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Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge : Question(s) d’identité

Interrogeant sa judéité à travers l'œuvre de l'écrivain hongrois Imre Kertész, Prix Nobel de littérature en 2002, Margaux Eskenazi signe une fresque théâtrale magistrale, traversant plus de 80 ans d'histoire européenne et dresse une tribune contre les totalitarismes.
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Face au public, Michael Charny endosse le rôle d’un maître de cérémonie un brin clownesque. Feutres de couleur en main, tableau blanc pour seul appui, il introduit le spectacle en installant une relation directe avec la salle. Il propose une initiation à la langue hébraïque, dans un équilibre entre approche pédagogique et décalage assumé.

La langue devient le point de départ. Il en explore les glissements, les frottements, les ambiguïtés. Il rappelle avec précision les racines communes de l’hébreu et de l’arabe, deux langues sémitiques construites sur une même architecture. À partir de là, les mots circulent, se répondent et se transforment.

© Loïc Nys

Les associations font apparaître des filiations (in)attendues – colonies de vacances et colonisation, décentralisé et camp de concentration. Le jeu fonctionne, les rires fusent, parfois traversés d’un léger trouble. Peu à peu, l’écoute se resserre. Derrière ces rapprochements émergent des réalités plus lourdes – conflits, antisémitisme, violences politiques contemporaines, montée des extrémismes. L’espace du spectacle se précise.

Rituels familiaux 

Sans temps mort, le plateau prend vie. La grande bibliothèque du fond, qui sert de décor, se transforme en salon. Dans une vitrine, quelques objets – un chandelier à sept branches – définissent la situation. Ce soir, c’est shabbat. La famille se retrouve, met la table, rejoue les rituels. Mais derrière la tradition, les tensions affleurent. Les manières de croire, de pratiquer, de transmettre s’opposent, parfois frontalement.

Autour de la grand-mère (Milena Csergo), au franc-parler et à l’humour acéré, la famille tente de tenir ensemble. Le père, quitté par sa femme, s’est réfugié dans une pratique religieuse stricte et sa collection de trains miniatures. Face à ce repli et à son incapacité à communiquer, les deux enfants cherchent leur place et s’opposent. L’aîné (Raphaël Naasz), en retrait, convaincu de ne pas être aimé, invite un ami, Barthélémy (Lazare Herson-Macarel), extérieur au cercle. La cadette (Armelle Abibou), elle, s’agace d’être reléguée aux tâches ménagères. Les positions se dessinent, les déséquilibres persistent. La scène fait apparaître, sans insister, une pluralité de rapports au judaïsme aujourd’hui en France, entre contradictions, ajustements et lignes de fracture.

L’arrivée de Rosa (Kenza Laala) – tante rock, double gouailleuse de la metteuse en scène – redistribue les cartes. Artiste à la recherche des traces hongroises de sa famille, elle prépare le spectacle auquel on assiste. Sa présence électrique modifie les rapports. Entre rires et larmes, entre introspection et questionnement, la question identitaire s’impose. Que signifie être juif aujourd’hui ? Et que faire de sa judéité ?

Circulations des temps et des lieux

Margaux Eskenazi construit le spectacle par strates. Les récits se croisent, se percutent, se superposent. De l’auto-fiction aux fragments de l’œuvre d’Imre Kertész, des prises de parole directes à un dialogue imaginaire entre son double et l’auteur hongrois Prix Nobel de littérature 2002, elle compose une fresque qui oscille entre passé et présent, et dessine un parcours initiatique et réflectif de Paris à Budapest, avec des détours par Israël. 

Les passages s’enchaînent avec netteté, sans rupture marquée. Le spectacle avance ainsi par glissements successifs. Le décor accompagne ce mouvement. Un même espace se reconfigure en permanence : salon, archives, bureau, seuil spectral d’un camp de concentration. Ces bascules permettent de faire coexister plusieurs temporalités. L’histoire ne reste pas à distance, elle infiltre écriture, mise en scène et mise en abîme. 

Le collectif
© Loïc Nys

La troupe constitue l’un des axes du projet. Les interprètes circulent entre les rôles, glissent d’une figure à l’autre. L’ami serviable, porteur d’une faute silencieuse, devient le fantôme d’Imre Kertész. Le petit-fils endosse la figure de György Köves, double littéraire de l’auteur. La grand-mère se transforme en Albina, compagne de plus de trente ans de ce dernier. Les registres varient, sans recherche d’unité de ton. Les présences se répondent, parfois s’opposent. De cette diversité naît une véritable épaisseur de jeu.

Le texte circule entre eux, se partage, se transforme selon les corps et les voix. Le travail collectif s’impose et fait émerger des points de vue multiples, des manières différentes d’habiter le monde. Lorsque les comédiens et comédiennes prennent la parole en leur nom propre, le spectacle se déplace. Ils évoquent leur rapport à la judéité à partir de leurs trajectoires, leur éducation, leurs racines. Ces moments introduisent du réel sans rompre avec la fiction. Ils ouvrent le champ, déplacent encore le regard.

Kertész en fil conducteur

L’œuvre d’Imre Kertész traverse le spectacle de part en part. Elle n’est jamais convoquée comme un simple appui, mais pleinement intégrée à la matière scénique. Sa présence infuse, accompagne Rosa, devient un interlocuteur qui déplace, contredit, relance. Au fil du spectacle, ce dialogue gagne en densité, met les certitudes à l’épreuve, ouvre des zones de doute.

L’auteur hongrois, que le régime actuel tend à invisibiliser l’œuvre, a écrit depuis cette expérience fondatrice des camps, où l’identité s’impose par la violence de l’histoire. Cette tension irrigue le travail de Margaux Eskenazi. Elle traverse les prises de parole, affleure dans les silences. La question de l’appartenance reste en mouvement, sans réponse arrêtée.

Les fragments de ses textes modulent le rythme, déplacent l’écoute, ouvrent des espaces de pensée. Les projections vidéo prolongent cette perspective, du côté de la Hongrie contemporaine, où le pouvoir de Viktor Orbán s’emploie à remodeler le récit national, notamment sur la période nazie. Un écho direct aux enjeux actuels que le 7 octobre, les terribles représailles qui s’en sont suivis, le génocide à gaza, la guerre en Iran et au Liban ne cessent de mettre à vif.

Tenue du temps
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La durée – près de quatre heures – devient un élément structurant. Le spectacle tient cette amplitude sans dispersion. Le temps file, sans suspension ni temps mort. Il avance avec constance, porté par la variété des formes et l’engagement des interprètes. Margaux Eskenazi aborde des questions sensibles sans simplifier. Elle laisse apparaître tensions, contradictions, zones d’incertitude. Elle ouvre des espaces de réflexion, sans refermer le débat, en plaçant chacun face à sa responsabilité. Personne n’est comptable des actes d’un autre, quels que soient les liens religieux ou familiaux. Aucune violence n’en justifie une autre.

Kaddish affirme ainsi une écriture scénique pleinement maîtrisée. L’autrice et metteuse en scène s’impose comme une voix importante de la scène contemporaine. Un théâtre qui articule pensée et incarnation, et fait du plateau un lieu de confrontation, de déplacement et de transformation des récits.

Envoyé spécial à Villeurbanne

Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge d’après l’œuvre d’Imre Kertész et les improvisations des interprètes
Création le  14 janvier 2026 à La rose des vents, Scène nationale de Lille Métropole – Villeneuve d’Ascq

Tournée
20 au 27 mars 2026 au Théâtre National Populaire, Villeurbanne
2 et 3 avril 2026 au Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, en partenariat avec le Théâtre des Quartiers d’Ivry
8 au 19 avril 2026 au Théâtre Gérard-Philipe, CDN de Saint-Denis

Dates passées
28 et 29 janvier 2026 au Théâtre des Îlets, CDN de Montluçon
6 et 7 février 2026 aux Gémeaux, Scène nationale de Sceaux
les
12 et 13 février 2026 au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, CDN

Traduction de Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huzsvai
Conception, adaptation et mise en scène de Margaux Eskenazi
Avec Armelle Abibou , Michael Charny, Milena Csergo, Lazare Herson-Macarel, Kenza Laala, Raphaël Naasz, Malik Soarès 
Dramaturgie de Guillaume Clayssen et Lazare Herson-Macarel
Collaboration à la mise en scène Chloé Bonifay et Tiphaine Rabaud-Fournier
Conseiller historique – Nicolas Morzelle
Scénographie de Sarah Barzic et Jean-Baptiste Bellon assistés de Mathilde Juillard
Lumière de Marine Flores
Musiques originales d’Antoine Prost et Malik Soarès
Son d’Atone (Antoine Prost)
Collaboration musicale et sonore deCamille Vitté
Vidéo de Raphaël Naasz
Régie générale, collaboration vidéo et son – William Leveugle
Chorégraphie de Sonia Al Khadir

Costumes et collaboration à la scénographie – Loïse Beauseigneur
Collaboration aux costumes – Angèle Glise
Assistanat aux costumes -Ilona Person Medina
Accessoires – Sarah Barzic
Peinture décors – Myrtille Pichon
Typographie – Maxime Brossard
Construction – Victor Veyron et Julien Ménard
Régie générale et plateau – Thomas Mousseau-Fernandez
Régie lumière – Marine Flores et Mona Marzaq
Régie son Rose Bruneau
Régie plateau et habillage Loïse Beauseigneur et Sarah Barzic

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