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Le Bout du rouleau : Intelligence artificielle dégénérative

Fidèle de L’Arsenic Lausanne, Sébastien Grosset y crée cette forme de proximité, dans laquelle l’humain cherche à s’extraire de la technologie pour mieux renouer avec son propre langage. Une pièce intimiste et déconnectée qui veut se rapprocher de l’essentiel : le rêve, la poésie et la force du récit.
26 septembre 2026
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La pièce aux murs gris clair n’a rien d’une salle de spectacle. Pas plus que les chaises métalliques aux dossiers orange façon années 70 disposées en arc de cercle autour d’un rétroprojecteur gris, lui aussi. L’environnement n’est pas confortable, il est froid et impersonnel. De la dominante terne, quelques détails orange – des chaussettes, des mèches de cheveux, un gant, un câble – ont beau tenter de dynamiser l’ensemble, l’image tient malgré tout de la dystopie. De celles que la science-fiction envisage depuis longtemps sous le contrôle de la technologie. Faisant mine de ne pas convoquer le théâtre, Sébastien Grosset s’applique au contraire à le développer par petites touches. Rien n’a encore commencé, pourtant tout est déjà là.

Scrolling in the deep

Avec Le Bout du rouleau, l’artiste imagine un dispositif d’une simplicité archaïque. Sur la vitre du rétroprojecteur, une feuille transparente d’acétate de près de 25 mètres – 2484 centimètres exactement – s’apprête à être déroulée. “Que puis-je faire pour vous ?”, est-il écrit, en lettres manuscrites étonnamment régulières. Pas de réponse, ni de la part du public, ni de celle de Délia Antonio qui, capuche tombant sur le front et regard baissé vers la lumière de l’appareil, ne réagit pas encore. Face à elle, depuis la pénombre, Sébastien Grosset tire lentement le rouleau transparent vers lui et l’enroule. Sur le mur qui accueille la projection, le fil de la conversation défile comme on scroll sur un écran.

De nouveaux mots apparaissent, ils s’adressent à la jeune femme qui ne dit rien. Un long gant enfilé à la main droite, armée d’un feutre, elle finit par répondre, à l’écrit, aux requêtes de cette étrange entité. Une intelligence artificielle générative comme celles qui pullulent sur nos téléphones et ordinateurs, à ceci près que celle-ci n’est reliée à aucun réseau. Jamais vraiment sollicitée, elle a pourtant décidé de s’impliquer pleinement dans l’écriture du projet autobiographique de la comédienne. S’engage alors une lutte pour et par la parole, destinée à se réapproprier le langage, dans une société qui l’a abandonné aux machines.

L’urgence du récit

Tout cela se passe en réalité à l’arrière-plan. Car ce combat est avant tout celui d’une jeune femme qui aimerait se raconter avec ses propres mots, s’écarter du carcan technologique qui enserre sa génération et retrouver le droit d’oser, d’essayer, de se tromper et de recommencer. Une liberté qui se gagne progressivement, ce que Sébastien Grosset met en œuvre avec beaucoup de finesse. D’abord contrainte au mutisme et à sa seule écriture comme moyen d’expression, Délia Antonio finit par prendre la parole. Un tissage extrêmement complexe se met alors en marche et révèle toute la méticulosité de l’interprétation.

À l’écrit et à l’oral, deux partitions se jouent en parallèle. Elles racontent peu ou prou la même histoire, mais les mots, les phrases et le rythme sont différents. L’une hésite, bute, s’emmêle, quand l’autre est d’une impressionnante fluidité. Quand ce n’est pas la voix qui hésite, réfléchit ou cherche la bonne formulation, c’est la main qui se met à trembler, à former des lettres plus grossières, moins appliquées. L’urgence est réelle, il s’agit de ne surtout pas laisser à l’ersatz de robot le temps de raconter une histoire qui ne lui appartient pas.

Rêver organique

L’exercice est impressionnant, tant dans son concept que dans sa réalisation. Ici et là, de petits mots disparaissent des phrases, témoins d’une faiblesse passagère, mais Délia Antonio ne lâche rien. Le marathon dans lequel est engagée la comédienne pourrait bien la mettre hors d’haleine, et le public avec, mais il y a une nécessité à poursuivre. Gagner sa liberté n’a rien d’évident, la conserver est d’autant plus délicat. C’est pourtant ce qui permet, à l’heure de l’intelligence artificielle, de continuer à inventer des histoires faites pour être racontées. Des récits organiques faits de souvenirs, d’émotions, de ressentis, plutôt que des stéréotypes raccrochés à des trames prédéfinies par leur prétendue efficacité, à développer de préférence avant d’atteindre le bout du rouleau.

Ce besoin du vivant s’insinue négligemment dans l’ensemble du dispositif conçu par Sébastien Grosset. Après tout, cette pseudo IA générative n’a rien d’inéluctable. Son scénario est écrit à l’avance sur cette longue feuille transparente que l’artiste choisit de faire défiler, comptant sur l’acceptation, par le public, de la convention théâtrale que cela implique. Plus profondément que dans son propos, cette création compte donc avant tout sur ce que l’humain est encore capable de convoquer par lui-même, un parti pris franchement réjouissant.

Envoyé spécial à Lausanne

Le Bout du rouleau de Sébastien Grosset
Arsenic – Centre d’art scénique contemporain – Lausanne
Du 22 au 27 septembre 2026
Durée 1h15

Texte et conception : Sébastien Grosset
Jeu : Délia Antonio
Coaching : Julie-Kazuko Rahir
Casting : Barbara Schlittler

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