« Ce n’est pas une crise de gestion, c’est un choix politique »
Robin Renucci
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Robin Renucci : Je ressens une profonde brutalité, un sentiment de maltraitance. Je fais partie de ceux qui reçoivent ces coups. Cette décision intervient alors que nos saisons sont engagées, que des contrats sont signés et que des dépenses sont déjà réalisées. C’est un malaise terrible pour un directeur, pour un gestionnaire, pour une institution qui a la responsabilité d’une gestion saine et qui, la plupart du temps, anticipe les situations. Que cela survienne alors que tout est déjà enclenché n’est pas normal. Ce n’est pas un simple arbitrage budgétaire. C’est une remise en cause de la parole de l’État. Nous, artistes, avons besoin de nous projeter, puisque nous travaillons dans l’inconnu. Nous avons besoin d’une forme de stabilité. Que cet engagement nous soit retiré en cours d’année est terrible.
Concrètement, où en êtes-vous aujourd’hui ?
Robin Renucci : Nous avons d’abord été ponctionnés de 3 % de notre budget alloué par le ministère de la Culture au mois d’avril, soit 90 000 euros. Puis une seconde retenue est intervenue sous la forme d’un surgel de 375 000 euros, que nous espérons voir levé le 15 septembre. Sans cela, nous ne pourrons pas redémarrer la saison. Au total, ce sont 465 000 euros qui sont en jeu pour La Criée. Cela représente 75 % des moyens encore disponibles pour notre activité et 15,6 % de moins que notre budget 2025. C’est gigantesque. Il faudrait renoncer. Mais renoncer à quoi ? C’est précisément là que tout devient insupportable : renoncer à des créations, supprimer des emplois, réduire durablement l’activité.
Au-delà de la possibilité de ne plus jouer, quelles seraient les conséquences ?
Robin Renucci : Je pense d’abord aux compagnies que je soutiens et que j’ai choisi d’accompagner. C’est cruel de se dire que nous devenons nous-mêmes les fossoyeurs de quelque chose que nous n’avons jamais voulu détruire. Toute mon inquiétude va à ces artistes avec lesquels je me suis engagé, en résidence, en coproduction, en diffusion. Nous sommes condamnés à faire des calculs terribles. Quel spectacle supprimer ? Quel poste ne pas remplacer ? Quel artiste ne plus accompagner ? Quel territoire abandonner ? Je refuse d’être celui à qui l’on délègue le choix de ce qui doit disparaître.
Je pense aussi aux techniciens, aux techniciennes, aux administrateurs qui quittent le métier, perdent le bénéfice de l’intermittence et basculent dans la précarité. Au-delà du spectacle vivant, c’est tout un écosystème qui vacille. À Marseille, je mesure très concrètement ce que le théâtre reçoit en subventions et ce qu’il génère ensuite pour l’hôtellerie, la restauration, le tourisme et l’économie locale.
Depuis hier, vous recevez des soutiens venus de tous les horizons politiques. Est-ce que cela vous rassure ?
Robin Renucci : Cela fait du bien, c’est un peu de baume au cœur. Mais il faut que cela dure. Le SYNDEAC, notre syndicat, est lui aussi extrêmement mobilisé pour porter cette alerte auprès des pouvoirs publics et de l’opinion. Ce n’est sans doute qu’un début. J’espère surtout que cette mobilisation permettra enfin de parler de culture dans le débat politique, notamment pendant les campagnes électorales, et de remettre sur la table la revendication d’un budget porté à 1 % de celui de l’État. On parle de 14,70 euros par habitant et par an pour la culture. Quant au spectacle vivant, cela représente à peine vingt-deux centimes par habitant. C’est sur ces vingt-deux centimes que l’on cherche encore à faire des économies. Les chiffres méritent d’être remis en perspective. Et au-delà des chiffres, il y a tout ce que cela véhicule, les procès en assistanat, les critiques contre l’intermittence, alors même que la culture produit de la richesse, de l’emploi et du lien social.
Comment expliquez-vous cet acharnement contre la culture et le spectacle vivant ?
Robin Renucci : Parce que ce n’est pas une crise de gestion, c’est un choix politique. Les chiffres comptent justement parce qu’ils révèlent cette réalité. Nous vivons un moment où les démocraties sont confrontées à une offensive profonde contre leurs contre-pouvoirs. On installe la défiance envers la connaissance, envers la recherche, les journalistes, les enseignants, les artistes, les associations, les syndicats, tous ces corps intermédiaires qui rendent possible la délibération démocratique.
Pendant ce temps, les algorithmes remplacent progressivement ces espaces de discussion. Ils nous individualisent, nous enferment dans des communautés, nourrissent le ressentiment au détriment du débat. C’est un terrain favorable au populisme et à l’extrême droite. Notre travail artistique consiste précisément à lutter contre cela.
Nous ne réfléchissons d’ailleurs pas assez à l’évolution de notre modèle. L’affaiblissement du service public de la culture n’est pas une économie, c’est une faute politique. La culture n’est pas un secteur parmi d’autres, c’est une institution démocratique, au même titre que l’école, l’université ou la justice. Le théâtre demeure l’un des derniers espaces où une société accepte encore de se regarder les yeux dans les yeux.
Affaiblir durablement ces institutions produira bien davantage que quelques économies budgétaires. Cela réduira notre capacité collective à débattre, à créer et à transmettre. Ce que nous demandons n’est pas un privilège. Nous demandons simplement à l’État de respecter les engagements qu’il a pris. Un budget peut évoluer, mais la parole publique ne peut pas devenir réversible sans fragiliser durablement la confiance démocratique.



