© Jacob Chetrit

Le Grand Vertige : Les rêves d’aventure de MégaSuperThéâtre

Au ThéâtredelaCité, en partenariat avec le Théâtre Sorano, la compagnie toulousaine crée cette dernière pièce d’un cycle consacré aux fictions. Une libre adaptation du Mont Analogue, roman inachevé de René Daumal, dans lequel l’auteur mêle récit d’aventure et quête spirituelle.
13 mai 2026
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Ramassés à l’avant-scène, assis autour d’une table basse sur des chaises sans âme, quatre individus discutent avec insouciance, tandis que le public prend place. Fausses plantes en guise de déco, une petite scène installée là avec un piano et deux micros, l’espace est extrêmement codifié. Au-delà, rien d’autre qu’un lourd rideau noir qui obstrue toute perspective. C’est de ce couloir, engoncé entre le monde de la représentation et celui de la fiction, que tout part. D’ailleurs, les techniciens s’affairent négligemment à tout mettre en place, apparaissant et disparaissant dans un ballet presque invisible bien avant le coup d’envoi.

À la manière d’Alice
© Jacob Chetrit

Le tableau l’annonçait, c’est désormais confirmé : c’est par un ersatz d’émission radio que Le Grand Vertige commence. Livres à la main, animateur et invités paraissent tout droit sortis d’un de ces programmes intellectuels qui se ressemblent tous plus ou moins. Le thème, pour cette édition : l’aventure. Et pour en parler, des experts naturellement, comme ce sédentaire spécialiste de René Daumal venu présenter le roman Le Mont Analogue

La copie proposée par MégaSuperThéâtre est conforme à la réalité. Trop, sans doute, avec cette séquence réglée à la seconde qui alterne malicieusement entre questions-réponses et interludes musicaux. Mais à qui est attentif aux détails, quelque chose est peut-être déjà en train de dérailler. À la manière d’Alice pénétrant malgré elle au pays des merveilles, le spectacle glisse soudain dans une dimension nouvelle. Fauché par un malaise en pleine lecture du livre inachevé, l’inexpert de l’aventure se retrouve projeté en plein cœur de son intrigue.

Un théâtre d’aventure

Cette étape franchie, Chloé Sarrat et Théodore Oliver, metteurs en scène du projet, s’éloignent alors peu à peu des codes ultra lisibles qui composaient leur introduction. En plongeant dans la fiction façon Lewis Carroll – même la figure du Lapin blanc a été convoquée –, ils ouvrent leur théâtre à une approche plus organique, plus allégorique aussi. Tout comme sa dramaturgie, qui tend à passer du récit d’aventure au parcours initiatique, Le Grand Vertige s’ouvre à tous les possibles. Dans un univers où rêve et réalité s’alimentent mutuellement, les degrés de lecture se multiplient aussi bien que les niveaux de conscience.

Reléguant dans un passé nébuleux l’émission radio des premiers instants, MégaSuperThéâtre abandonne à son tour l’observation passive au profit de l’expérience. Alors la machinerie théâtrale, sa poésie, ses effets et ses illusions sont tour à tour convoquées, dans une écriture qui tient avant tout du plaisir de jouer. L’espace-temps des merveilles a cela de réjouissant qu’il rend tout concevable. Pas étonnant que chacun s’y précipite avec un engouement presque enfantin, quitte à y laisser – rarement – quelques plumes dans les longueurs.

Le Mont Analogue
© Joakim Muñoz-Norée

Derrière ses apparences de récréation, Le Grand Vertige ne perd toutefois pas de vue ce que soulève le roman sans fin de René Daumal. C’est précisément dans son sillage que se déploie la structure de la pièce, permettant, par-delà la fable, de porter un regard acéré sur le monde. C’était déjà le cas dans le roman, écrit entre 1939 et 1944, à travers lequel transparaissait une vision contemporaine à l’aune de la Seconde Guerre mondiale. Dans cette adaptation, que les deux metteurs en scène partagent avec Laurie Guin, d’autres génocides, conflits armés, culturels, religieux ou idéologiques viennent en éclairer la lecture.

Le Mont Analogue, cette montagne invisible que les Européens occidentaux rêvent de gravir, devient ainsi prétexte à questionner l’humanité elle-même. C’est en plein milieu de son ascension, au détour d’une virgule, que la mort de son auteur aura laissé le roman en suspens. Sans chercher à en deviner la fin, MégaSuperThéâtre se place dans son sillage pour en raviver les interrogations. S’en dégage un spectacle aussi jubilatoire que réflexif, qui ne cède rien de son profond désir de théâtre.

Envoyé spécial à Toulouse

Le Grand Vertige d’après Le Mont Analoguede René Daumal
ThéâtredelaCité en partenariat avec le Théâtre Sorano – Toulouse
Du 6 au 21 mai 2026
Durée 1h40.

Tournée
21 juillet 2026 au
Festival de Figeac

Mise en scène de Chloé Sarrat et Théodore Oliver / MégaSuperThéâtre
Adaptation de Laurie Guin, Chloé Sarrat et Théodore Oliver
Jeu – Sachernka Anacassis, Élise Friha, Simon Le Floc’h, Théodore Oliver, Quentin Quignon, Chloé Sarrat, Lionel Ueberschlaag et Fanny Violeau
Composition musicale – Jules Cassignol
Musique live – Jules Cassignol et Lucie Garrigues
Son – Clément Hubert
Lumière – Édith Richard et Lionel Ueberschlaag
Scénographie – MégaSuperThéâtre
Collaboration à la scénographie – Analyvia Lagarde
Costumes – Coline Galeazzi
Régie générale – Édith Richard
Avec la participation de l’ensemble de l’équipe permanente et intermittente du ThéâtredelaCité

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