Il en va des Molière comme des saisons, chaque metteur en scène s’y frotte, s’y pique et tente de se les approprier avec plus ou moins de succès. Jean Liermier ne cherche ni à faire entrer d’autres références dans Tartuffe ni à le surcharger de sens contemporains, il laisse la pièce faire son travail, être le reflet d’un microcosme, d’une époque où les faux dévots étaient pléthores, où les jeux d’influence étaient un sport, et où se révélaient les déséquilibres d’une maison sous emprise.
L’apparence de l’austérité et morale

Dans cette Genève protestante du XVIIe siècle, où le metteur en scène et directeur des lieux situe l’action, tout passe par la tenue et le maintien. Madame Pernelle (méconnaissable Philippe Gouin) impose d’emblée son autorité, silhouette noire et sèche, visage fermé sous un masque ridé, confite de dévotion. Elle évoque une figure d’un autre temps, à la croisée de l’austérité religieuse et du pouvoir domestique, avec quelque chose de Catherine de Médicis dans cette attitude de douairière d’occuper l’espace sans jamais céder.
Les costumes prolongent cette ligne, toute la famille est vêtue de noir dans une rigueur affichée que viennent nuancer la finesse des dentelles, la qualité des étoffes et les dessus colorés et joliment brodés. Rien d’ostentatoire, mais une opulence discrète et bourgeoise affleure et révèle les contradictions sous-jacentes de cette maisonnée au bord de l’implosion.
Une maison sous contrôle
Pour l’instant, tout semble en ordre, même si une fronde souterraine gronde. Installé comme un prince, Tartuffe, présent ou non, impose sa loi, écarte amis et parents pour mieux circonscrire le maître de maison et le garder sous sa coupe. Sous couvert de morale, il s’immisce partout, régente les comportements, redessine les rapports.
Orgon (Gilles Privat), entièrement « coiffé » par lui, s’abandonne sans réserve au désir du pauvre homme qu’il considère comme un frère, voire un être supérieur, tandis qu’autour de lui le doute et la suspicion gagnent le reste de la maisonnée. Tous, ou presque, voient clair dans son jeu, s’agacent, résistent et cherchent par tous les moyens – que ce soit le bâton, la séduction ou la confrontation – à se débarrasser au plus vite de cet omniprésent imposteur, plus mielleux que humble.
Dorine au centre
D’emblée, Dorine s’impose comme le véritable moteur de la maisonnée, et donc de la pièce. Elle écoute, observe, refuse l’inéluctable et, lorsque nécessaire, ne mâche pas ses mots. Chez Molière, les serviteurs sont souvent les plus lucides. Ici, la mise en scène en fait clairement le point d’équilibre.
Muriel Mayette-Holtz s’empare du rôle avec une belle pétulance, sans forcer l’impertinence mais en la laissant naître du rythme même du texte. Elle pique, elle mord, toujours à propos, et cela fait mouche. Elle protège autant qu’elle attaque, voit clair dans le jeu de Tartuffe et agit avec une forme d’urgence tranquille. Le choix de Jean Liermier s’impose alors avec évidence, mettre en lumière ce personnage sans trahir la pièce, mais en en déplaçant subtilement le centre.
Elmire, retenue et stratégie

Face à elle, un autre personnage féminin tire parfaitement son épingle du jeu. Seconde épouse de l’hôte de céans, Elmire, évolue dans cet espace contraint en jouant une partition plus retenue. Dans ce monde où l’on cache, bien évidemment, ce sein qu’on ne saurait voir, la sensualité ne s’expose pas, elle se déplace. Christine Vouilloz compose une Elmire droite, attentive, moins dans la séduction que dans l’intelligence de la situation.
Sa retenue devient une manière d’agir, de protéger les enfants, de maintenir un équilibre fragile face à une belle-mère envahissante et à un mari aveuglé. Elle avance avec plus de modestie qu’à l’accoutumée mais avec une belle constance, et c’est précisément ce qui fait ici sa force.
Une troupe au diapason
Autour de ces femmes prêtes à tout pour éviter le drame, les autres rôles trouvent leur place. Gilles Privat, tout en naïveté et hébétude retenues, compose un Orgon maladroit et touchant, crédible dans son aveuglement comme dans sa fragilité. Gaspard Boesch, en Cléante, frère d’Elmire, s’impose comme le personnage le plus sensé de la pièce, celui qui garde la mesure dans ses propos malgré un goût plus que prononcé pour la bouteille.
Passant de la robe à la soutane, Philippe Gouin compose un Tartuffe plus anguleux que véritablement sombre. Son visage taillé à la serpe évoque les bustes d’Adolfo Wildt. Moins tourmenté que ces figures de marbre, il glisse vers un léger burlesque, instillant une familiarité troublante au faux dévot de Molière.
Physionomie et costume ne sont pas sans rappeler celle du petit père des pauvres, figure d’humilité dont l’actualité récente a révélé la part d’ombre. La ressemblance, sans doute voulue, cherche à faire affleurer la perversité sous le masque et le trouble sous l’apparente bonté, mais elle achoppe à convaincre pleinement. Le personnage reste alors plus insinuant que véritablement menaçant, laissant planer une ambiguïté diffuse, presque gouailleuse, que son accent marseillais vient encore accentuer.
Un espace en mouvement

La scénographie accompagne ce travail avec une grande sobriété. Le plateau reste ouvert, structuré par quelques mouvements de cloisons qui permettent de passer d’un espace à l’autre aisément. Une table, deux chaises suffisent à installer les situations, rien ne vient alourdir le regard ni entraver le jeu.
Les murs, à peine esquissés, laissent apparaître des moulures stylisées, presque effacées, comme un décor en retrait qui ne cherche pas à s’imposer. Cette discrétion installe une forme d’intemporalité et permet à la pièce de circuler librement, sans être enfermée dans une reconstitution trop appuyée.
La langue en partage
Mais l’une des grandes forces de Jean Liermier tient à sa manière de travailler les alexandrins. Sous son impulsion, avec légèreté et précision, les comédiennes et comédiens s’en emparent, les font sonner, circuler et respirer tant dans leur prosaïsme que dans leur ironie mordante.
La langue de Molière suffit alors à emporter la tragicomédie, dans ses élans comme dans ses tensions, vive, acérée, et bien évidemment drôle. Le théâtre n’a plus qu’à suivre le mouvement, et les spectateurs à suivre le « flow » et à vibrer.
Tartuffe de Molière
Théâtre de Carouge
Du 3 mars au 2 avril 2026
Durée 1h55
Tournée
21 avril au 21 mai 2026 au Théâtre Kléber-Méleau
7 au 12 mai 2026 au Théâtre national de Nice
Mise en scène de Jean Liermier assisté de Katia Akselrod et de Luca Monteiro dans le cadre d projet transmission
Avec Bénédicte Amsler Denogent, Raphaël Archinard, Gaspard Boesch, Philippe Gouin, Muriel Mayette-Holtz, Gilles Privat, Raphaël Vachoux, Christine Vouilloz
Scénographie et costumes de Rudy Sabounghi
Assistanat costumes – Trina Lobo
Assistanat coiffure, maquillage et réalisation prothèse – Emmanuelle Olivet Pellegrin
Lumières de Jean-Philippe Roy
Univers sonore de Jean Faravel
Accessoires – Cam Ha Ly Chardonnens
Réalisation des costumes – Trina Lobo, Marion Schmid assistées de Zoé Piccand et Alicia Roch
Réalisation des corsets – François Tamarin
Coiffures – Fadila Adli
Construction décor – Chingo Bensong, Laura Bottani, Baptiste Novello, Grégoire de Saint Sauveur, Christophe Reichel
Peinture décor – Eric Vuille
Maquette 3d – Julien Soulier
Réalisation numérique – Alexandre Girardet, Solutionpixel
et l’Équipe technique du Théâtre de Carouge