Ligne ouverte © Laurent Schneegans

Ligne ouverte : Tableau impressionniste d’une France endormie

Dans une pièce délicate tapissée de nostalgie, Vassili Schémann revient sur les nuits blanches radiophoniques du journaliste Gonzague Saint-Bris.
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C’est vrai, les nuits blanches radiophoniques des années passées sont désormais devenues un classique de la nostalgie bon marché. Parmi la flopée de projets existants, citons parmi les plus intéressants ceux de Matthieu Garrigou-Lagrange et de Marine Beccarelli, autrice d’une thèse universitaire sur le sujet. D’objets enfouis sous les poussières du ringard, les émissions de radio Allô Macha, Les routiers sont sympas et La libre antenne sont ainsi devenus contre toute attente les artefacts anachroniques de la pop culture contemporaine. Reste que l’une d’entre elles était passée sous les radars. Dans Ligne ouverte, en 1975 sur Europe 1, Gonzague Saint-Bris proposait aux français de l’appeler… pour rien. Enfin, pour raconter leurs vies, leurs tracas ou leurs états d’âmes. « Trop bath! »

La radio hors sujet
Ligne ouverte © Laurent Schneegans

Partant, la pièce mise en scène par Vassili Schémann voguait quelque part sur le fleuve de l’indifférence, à l’embouchure de la flemme et de l’agacement. Mais non. Entre fascination de l’hier pour les jeunes et nostalgie du vécu pour les autres, l’esquif théâtrale se fraye un chemin. D’abord parce qu’au-delà de la poésie inhérente au decorum – une voix éraillée sortant de la nuit sur fond de Nina Hagen aura toujours du charme –, Ligne ouverte ne raconte pas la radio mais dépose sur nos yeux le photogramme d’un temps disparu.

En 1979 chez Jacques Bayle, Gonzague Saint-Bris parlait d’ailleurs de son émission comme de la première à avoir raconté « la France du génie et celle des malheurs ». Nonobstant la fatuité de l’homme de lettres, qui s’épingle en direct et à même le torse la médaille de la postérité, il faut bien reconnaître qu’il n’avait pas tout à fait tort. Précurseur enterré sous la voix de Macha Méril, le journaliste laissait la France se raconter elle-même dans son émission, et c’est ce dont la pièce se fait l’écho.

Peinture française

Dès lors, le projet devient plus qu’un doudou dans lequel se lover – ce qui ne l’en empêche pas par ailleurs, qui peut le plus peut le moins –, un genre de digeste de sociologie française pour les nuls. Repris par les voix de Chloé Larrère, Anthony Ruotte et Gabriele Simonini, les témoignages authentiques des participants de l’émission racontent un bout d’histoire nationale. Histoire ouvrière, quand un cheminot solitaire appelle l’antenne et raconte son Noël au foyer de la gare de Lyon. Histoire des âmes, alors qu’un homme prend la parole pour annoncer le suicide de son ami. Et histoire d’arsouille, de stupre et de salauds dégueulasses, par les mots d’une ouvreuse de cinéma porno.

Des nobody qui parlent dans l’obscurité, que des millions de français écoutent. Peut-être parce qu’ils se reconnaissent. Mais plus sûrement parce qu’à travers ces voix, c’est toute la vie qui apparaît par touches. Un tableau français sans forfanterie ni caricature, entre impressionnisme et pointillisme. Ou quand la radio se faisait pinceau hier et que la scène s’en fait aujourd’hui la toile.

Et soudain, du théâtre

Problème : à l’inverse du théâtre, la radio n’est par définition pas le medium de l’image. Elle est le langage et le bruit. Ou les bruissements, plutôt. Ceux de la nuit et du temps qui passe, dont le grésillement disparu des récepteurs à cristal est aujourd’hui seul témoin dans les archives de l’INA. Pas le medium de l’image, donc. Alors c’est casse-gueule, mais Vassili Schémann ne louvoie pas et l’assume. Sur scène, rien ou presque. Un poste de radio en ouverture, quelques chaises en clôture et entre les deux, que dalle. Simplement des comédiens, et qui sont tous formidables – Chloé Larrère en particulier, dans la séquence d’ouverture.

Quoi de mieux pour faire théâtre ? Ce d’autant que chacun joue tout le monde – Gonzague, ses auditeurs et avec eux la France entière, à tour de rôle. Ce n’est pas un spectacle d’Arturo Brachetti, mais presque, la houpette en moins. Un théâtre transformiste qui vire au boulevard grâce au jeu des interprètes, mais aussi aux lumières signées Laurent Schneegans. Avec lui, pas besoin d’armoire dans laquelle planquer l’amant. Quelques carrés de lumière suffisent à dessiner les espaces où mettre chacun. C’est simple, mais juste. Élégant même, à l’image du projet en son entier, qui n’appuie jamais. Ne démontre surtout pas et fait vivre au plus vrai. Délicatement, sur un fil dont on rêverait qu’il ne se brise jamais.


Ligne ouverte, d’après le roman de Gonzague Saint-Bris
11·Avignon dans le cadre du Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026
Durée 1h15

Tournée
Novembre 2026 : Centre Culturel de Soignies
Décembre 2026 : Centre Culturel de Waterloo, Centre Culturel de Marche-en-Famenne, Centre Culturel
de Ciney

D’après le roman de Gonzague Saint-Bris Ligne ouverte au coeur de la nuit
Mise en scène et dramaturgie Vassili Schémann
Avec Chloé Larrère, Anthony Ruotte et Gabriele Simonini
Lumière Laurent Schneegans
Assistanat mise en scène Laura Ughetto
Création sonore Adrien Pinet
Costumes et scénographie Micha Morasse assistée de Zoé Ceulemans
Regard extérieur Alice Borgers
Avec l’aide d’Isabelle Lafon

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