Silhouette musculeuse, allure sombre, presque ténébreuse, David Zagari impressionne d’abord par sa présence. Mais très vite affleure autre chose. Une bonhomie tranquille, un sourire franc, un regard noir vif et curieux. L’artiste semble constamment en mouvement. Sur scène comme dans la vie, il occupe l’espace avec intensité tout en laissant surgir une énergie joyeuse, presque malicieuse.
À Lausanne, où il est aujourd’hui artiste associé au Théâtre Sévelin 36, son nom s’inscrit peu à peu dans le paysage chorégraphique européen. En 2024, son solo Le Piquet y voyait le jour avant d’être sélectionné par la plateforme Aerowaves. Cette saison, il revient avec Cavalcade, une création qui poursuit une recherche à la croisée de la danse, de la performance et du son.
Une vocation contrariée

La danse entre pourtant très tôt dans sa vie. Il a six ans lorsqu’une professeure décèle chez lui déjà, un potentiel et conseille à ses parents de l’envoyer se former à Monaco. La réponse paternelle tombe aussitôt : on arrête. Rideau. Pendant plusieurs années, la danse disparaît de son horizon. L’envie, pourtant, ne le quitte pas. À quinze ans, il accompagne une de ses voisines à un de ses cours de danse. L’étincelle se rallume immédiatement. « Depuis ce moment-là, je n’ai plus arrêté, raconte-t-il. »
Tout s’enchaîne alors très vite. Une année dans une école de quartier à Toulon, la ville où il grandit. Puis une préformation à Cannes. L’année suivante, il intègre le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Le mouvement est lancé.
L’école des rencontres
À la sortie du conservatoire, David Zagari commence à collaborer avec différentes compagnies européennes. Sa rencontre avec le chorégraphe suisse Philippe Saire marque particulièrement ses débuts. Il intègre sa compagne et devient un de ses fidèles interprètes. Au-delà du travail chorégraphique, cette collaboration ouvre un nouveau territoire. Lors d’une intervention à la Fondation Beyeler à Bâle, il danse au cœur d’une exposition. Le dialogue entre mouvement et arts plastiques agit comme un déclic. « Cela a ouvert un nouveau champ d’exploration où le corps dialogue avec des œuvres d’art contemporain, se souvient-il. »
Dans ce prolongement, il s’oriente vers la performance et travaille notamment avec les gens d’Uterpan, duo français fondé par Annie Vigier et Franck Apertet. Les performances qu’il réalise alors poussent le corps vers ses limites, dans des contextes muséaux ou institutionnels. « C’était vraiment la performance au sens propre du terme, explique-t-il. » Au fil des années, il multiplie les collaborations avec d’autres chorégraphes et travaille entre autres pour Thierry Smits, Jorge Garcia, la compagnie DA MOTUS!, Gisella Rocha, Willy Dormir, Olivier Dubois, Emilio Calcagno ou plus récemment Marie-Caroline Hominal.
Un détour par les arts visuels

Malgré une carrière bien lancée et des tournées qui s’enchaînent, David Zagari prend pourtant ses distances avec la danse. Pendant plusieurs années, il se consacre davantage aux arts visuels. Il suit un post-master en arts performatifs à a.pass à Anvers, puis un master en espace urbain à La Cambre, à Bruxelles.
Durant cette période, il développe des performances et des installations participatives. Il travaille en galerie, avant de fonder sa propre résidence d’artistes, Hypercorps, qu’il dirige plusieurs années. L’initiative naît d’un questionnement sur le marché de l’art et sur la place accordée à la création. Plutôt que d’y participer pleinement, il choisit d’ouvrir un espace dédié au travail artistique. Ce détour nourrit profondément sa manière de penser la scène. Chez lui, les disciplines ne s’opposent pas : elles se croisent, se contaminent, se répondent.
L’urgence d’écrire
La création chorégraphique revient alors comme une évidence. Autour de la quarantaine, David Zagari éprouve le besoin de faire converger les chemins qu’il a empruntés. Dix ans de danse, huit années dans les arts visuels, le moment semble venu d’en faire une matière commune. Ainsi naît Le Piquet, son premier spectacle. « C’est venu d’une nécessité, explique-t-il. » La pièce agit comme un point de convergence où se rencontrent ses expériences d’interprète, de performeur et d’artiste visuel.
Durant cette période, il explore également d’autres pratiques corporelles, notamment la pole dance, qu’il commence à travailler pendant cette parenthèse. Une recherche supplémentaire autour du corps et de ses possibilités. Ce premier geste ouvre une nouvelle étape. L’écriture chorégraphique devient un moteur, un espace où ses différentes pratiques peuvent enfin se rejoindre.
Cavalcade, terrain de jeu et de risque

Avec Cavalcade, David Zagari poursuit ce mouvement. La pièce naît d’un défi : créer la musique du spectacle en direct sur scène. Un territoire nouveau pour lui. « Je ne joue aucun instrument, confie-t-il. » Le dispositif repose sur des boucleurs et des micros qui permettent de composer un paysage sonore en temps réel. Les interprètes fabriquent la musique à vue, transformant le plateau en espace de concert autant que de danse.
L’imaginaire de la pièce s’inspire du western spaghetti, ce genre italien qui a réinventé le western américain et qui met la musique au cœur même de l’œuvre. « Tout le monde est capable de fredonner un morceau composé par Ennio Morricone ». Ce point de départ nourrit aussi une dimension plus intime. Né en Italie, grandi en France et aujourd’hui installé en Suisse, David Zagari y voit une manière d’explorer des questions d’identité. Certains sons déclenchent ainsi des instruments traditionnels italiens. Des traces discrètes, presque souterraines, qui traversent la composition musicale et rappellent l’origine de cet imaginaire.
Le goût du collectif
Après l’expérience du solo, Cavalcade marque aussi un déplacement dans sa manière de travailler. La pièce réunit deux interprètes sur scène ainsi que le créateur sonore Stéphane Vecchione. Pour Zagari, la structure reste celle d’un trio : le son est un partenaire à part entière. Passer du solo au collectif demande du temps. « Je préfère avancer par étapes, explique-t-il. » Le prochain projet devrait rassembler davantage d’interprètes. Mais le chorégraphe préfère apprivoiser ce mouvement progressivement.
L’art comme territoire mouvant

Ce qui frappe dans la carrière de David Zagari, c’est la manière dont les disciplines s’entrelacent. Danse, performance, arts visuels, commissariat d’exposition, chacune nourrit l’autre. L’écriture chorégraphique devient un espace de convergence. Il a notamment créé plusieurs performances en collaboration avec Alessandra Coppola sous le processus de recherche et d’action « gender matters and physical exhaustion. »
Ces derniers mois, la rencontre avec la chorégraphe et performeuse Géraldine Chollet a marqué son parcours. Actuellement en tournée avec elle, le danseur et chorégraphe parle d’un véritable déclic. Son approche singulière, dit-il, vient » remuer des choses « et remettre en mouvement ce qui pourrait se figer, dans le corps comme dans la pensée.
À quelques jours de la création, Cavalcade s’apprête à prendre vie à Lausanne. Et au printemps, on retrouvera David Zagari sur scène au Centre culturel suisse dans Smoke de Philippe Saire. Deux présences différentes, mais un même moteur : explorer ce que le corps peut encore inventer lorsqu’il accepte de s’aventurer là où il ne sait pas encore aller.
Cavalcade de David Zagari
Création au Sévelin36 dans le cadre des Printemps du Sévelin
11 et 12 mars 2026
Durée 45 min
Chorégraphie et concept de David Zagari
Chorégraphie en collaboration avec Alice Gratet et Stéphane Vecchione
Avec Alice Gratet & David Zagari
Création sonore de Stéphane Vecchione
Sculpture / Scénographie de Gina Proenza
Création lumières de Louis Riondel
Huile extérieure – Johanna Robyn Closuit
Dramaturgie de Baptiste Cazaux
Costumes de Tara Mabiala
SMOKE de Philippe Saire
vu au Théâtre Sévelin 36 en septembre 2024
Durée 45 min.
Tournée
14 au 18 avril 2026 au Centre culturel suisse à Paris
Dates passées
Du 19 au 21 février 2025 au Grütli (Genève) dans le cadre du festival Antigel
Conception – Philippe Saire
Avec David Zagari
Création sonore de Stéphane Vecchione, création fumées et lumières – Antoine Friderici & création costumes – Isa Boucharlat
Réalisation costume lapin – Scillia Illardo et Karine Dubois
Direction technique – Guillaume Pissembon
Construction – Hervé Jabveneau, Midi XIII