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Une Vénus de 5743 ans : La vieillesse dans toute sa splendeur et sa décadence

Au Théâtre de l'Union à Limoges, dans le cadre des Zébrures - De l'écriture à la scène, Olivia Csiky Trnka scrute le grand âge avec une lucidité âpre et poétique, sans en esquiver les humiliations, les colères ni les derniers élans. Nue et presque immobile durant toute la représentation, Laurence Mayor irradie en déesse à l’article de la mort.
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Le noir est total. Une voix rompt le silence. Frêle, chevrotante, à peine audible, noyée de borborygmes, elle semble venir de très loin. Elle hésite, bute sur les mots, appelle dans la nuit. Lentement, un halo éclaire à l’avant du plateau un verre à pied posé sur un guéridon, tandis que plaintes et injonctions continuent de fuser. Puis la lumière gagne l’arrière-plan de cette étrange nature morte et dévoile un corps.

Étendue, dévêtue, à peine mobile, une femme repose sur un lit drapé d’un tissu bleu soyeux. Dans ses plis comme dans la posture du corps, quelque chose évoque la vague et l’océan, dont le ressac semble parfois se faire entendre. L’image convoque aussi la statuaire antique. Vénus ou odalisque, la vieille femme s’abandonne dans une attitude presque lascive. Rien n’est caché de ce que le temps a imprimé sur sa peau, ni de la sensualité qui y demeure.

Gisante en sursis
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Elle éructe, supplie, donne des ordres, minaude. Elle voudrait de l’aide pour se redresser, pour se laver, et surtout que quelqu’un pousse enfin la porte de cette chambre où les heures s’étirent sans fin. C’est sa petite-fille qu’elle attend. Elle l’a rabrouée, elle rêve de la revoir, pour s’excuser peut-être, pour se sentir encore vivante sans doute. Abattue puis acariâtre, tendre puis venimeuse, elle change de visage d’une seconde à l’autre et n’est jamais aussi drôle que lorsqu’elle se montre odieuse.

Sa mémoire prend l’eau. Les prénoms s’effacent, les jours se confondent, les souvenirs se télescopent, et le corps ne répond plus. Son odeur même lui est devenue étrangère. Elle renifle, cherche d’où vient ce relent de putréfaction avant de comprendre qu’il émane de ses propres chairs. Quant aux soignantes, elle les appelle toutes « Salima », les fond dans un même prénom et déverse sur elles un racisme ordinaire, brutal, jamais édulcoré. Mais ce sont elles qui la lavent, la nourrissent, la changent, elles dont elle dépend désormais pour les gestes les plus intimes et auxquelles, malgré tout, elle s’est attachée.

Une chose, pourtant, lui appartient encore, sa propre mort. Sur Internet, seul acte qu’elle peut encore accomplir sans aide, elle a commandé le cocktail fatal – l’auteure est suisse – et entend choisir l’heure de son départ. C’est un ultime geste d’indépendance pour celle qui ne maîtrise presque plus rien. La fiole, dissimulée sous les draps, attend là depuis le début. Bientôt, le poison fera son œuvre et engourdira le corps.

Mordre jusqu’au bout

Sous la plume d’Olivia Csiky Trnka naît une héroïne que les années n’ont en rien assagie, bien au contraire. Insupportable, injuste, autoritaire, féroce, elle exige, insulte, geint, puis se remémore la femme d’affaires qu’elle fut, ses amours, ce corps jadis désiré et désirant. Comment ne pas songer à Tsilla Chelton dans Tatie Danielle d’Étienne Chatiliez, ou à Jacqueline Maillan dans La Saison des plaisirs de Jean-Pierre Mocky ? La mort approche, mais les rancœurs tiennent bon, les contradictions aussi. Plus tenace encore, l’envie de vivre, de jouir, de croquer ce qui reste ne la lâche pas.

La langue épouse ses embardées. Elle passe du trivial au lyrique, du scatologique à l’érotique, d’une pique assassine à une peur presque enfantine. Prenant le public pour une assemblée de fantômes, la Vénus l’apostrophe, cherche les regards, provoque, drague. La vieillesse n’abolit ni le désir ni cette faim des autres. L’humour fuse en reparties acerbes, irrévérencieuses, impudiques. Derrière la rage et les mots qui blessent affleure pourtant une solitude immense, qu’un silence ou une main tendue dans le vide suffit à révéler.

Le plateau accompagne ce mouvement sans jamais charger l’image. Ni voilé ni exhibé, le corps de Laurence Mayor est simplement là, offert au regard. Les lumières d’Édouard Hügli en sculptent les reliefs, tandis que le bleu du lit entretient le trouble entre chambre, paysage marin et socle antique. Peu à peu, cette chair marquée retrouve sa puissance et sa beauté.

Une interprète immense
© Christophe Pean

Clouée sur son lit, Laurence Mayor fait de cette contrainte une force. Un frémissement des doigts, une bouche qui se crispe, une œillade vers la salle, et l’attention bascule. Et puis il y a cette voix, gouailleuse et grave, qui grince, tonne, cajole, marmonne, se brise avant de repartir à l’assaut. Par instants, les mots se déforment et tournent dans sa bouche, comme si la parole, elle aussi, commençait à céder.

La comédienne ne cherche jamais à rendre cette femme aimable. Elle lui conserve sa mauvaise foi, sa violence, ses préjugés, son insolence et cet appétit qui résiste quand le reste s’en va. Par éclats surgissent toutes celles qu’elle a été, la femme de pouvoir, l’amoureuse, la mère, la grand-mère, la séductrice et l’emmerdeuse magnifique. Sans quitter sa couche, Laurence Mayor emporte tout.

Texte, jeu, direction d’actrice, tout ici se révèle terriblement humain. Le spectacle ouvre les yeux sur ce que notre époque refuse désormais de voir, ces anciens relégués dans des EHPAD devenus mouroirs, que les familles visitent de loin en loin, le temps de se donner bonne conscience. En les portant au plateau, en les plaçant en pleine lumière, Olivia Csiky Trnka signe un geste fort, courageux, à contre-courant d’une société qui aime de moins en moins ses vieux.

Envoyé spécial à Limoges

Une Vénus de 5743 ans d’Olivia Csiky Trnka
Théâtre de l’Union – Limoges dans le cadre des Zébrures
24 au 26 septembre 2026
Durée 1h15

Texte et mise en scène – Olivia Csiky Trnka
Écriture collective – Laurence Mayor
Scénographie et maquillage – Julie Monot
Lumière – Édouard Hügli
Création sonore – Rémi Rüfer
Mentorat en écriture – Marie Darrieussecq


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