En pleine lumière, sans aucune cérémonie, cinq corps s’allongent sur le sol, immobiles face contre terre. Hormis une radio analogique qui déverse des nouvelles du monde depuis l’avant-scène, aucune parole n’a encore été prononcée. L’image, en guise de premier lien établi entre les interprètes et le public, est déjà forte. D’abord le silence, puis viendront les mots, comme le mutisme qui a marqué des décennies de l’histoire coréenne, après le massacre de dizaines de milliers d’habitants de l’île de Jeju, entre 1948 et 1949. Des cadavres sciemment ensevelis sous le bitume des pistes d’aéroport, ou jetés à la mer et avalés par le sable. Des corps portés disparus, jamais déclarés morts, autant de Polynice à qui les familles n’auront jamais pu offrir de sépulture.

C’est tout le vaste et complexe sujet dont s’emparent Kyung-Sung Lee et ses quatre complices avec Island Story (섬이야기). Dans cette pièce, ils optent pour un travail documentaire minutieux qui s’affirme pleinement comme tel. Une enquête qui se reproduit en temps réel, à chaque représentation, cherchant moins à rétablir une vérité qu’à en saisir les répercussions, aussi bien intimes qu’à l’échelle de l’histoire nationale. Alors, avant de plonger dans cette traversée vertigineuse, il s’agit de partir d’une base commune, à travers les outils et le dispositif mis en œuvre.
Enquête de terrain
Avec une précision scientifique, Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Bae So-hyun, Sung Soo-yeon et Jang Sung-ic se présentent tour à tour. Leur description n’a rien de personnel, elle est parfaitement objective, à la troisième personne, et comporte juste assez de détails vestimentaires ou corporels pour identifier les uns et les autres. Le ton est donné, sans nuance, détaché de tout enjeu émotionnel. La pièce n’est pas entrée dans son sujet et déjà elle saisit par sa distance journalistique.

Puis vient la description du plateau. Un immense quadrillage blanc sur sol noir, autant de cases à creuser, sous lesquelles reposent peut-être des centaines de dépouilles. Au milieu, un cadre noir posé à la verticale, au-dessus d’un bac rempli d’un monticule de terre. On pourrait croire à un carré de fouille archéologique, si l’époque que l’on s’apprête à regarder n’était pas si près de nous. De part et d’autre, deux vélos alimentent par dynamo des lampes éclairant la surface à déblayer. Au loin, un grand écran tient lieu de fond de scène, devant lequel trois tables et trois chaises sont disposées, le tout sous la présence permanente de ce poste de radio. Voilà de quoi nous partons tous, artistes, spectateurs et âmes errantes.
Le temps de dire
L’enquête que mène Island Story (섬이야기) n’a donc pas la vérité pour objectif. Le théâtre documentaire qui se déploie est celui d’une parole que l’on peut enfin entendre, sur un tabou national qui n’est pas encore tout à fait levé. Dans cette approche, Kyung-Sung Lee s’approprie les codes du genre. Partant des témoignages de quelques survivants qui ont accepté de remonter leurs souvenirs pour ressasser un passé enfoui, les interprètes donnent voix à des récits qui frappent autant par la violence de leur propos que par le décalage scénique qui s’en fait l’écho.
Des enfants ayant vu disparaître un parent à jamais au responsable des fouilles sur le site des immenses fosses mortuaires, le texte n’a rien d’un matériau de fiction. La parole est lourde et hésitante pour les uns, chirurgicale et stoïque pour le dernier. Elle est impensée dans tous les cas, ce qui fait précisément de ce spectacle une expérience humaine saisissante. Une traversée qui, de fait, prend le temps d’écouter ces mots et leurs silences, dans un rythme étiré, parfois trop mais si nécessaire au poids qu’ils soulèvent. Après, seulement, peut s’instaurer un tout autre rapport à la théâtralité.
Deuil et mémoire

Pour les témoins, à qui on a finalement apporté des réponses et des corps, aussi bien que pour les artistes et les spectateurs de ces récits, vient alors la possibilité d’un deuil. Une dimension plus intérieure, plus spirituelle, plus rituelle aussi, plane désormais sur Island Story (섬이야기). Exhumé de la terre sous laquelle il reposait, un corps de bois, lourd pantin inanimé, fait converger les regards avec un respect pesant. Son anonymat fait de lui une surface de projection pour toutes les dépouilles non-identifiées et celles qui n’ont pas encore été retrouvées, et ne le seront peut-être jamais.
C’est la force que donne Kyung-Sung Lee à son théâtre, celle de faire perdurer un espoir comme on continue de faire vivre une langue. Là s’ouvre aussi une question fascinante, que le massacre de dizaines de milliers d’habitants ne pose qu’a posteriori. Une fois ces disparus et leurs quelques survivants partis, que restera-t-il du dialecte de Jeju et de ces témoignages qui, d’une traduction à l’autre, perdent déjà une partie de la mémoire qu’ils portent ?
Aujourd’hui, sous les images silencieuses des paysages de l’île coréenne, quelques voix ont enfin réussi à s’élever. Combien, pourtant, resteront muettes à jamais ? Mais pour celles qui, un jour, trouveront un moyen de se faire entendre, il y aura toujours un poste de radio pour s’en faire le relais, espérant que quelqu’un, quelque part, parvienne à en capter les ondes.
Island Story (섬이야기) de Kyung-Sung Lee
Création 2022
Première en France au Festival d’Avignon
Du 4 au 6 juillet 2026
Durée 1h50
Avec Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Bae So-hyun, Sung Soo-yeon, Jang Sung-ic
Texte – Création collective
Concept, mise en scène de Kyung-Sung Lee
Dramaturgie – Kim Seul-gi
Assistanat à la mise en scène, surtitrage – Cho Dae-un
Scénographie – Shin Seung-ryul
Lumière – Kim Hyo-min
Son – Kayip
Conception des marionnettes – Lee Jee-hyung
Vidéo – Hwang Ho-gyu
Archives vidéo – Hez Kim
Direction technique son – Kim Seo-young
Régie générale – Jung Su-mi



