La Terre s'en va sous nos pieds © Christophe Pean

Les Francophonies 2026 : Une édition à hauteur d’humain

Réunis cette année en une seule édition, les différents temps des Zébrures font dialoguer à Limoges lectures et spectacles. Depuis mercredi, les premières propositions racontent l'arrachement, les héritages et les blessures de l'Histoire. Des récits intimes et politiques qui cherchent, chacun à leur manière, ce qui peut encore relier et réparer.
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À Limoges, Les Zébrures battent leur plein depuis le 23 septembre dans une nouvelle configuration. Les écritures et les lectures, jusqu’alors accueillies en mars, ont rejoint le rendez-vous de septembre et son passage au plateau. Pour son ouverture, sur la place de la République, un soleil presque estival chauffe les terrasses et les vitrines. Au-dessus des têtes, un fil tendu attend son heure. Les festivaliers se pressent déjà au pied de cette scène aérienne tandis que quelques curieux se penchent aux fenêtres.

Les discours viennent tout juste de se terminer, rappellant combien la manifestation compte dans une période malmenée par les tensions financières, sociales et politiques. Sourire large et chaleur communicative, Hassane Kassi Kouyaté résume l’esprit de cette édition en quelques mots. « Bienvenue chez vous. » Ici, c’est le monde, l’hospitalité est au cœur de ce temps fort automnal.

Quarante voix sous un même fil
La Terre s’en va sous nos pieds du Collectif Kahraba et de la compagnie Basinga © Christophe Péan

Dans le silence, des silhouettes, vêtues pour la plupart d’un haut clair et d’un bas sombre, investissent la place. Elles tournent, virevoltent, se frôlent, s’éloignent puis se retrouvent. Une voix s’élève, bientôt rejointe par une autre. Les quarante amateurs et amatrices réunis par le Collectif Kahraba et la compagnie Basinga déclinent tour à tour leur prénom, disent quelques mots de ce qui les constitue, évoquent leurs origines, leurs racines. Certains retrouvent la langue d’une mère ou d’un père. Soudain, le monde semble tenir sur ces quelques mètres carrés.

Le groupe disparaît d’un même mouvement avant de revenir chargé de fragments de maisons. Chacun apporte sa pièce et, peu à peu, une drôle de cité s’élève. Une utopie fragile, bâtie à plusieurs, où construire devient déjà une manière de faire communauté. Une marionnette surgit alors au milieu de cet habitat précaire. Portée par les interprètes, elle traverse la foule, étrange créature au milieu des humains.

Puis les regards se lèvent. Coiffée d’une imposante tête animale, Tatiana-Mosio Bongonga gagne le fil tandis qu’autour d’elle se dresse une forêt de bâtons. Là-haut, la funambule cherche moins l’exploit que le lien, cet équilibre précaire qui ne tient que par la confiance accordée à sa propre capacité à se mouvoir sur ce fil instable. Rien ne force l’émotion. La beauté de La Terre s’en va sous nos pieds vient de cette simplicité, de ces corps réunis sur une place et de cette obstination à tenir debout lorsque le sol, comme l’annonce le titre, semble se dérober. Une ouverture douce et lumineuse qui donne le ton.

Réparer les héritages
Le Silence des tabous d’Ulrich N’Toyo © Christophe Péan

Changement de paysage au MAD – Jean Moulin, à quelques encablures du centre-ville. Avec Le Silence des tabous, Ulrich N’Toyo emprunte au conte, au rituel et à la parabole pour tenter de rapprocher deux histoires que plusieurs siècles ont éloignées. Vanessa est antillaise. L’Afrique reste pour elle une terre lointaine, chargée d’un imaginaire auquel elle ne se sent pas appartenir. Kongo, lui, vient du continent africain et porte en lui une culture, une spiritualité et des croyances transmises de génération en génération. Ils s’aiment et voudraient un enfant. Mais celui-ci ne vient pas. Médecine, examens, médecine chinoise, départ loin de la métropole sur une île des Antilles, rien n’y fait.

Kongo propose alors une autre voie, celle d’un retour vers ses racines et vers une mémoire longtemps tenue à distance. Le voyage les mène au Congo. Par la transe, les récits et la recherche d’une blessure ancienne, quelque chose finit par se dénouer. L’intime rejoint alors une histoire beaucoup plus vaste, celle de l’esclavage et des fractures qu’il continue de transmettre.

Un voyage vers les racines

L’idée est belle. Le texte, né d’un travail de collectage mené entre l’Afrique, les Caraïbes et la France, invite à faire dialoguer des mémoires que l’Histoire a séparées. Sur le plateau, pourtant, tout n’a pas encore trouvé sa juste place. La représentation cherche encore son équilibre, sa justesse. Le jeu demeure fragile, certaines scènes hésitent, comme si les interprètes cherchaient encore le rythme et la respiration de cette matière dense.

Reste une question essentielle, à l’origine même du projet. Lors d’une tournée aux Antilles, au détour d’une conversation de fin de soirée sur les différences culturelles, une phrase surgit autour des différences « fondamentales » entre l’Afrique et les Antilles. Ulrich N’Toyo s’engouffre dans cette fracture, devenue depuis ce caillou dans le soulier qui ne cesse de le travailler. Que reste-t-il du lien lorsque l’esclavage a arraché les êtres à leur terre, rompu les filiations, brouillé jusqu’au souvenir des origines et fracturé les êtres, les sociétés ? Le Silence des tabous ne résout pas tout, loin de là, mais ose regarder cette béance en face.

Devenir un homme
Chemin forgeant de Bernard Gaëtan Lagier, mise en scène d’Abdon Fortuné Koumbha © Linda Mitram

Plus tard, à l’Espace Noriac, changement de registre. Un homme entre en scène, seul avec ses souvenirs. Il cherche dans l’enfant qu’il fut les traces de celui qu’il est devenu. Dès les premières minutes, Chemin forgeant trouble et embarque. Paco, incarné par l’épatant Sorel Boulingui, se souvient du « combat du siècle », le duel légendaire qui opposa Muhammad Ali à Joe Frazier en 1971. Il pourrait en raconter chaque coup. Pourtant, il n’a rien vu. Son père, lui, suivait le match l’oreille rivée au transistor, mimant les attaques, encourageant son champion, lui donnant des conseils, à des milliers de kilomètres du ring. L’enfant regardait le père regarder un combat invisible. De cette image minuscule naît tout un monde.

Viennent ensuite les règles, les silences, les injonctions de rentrer dans le rang, être invisible. « Tu seras un homme, mon fils. » Un écho au poème de Rudyard Kipling, porté ici par le grand-père, figure tutélaire qui rêve de voir son petit-fils devenir un « grand homme ». Mais quel homme devenir, et à l’image de qui ?

Le transistor laisse bientôt place au magnétophone. Par les bandes enregistrées, les reportages et les voix venues d’ailleurs, le dehors entre dans la maison. Le fils écoute ce qu’écoute son père et, à travers lui, découvre peu à peu le monde, ses injustices, ses combats. Une conscience politique se forme en filigrane, nourrie autant par ce qui se dit que par ce qui demeure tu.

L’art du conteur

En s’emparant du texte de Bernard Gaëtan Lagier, Abdon Fortuné Koumbha fait le choix du dépouillement pour placer la langue et le jeu du conteur au centre. Le plateau reste presque nu. Une lampe descend des cintres, quelques ombres découpent l’espace, un magnétophone suffit à faire surgir toute une époque. Rien ne vient détourner l’attention du récit.

Sorel Boulingui est conteur autant que comédien. Sa présence scénique habite l’espace, tandis que sa voix et son corps font circuler les personnages. Une inflexion, une posture, un regard font apparaître le père, la mère, l’ami d’enfance, l’amoureuse ou le grand-père. Et puis il y a l’enfant, avec ses questions, ses colères, son impatience de grandir et de se construire. Tous passent par lui et dessinent, peu à peu, le chemin de Paco vers l’âge adulte.

Dans cette économie de moyens, Chemin forgeant touche juste. Derrière l’apprentissage d’un garçon se dessine celui d’une conscience, avec ses principes, ses convictions et une manière de regarder le monde qui peu à peu s’affirme. Les maisons et les liens que l’on reconstruit chez Kahraba et Basinga, les origines dont Ulrich N’Toyo cherche à renouer les fils, les paroles du père et du grand-père chez Bernard Gaëtan Lagier se répondent alors avec une singulière évidence. Dans ces trois spectacles, l’héritage n’est pas seulement ce qui demeure du passé. Il prend corps dans le présent et porte déjà, en lui, la possibilité d’un avenir.


Les Francophonies – Les Zébrures 2026
Du 23 septembre au 3 octobre 2026

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