« La plus longue lettre d’amour de l’histoire. » Ainsi le fils de Vita Sackville-West, à qui le roman de Virginia Woolf est dédié, définissait-il Orlando. Et pour cause, le jeune homme éponyme, dont le lecteur fait la rencontre à la fin du XVIe siècle, traverse près de quatre cents ans d’histoire. Au fil de son périple, c’est toute la métamorphose du monde qui s’opère via son regard. Le récit oscille alors entre faits et inventions de l’autrice pour dresser un certain portrait du temps et des époques. Après tout, « qui a dit qu’une biographie devait être constituée de faits ? »
Pour cette adaptation, qu’elle cosigne avec Florence Minder, Léa Pohlhammer aussi a fait le choix de prendre quelques libertés avec l’œuvre originale. Travaillant à une version issue de morceaux choisis reliés par des ellipses, elle concentre sa pièce sur l’un des prismes les plus passionnants du livre : le soudain changement de sexe d’Orlando, qui s’endort homme et noble pour se réveiller femme.
Un éventail de styles

Seule au plateau, la comédienne peut compter sur les superbes costumes d’Aline Courvoisier pour endosser tous les rôles et jouer sur la fluidité des genres. Écriture inclusive et expressions contemporaines à l’appui, elle donne au texte de Woolf une dimension très actuelle. De la sorte, elle en propose une lecture nouvelle, qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à dynamiser en diversifiant les registres. De l’humour à la sensibilité, des inspirations stand-up à l’esprit cabaret, l’écriture scénique est aussi variée que maîtrisée.
C’est toute la finesse de cette adaptation qui multiplie les points d’entrée pour alimenter la dramaturgie. Car derrière les masques dont se pare Léa Pohlhammer au gré de la représentation, se dessine une certaine évolution de la société à travers les siècles. Réelle ou fantasmée, cette Histoire a en tout cas le mérite de retracer le parcours du jeune Orlando jusqu’à notre XXIe siècle, autant par ses continuités que par ses ruptures.
L’épure et le jeu

En guise de machine à explorer le temps, l’actrice et metteuse en scène s’appuie sur la scénographie épurée de Victor Roy, complétée des lumières brumeuses façon William Turner conçues par Cédric Caradec. Dans cet espace relativement abstrait – deux estrades, un rideau et quelques effets –, elle peut tout projeter. Or c’est avec beaucoup d’aisance qu’elle déroule le fil de sa pièce jusqu’à son terme, accompagnée de la réjouissante trame sonore d’Andrès Garcia.
Au cœur de ce dispositif, l’interprétation de Léa Pohlhammer reste effectivement un véritable pilier. Captivante du début à la fin, elle embarque le public dans son récit en créant avec lui une belle complicité. Assumant la caricature autant que les revendications qu’Orlando lui permet de porter, c’est avec une douceur certaine et une distance essentielle que l’artiste s’empare des mots de Virginia Woolf… à regretter que le voyage prenne fin si vite !
Orlando d’après Virginia Woolf
Création Scènes du Grütli – Genève
Du 1er au 17 octobre 2025
Durée 1h30.
Conception et jeu : Léa Pohlhammer
Adaptation et dramaturgie : Florence Minder et Léa Pohlhammer
Direction d’acteur·rice : Julien Jaillot
Chorégraphie : Prisca Harsch
Scénographie : Victor Roy
Création musicale : Andrès Garcia
Régie son : Fernando de Miguel
Création et régie lumières : Cédric Caradec
Costumes : Aline Courvoisier