Comment le spectacle vivant est-il entré dans votre vie ?
Aurélia Lüscher : J’ai grandi en Suisse, dans une famille de théâtre, ce qui m’a très tôt familiarisée avec cet univers. Mais lorsque j’ai commencé à jouer, quelque chose me manquait. Je pratiquais les arts plastiques à côté avec un rapport à la matière et à la fabrication que je ne retrouvais pas sur scène. J’ai donc eu envie d’écrire mes propres spectacles, de concevoir mes scénographies, de les construire. Je ne me reconnaissais pas dans un théâtre où les metteurs en scène étaient omnipotents et les acteurs de simples exécutants. C’est ainsi que j’ai commencé à écrire et à mettre en scène.
En quelques mots quel est votre parcours ?

Aurélia Lüscher : J’ai d’abord étudié au Conservatoire de Genève. J’aimais le théâtre, mais je pratiquais aussi les arts plastiques. Très jeune, j’ai fait un stage dans les pompes funèbres et j’ai découvert un univers qui m’a fascinée. J’ai toujours été attirée par la mort, par la manière dont on s’en occupe concrètement. Quand est venu le moment de choisir une voie, j’ai donc candidaté à trois endroits : les pompes funèbres, une école d’art et une école de théâtre.
J’ai passé plusieurs concours et j’ai été admise à la Comédie de Saint-Étienne en 2012. J’ai choisi cette voie en me disant que je m’occuperais des morts plus tard (sourire). Au cours des trois années de formation, j’ai rencontré les membres du collectif Marthe, qui étaient dans la promotion au-dessus de moi, ainsi que Guillaume Cayet lors d’un échange avec l’ENSATT à Lyon, où il avait intégré le département des écrivains dramaturges. Nous avons fondé ensemble la compagnie le désordre des choses. Ces rencontres ont été déterminantes et ont façonné mon rapport au plateau.
À l’époque où je me suis formée à l’art dramatique, les écoles françaises étaient très cloisonnées et l’on ne faisait que du théâtre, rien d’autre. J’ai donc mis de côté les arts plastiques et, en un sens, le funéraire. Ce spectacle m’a permis de renouer avec ces trois dimensions : la matière, le jeu et la mort.
Justement, comment sont nés Les Corps incorruptibles ?
Aurélia Lüscher : Tout est parti des stages que j’ai fait en milieu funéraire, auprès de thanatopracteurs, d’agents de pompes funèbres, de personnes qui s’occupent des soins ou des levées des corps. J’ai découvert un univers fascinant, très concret, mais parfois choquant. Certaines pratiques me heurtaient sans que je sache pourquoi. En lisant, en rencontrant d’autres professionnels, j’ai compris que le problème n’était pas la mort en elle-même, mais le système industriel qui l’entoure.
En parallèle, je discutais beaucoup avec ma mère de la manière dont elle voulait qu’on s’occupe de son corps. C’est de là qu’est née l’envie de créer un spectacle sur notre rapport à la mort, en mêlant une dimension intime et une réflexion collective. La voix de ma mère est présente sur scène.
Le spectacle, pourtant, n’a rien de morbide.

Aurélia Lüscher : Pour moi, le monde funéraire ne l’est pas. Ce qui est glauque, c’est l’industrie, pas les morts ni ceux qui les accompagnent. Les gens que j’ai rencontrés sont souvent très drôles, très humains, et font leur travail du mieux qu’ils peuvent. Le problème, ce sont les grands groupes qui ont transformé la mort, les corps en marchandise.
Je n’avais donc pas envie d’un spectacle triste. Pendant mes stages, j’ai beaucoup ri. Il y a de la tendresse, de la maladresse, de l’absurde aussi. C’est une humanité au travail, et non un univers lugubre.
L’argile occupe une place centrale dans la mise en scène. Comment s’est imposé ce matériau ?
Aurélia Lüscher : Au départ, je pensais utiliser du silicone. Mais en avançant, je me suis rendu compte que ce serait absurde. Je parlais du déni de la mort et du déni de la terre, il fallait une matière cohérente. L’argile permet de modeler, défaire, recycler. Elle incarne ce cycle de transformation que j’explore dans le spectacle.
Fabriquer un corps en terre, c’est aussi dire que rien n’est figé. On a passé un mois en atelier, davantage qu’en répétition. J’ai appris à mouler des formes grandeur nature avec deux artistes issus du théâtre de marionnettes, Arnaud Louski-Pane et Manon Clavreul Baudry. Ce fut une aventure autant plastique qu’humaine.
Dans le spectacle, vous dialoguez avec votre mère autour de son enterrement. Comment a-t-elle réagi ?
Aurélia Lüscher : Elle est ravie. Ma mère a fait du théâtre, avant d’en être écartée comme beaucoup de femmes après avoir eu des enfants. Ce projet lui redonne une place, une voix. Elle est très fière, surtout à l’idée d’être d’une certaine façon sur les planches du Théâtre de la Bastille et du TNP. Et la perspective que le spectacle soit joué à Genève, devant ses amies et ses anciennes collègues, la touche énormément. Ce lien entre nous dépasse le sujet du spectacle, c’est une forme de réparation.
Lors d’une représentation, certains spectateurs sont sortis pendant la scène d’embaumement. Vous vous y attendiez ?

Aurélia Lüscher : Pas du tout. C’est arrivé une seule fois. J’explique toujours que chacun peut sortir et revenir, comme je l’ai fait moi-même lors de ma première observation d’un embaumement. C’est une réaction naturelle. Tout dépend du moment de vie de chacun. Si une personne vient de perdre un proche, cela peut être trop difficile. Mais, honnêtement, ce que l’on voit chaque jour dans les médias est souvent bien plus violent que ce qui se passe sur scène.
Avant Les Corps incorruptibles, vous avez exploré d’autres terrains politiques.
Aurélia Lüscher : Oui, avec Guillaume Cayet, nous avons travaillé entre autres sur la montée des fascismes et les normes agricoles. Nous avons beaucoup enquêté, rencontré des agriculteurs, des comités « Justice et vérité ». J’ai besoin d’être au contact du réel. Être seule devant un ordinateur m’ennuie terriblement. Le terrain m’aide à réfléchir.
Comment écrivez-vous vos spectacles ?
Aurélia Lüscher : Mon écriture est nourrie d’auto-fiction et d’expérience. Je pars de ce que je vis, que je relie à des lectures ou à des enquêtes de terrain. Le travail manuel fait partie du processus, fabriquer m’aide à penser. Travailler l’argile, par exemple, m’a permis de réfléchir au lien entre vivants, morts et terre. C’est un dialogue constant entre la matière, le corps et la pensée.
Les Corps incorruptibles est le premier volet d’une série. Pouvez-vous en dire plus ?
Aurélia Lüscher : Oui. C’est le premier opus. Il est consacré au rapport au corps et au cadavre. Le deuxième volet, que je créerai en septembre prochain au Théâtre du Grütli à Genève, explorera les liens invisibles entre vivants et morts, en collaboration avec la chercheuse Magali Molinié, spécialiste de ces questions. Elle est psychologue clinicienne, enseigne à l’université Paris 8-Saint Denis et est l’autrice de Soigner les morts pour guérir les vivants. Le troisième volet abordera l’héritage, les rêves inachevés et le dialogue entre générations. Il sera moins auto-fictionnel. J’ai besoin maintenant de me détacher de mes propres histoires.
Que souhaitez-vous que le public retienne du spectacle ?
Aurélia Lüscher : Peut-être l’idée que la mort n’est pas une rupture, mais une continuité. Fabriquer un corps, c’est aussi fabriquer du lien. Si l’on apprenait à regarder nos morts autrement, peut-être regarderait-on aussi nos vies différemment.
Les corps incorruptibles d’Aurélia Lüscher
Création le 22 mars 2024 au Studio-Théâtre de Vitry
Scènes du Grütli – Festival La Bâtie
du 9 au 12 septembre 2025
durée 1h20
Tournée
5 au 15 novembre 2025 au Théâtre de la Bastille
Conception et jeu – Aurélia Lüscher
Collaboration scénographie et corps – Arnaud Louski-Pane
Collaboration artistique et dramaturgie – Mélissa Zehner et Céline Nidegger
Soutien à la dramaturgie – Guillaume Cayet
Participation – Nadia Skrobeck-Lüscher, Xulia Rey Ramos et Ponyo
Construction – Manon Clavreul Baudry, Ninon Larroque, Arnaud Louski-Pane, Aurélia Lüscher et Pol-Ewen Maisonneuve
Assistanat – Manon Clavreul Baudry
Régie générale et régie plateau – Xulia Rey Ramos
Création lumière – Juliette Romens
Création son – Antoine Briot
Régie son – Mateo Provost
Conseils plastiques et céramique – Aline Morvan