Portrait de Julie Kretzchmar © Agnès Mellon

Julie Kretzschmar : « La Saison Méditerranée 2026 est aussi un objet critique »

Six mois durant, l’événement porté par l’Institut Français se déploiera à travers plus de 200 rendez-vous sur l’ensemble du territoire et par-delà les rives méditerranéennes, à l’image de la grande séquence d’ouverture qui investira la ville de Marseille dès le 15 mai 2026. Rencontre avec la commissaire générale de cette grande manifestation.
11 mai 2026
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Vous avez longtemps vécu et travaillé à Marseille. Quel rapport entretenez-vous avec la Méditerranée ?

Julie Kretzschmar : C’est un lien viscéral et intime. D’un point de vue familial, j’ai une branche espagnole et une branche suisse qui ont convergé vers le sud de la France. C’est un lien qu’on ne choisit pas et dont on hérite. Mes études et mon début de carrière professionnelle étaient très liées aux questions migratoires. J’ai également vécu au Moyen-Orient après mon baccalauréat, en Syrie et au Caire. Depuis mes 16 ans, tout se croisait, jusqu’à la littérature de voyage qui était ma préférée. J’ai toujours été très sensible au pourtour de la Méditerranée, j’ai l’impression que c’est à partir de là que j’envisage le sujet de la citoyenneté politique, notamment la mienne.

Pour ce qui est de Marseille, c’est une ville que j’ai délibérément choisie. J’ai eu la possibilité, pendant l’écriture d’une thèse, de me demander où je souhaitais vivre et où j’avais envie de développer un travail. J’ai choisi Marseille comme une forme d’évidence. Ma carrière professionnelle, qui est très liée aux enjeux culturels en Méditerranée, s’est totalement nourrie de ce choix.

Quelle place cette ville occupe-t-elle dans la dynamique culturelle méditerranéenne ?
Danser ma ville avec le chorégraphe Taoufiq Izeddiou, le 16 mai 2026 au J4 à Marseille © Gabriela Carvalho

Julie Kretzschmar : C’est la ville qui incarne, de manière très vivante, ce que serait l’identité méditerranéenne de la France à l’échelle européenne, par exemple par sa plasticité à faire cohabiter différentes appartenances culturelles très puissantes et visibles. C’est une ville qui le permet par sa géographie, sa topographie et sa cartographie. Elle reproduit aussi des choses je connais dans d’autres villes méditerranéennes, avec ses différents quartiers qui deviennent des repères. Ce n’est pas du tout une chose figée, c’est très organique. Vivre à Marseille est aussi selon moi regarder des façons de vivre, des esthétiques, des sociabilités très ancrées et en mouvement.

On compare facilement Marseille à d’autres grandes villes méditerranéennes, alors qu’elles ne se ressemblent pas du tout. Ce qui les relie est plus impalpable. C’est une géographie du sensible, elle n’existe pas. La poétesse et peintre Etel Adnan se réfère à une Méditerranée qui est un imaginaire plus qu’une géographie rationnelle. Il y a quelque chose de très intime dans ce sentiment d’appartenance, qui est propre à cette région.

La Saison Méditerranée connaîtra une grande séquence d’ouverture à Marseille à partir du 15 mai. À quoi s’attendre ?

J’ai proposé à la Ville et à la plupart des opérateurs d’écrire collectivement cette séquence d’ouverture, à partir d’un énoncé assez simple, qui sont ces trois verbes : Arriver, Partir, Revenir. Cela permettait d’ouvrir la saison comme une forme de parcours relié au mouvement de la ville et à la mer. J’ai d’abord réfléchi à quelques lieux autour desquels réunir gratuitement le plus de spectateurs possible. J’ai commencé par dessiner quelque chose entre le jardin du Pharo, la Citadelle, le Château d’If, le Vieux Port, le J4 et le Grand Port. C’est un terrain de jeu collectif, tout est en plein air. Je voulais que l’ouverture incarne quelque chose de très organique. Pour moi, ce n’est pas du tout un cliché de penser la Méditerranée comme un lieu où on partage beaucoup, dehors et ensemble, et donc de le traduire concrètement par des espaces sans barrière.

Studio Photo Kegham sur la rue Omar al Mokhtar, Gaza, c. 1960 – Exposition Photo Kegham de Gaza : une archive inachevable, du 16 mai au 12 septembre 2026 au Centre Photographique Marseille.

Progressivement, j’ai sollicité quelques artistes pour imaginer des créations dédiées à cette ouverture et qui partent de Marseille : Sébastien Kheroufi, Hassen Ferhani, Mohamed El Khatib… Il y a beaucoup d’expositions, comme celle de Photo Kegham, par exemple, sur le premier studio photographique de Gaza, qui n’a pas encore été montrée en France. Dans cette ouverture, les artistes portent dans leur travail quelque chose de l’ordre du collectif et font entendre des voix et des récits. C’est ce qui relie la plupart des projets.

Qu’est-ce qui, dans le cadre de cette saison, définit la Méditerranée ?

Julie Kretzschmar : J’essaie de ne pas la définir, mais de l’aborder au pluriel. Faire que les regards et les récits soient pluriels et situés. C’est la base de mon travail, sur cette saison-là. J’ai posé cinq thématiques pour saisir de manière très actuelle les sujets les plus prégnants. De quoi parle-t-on ? De quoi les gestes artistiques se nourrissent-ils ? Quelles sont les urgences ? Ces questions, je les ai aussi mises en partage avec les personnalités que j’ai associées à cette saison.

Comment ces personnalités ont-elles été choisies ?

Julie Kretzschmar : Mon expérience professionnelle a été nourrie de conversations, d’apports de nombreux artistes avec lesquels je suis en conversation depuis une vingtaine d’années. C’était une forme d’évidence d’aborder la question de cette saison de manière collective, et que chacun apporte le regard et les impératifs de son contexte. À la fois dans un écosystème particulier, mais aussi pour l’ensemble des questions traversées. Geolianne Arab, Meriam Berrada, Mohamed Chabani, Ahmed El Attar, Seloua Luste Boulbina et Sofiane Ouissi ne se connaissaient pas forcément entre eux. Je les ai aussi choisis parce que ce sont des personnes qui, au-delà de leur grande intelligence et de leur grande finesse sur ces sujets, sont indépendantes.

Ommi Sissi (Beetle) de Mohamed Issaoui, le 17 juillet 2026 au Théâtre du Train Bleu à Avignon, dans le cadre de Rainbow Day & Night © Milena Anjali Antony

C’est un mot chargé selon les contextes depuis où on travaille. Ces personnes sont très indépendantes dans leur façon d’être critiques, qui est un des mots les plus précieux du vocabulaire. Il faut faire de cette saison un objet ouvert, plastique, mais un objet critique aussi. Elle ne porte aucun discours, mais elle programme des artistes qui ont peut-être des messages ou des statements, mais cela leur appartient. La saison est peut-être la chambre d’écho de ces messages-là. Elle permet vraiment de mesurer et de faire entendre la complexité et la nécessité d’une sphère critique, vivante et jeune. Au-delà de sa nécessité, elle est plus prometteuse, puissante, agissante que bien d’autres formes de discours.

La programmation rassemble propositions artistiques et questions sociopolitiques. Comment s’articulent-elles ?

Julie Kretzschmar : La saison a cet élan de faire entendre et de s’appuyer sur des artistes dont l’histoire personnelle et familiale est liée à celle de l’immigration, et en partie à notre histoire coloniale. Des histoires de différentes générations, d’ailleurs. On ne raconte pas du tout les mêmes choses quand on est né dans les années 1960 que dans les années 1990. La plupart des artistes inscrivent leur travail dans des mobilités, quand ils le peuvent. La distinction entre l’art et l’engagement social n’existe pas vraiment.

Quand on est journaliste indépendant en Égypte, on est de fait activiste. C’est la même chose pour la sphère indépendante artistique avec laquelle nous travaillons. Dans des moments de grande polarisation et de grande souffrance, les discours peuvent être perçus comme engagés, politiques, activistes. En réalité, non, ils sont sont avant tout nécessaires et existentiels. La question du politique est au centre de ce travail. Cela se reflète évidemment beaucoup dans la programmation, c’est quelque chose qui m’est personnel et qui me passionne.

Quelles sont les responsabilités d’un tel événement quand on sait tout le contexte et la guerre qui fait rage autour la Méditerranée ?
Al-Sirah Al-Hilaliyyah – L’Épopée des Banu Hilal de Bashar Murkus et Khulood Basel, le 27 juin 2026 à la Cité internationale de langue française, le 1er juillet 2026 au Théâtre du Châtelet et les 8 et 9 octobre 2026 au Théâtre des 13 vents à Montpellier © Khulood Basel

Julie Kretzschmar : La saison, ce sont plus de 200 structures qui travaillent et ont monté des projets de coopération avec des opérateurs des pays de la rive sud de la Méditerranée. C’est collectivement que nous nous situons dans ce contexte. Dans la question, il y a deux choses. Pour le contexte national, c’est une saison qui se passe en France, qui mêle beaucoup d’artistes arabes et d’artistes liés à l’histoire de l’immigration. Elle se regarde par le prisme des liens que nous avons avec ces pays-là. La Saison Méditerranée, de par ses objectifs, est liée aux enjeux de représentation de la diversité, et sur la question du racisme qui redevient de justice, d’égalité, de revendications très fortes. La stigmatisation, l’invisibilisation de certains récits est une question vraiment centrale. Il y a une urgence et une nécessité absolue sur ce sujet.

Après, il y a le contexte international, notamment avec la tragédie de Gaza. J’ai accueilli la volonté de beaucoup de structures de faire entendre au plus grand nombre de personnes d’autres récits que des points de vue binaires, clivants ou partisans. La saison est un objet qui se fabrique à partir de cette situation. Ce n’est pas une saison qui se défend de quoi que ce soit, c’est une saison qui accueille. C’est très différent et c’est peut-être la partie la plus complexe et la plus passionnante de ce que je fais.

La situation internationale et la position attendue de la France dans ces conflits infusent totalement les sociétés civiles avec lesquelles nous travaillons. Ce qui se passe ces deux dernières années infléchit beaucoup de choses et fait s’interroger les artistes de manière plus urgente. De manière directe et personnelle, j’ai beaucoup été interpellée par les communautés artistiques sur cette situation et ses conséquences.


Saison Méditerranée 2026
Du 15 mai au 31 octobre 2026

Séquence d’ouverture à Marseille du 15 au 24 mai 2026.

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