est un peu comme cartes sur table ! C’est une famille qui fait tapis ce jour-là. Et puis voilà, je pense qu’il fallait que j’enterre ma mère pour passer à autre chose aussi. Mais maintenant, je ne peux plus la ressortir dans un prochain spectacle !

Justement, passer à autre chose a été de devenir mère, sujet de Chimère, le troisième volet…
Le grand jour de Frédérique Voruz © Antoine Agoudjian
« Le grand jour » © Antoine Agoudjian

Frédérique Voruz : Je voulais raconter ma quête de maternité qui a été très longue. On a attendu notre petite fille pendant cinq ans et nous sommes passés par la PMA. J’appelle ce spectacle Chimères, une épopée. Même s’il n’y a pas des millions de changements de décors, il se passe beaucoup de choses à l’intérieur de ce couple-là. Comme pour Le Grand Jour, il me fallait ma porte d’entrée, une petite porte de souris qui me permet d’accéder à l’universel. Je n’aurais pas pu parler de ça si ce parcours s’était soldé par une fin malheureuse. Ma petite fille est arrivée et comme je digère, entre guillemets, les expériences de mon vécu par la scène, c’est très naturellement que j’ai voulu en faire une histoire. Il y a peut-être plus de « maturité » dans cette écriture-là, quelque chose de moins brut que dans les deux premiers, parce que je l’ai écrit pendant plus longtemps. J’avais aussi envie que plusieurs arcs se rejoignent pour me permettre de quitter ce couple afin de mieux y revenir, de mieux les retrouver. C’est pour ça que je parle du microchimérisme.

Le microchimérisme est cette idée des cellules que donne un enfant à la mère et que la mère redonne au suivant, formant des sortes de boucles…

Frédérique Voruz : Je voulais parler de la transformation. On vit déjà une métamorphose dans le cadre d’un parcours PMA. Ça transforme le couple, le rapport au corps, la sexualité… Le désir d’avoir un enfant devient une véritable réflexion. C’est comme une espèce de méga préparation à la parentalité. Je voulais aussi parler de la transformation du corps de la femme, même si j’ai bien vécu cette épreuve du feu. Et puis on devient parent, qu’est-ce que cela signifie ?

Et vous avez opté pour la forme d’un conte contemporain…

Frédérique Voruz : C’est arrivé un peu instinctivement. J’avais envie d’une bonne fée, pas si bonne que ça… Qui est en fait la psychanalyste. J’avais envie d’aborder au début cette requête un peu naïve de la maternité et terminer sur la traversée du post-partum. J’avais envie de montrer qu’on n’est plus la même. Ce que l’on pensait trouver dans la parentalité, dans la maternité en ce qui me concerne, n’est pas forcément la réalité. Je ne suis pas la mère que je pensais être. Et en même temps, je me suis énormément préparée à la maternité, par la psychanalyse, par mes spectacles aussi, beaucoup. C’est quelque chose qui me terrorisait à cause du personnage gargantuesque qu’est ma mère. Donc voilà, le microchimérisme m’a permis de parler de cette transformation, de cette métamorphose symboliquement et métaphoriquement. Car si ma mère n’est plus dramaturgiquement présente dans le spectacle, elle l’est dans les cellules. C’était comme mettre un peu d’amour et de paix en me disant que j’accepte qu’elle soit dans mon corps comme dans celui de ma fille.

Le conte permet aussi de jouer avec les images…

Frédérique Voruz : Ce spectacle, je l’ai conçu comme une BD, avec des bulles, des cases. J’ai dirigé les comédien·nes en ruptures de jeu, on passe d’une bulle à une autre. Je voulais transposer cette brutalité du réel qu’est le parcours PMA. Il y a deux personnages, que j’ai appelés Elle et Lui, qui débarquent en spectateurs de l’histoire. Ils sont un peu comme des cellules du corps de Stella, le personnage principal.

Pas de conte sans fée, personnage que vous interprétez et qui semble tout droit sortie de l’ouvrage de Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées. Elle est haute en couleurs…
Chimère - Frédérique Voruz © Christophe Raynaud de Lage
« Chimères » © Christophe Raynaud de Lage

Frédérique Voruz : Elle éprouve Stella dans son désir. La fée voit bien qu’elle est naïve, que Stella pense que la maternité va boucher le trou, répondre à tous les problèmes, qu’il n’y aura plus jamais la question du vide. La fée qui est psychanalyste, mais aussi plein de choses, sait très bien que ce n’est pas une histoire simple. Elle rechigne un peu à lui faire accéder à ce désir-là parce que ce qui est important pour pouvoir supporter l’arrivée de l’objet désiré est la quête qui a précédé. Ce n’est pas si simple en fait quand ça vient. Cela faisait des années que j’attendais ça et pourtant le vide est encore là. Donc cette « bonne » fée vient pour encadrer un peu cette question-là.

Et elle encadre aussi la question maternité et féminité…

Frédérique Voruz : Il était primordial pour moi que la Fée n’ait pas eu d’enfant. C’était important qu’on ait ces deux parcours de femmes où l’on peut accéder à une féminité accomplie avec ou sans enfant. Je ne veux pas dire que la maternité est la réponse à tout. C’est très clair que mon désir de maternité à moi n’est pas celui de plein de femmes et c’est très bien comme ça. En revanche je voulais que la fée soit plus douce à la fin pour pouvoir encadrer cette violence de devenir mère. Finalement Chimère est peut-être le début d’une série de spectacles sur la maternité, sur la parentalité. On verra, je ne sais pas encore, mais ce qui est sûr, c’est que cela ouvre la question de comment redevenir femme après avoir été mère.


Chimère, texte et mise en scène Frédérique Voruz
Spectacle vu en mai 2026 à la Petite Salle du Théâtre du Soleil – Paris
Théâtre des HallesFestival Off Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026
Durée 1h35.

Avec Rafaela Jirkovsky, Yuriy Zavalnyouk, Salomé Dénis Meulien, Éliot Maurel, Frédérique Voruz
Création et interprétation musicale Éliot Maurel
Lumière Geoffroy Adragna
Conseil création sonore Paul Maillot et Jean Giovannini
Assistant à la mise en scène Alexandre Babey
Costumes Micha Liebgott
Scénographie Geoffroy Adragna et Frédérique Voruz

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