Madeleine Fournier ©Maxime Bony

Un secteur en crise – Épisode 15 : Madeleine Fournier

Bien avant le gel des crédits annoncé cet été, les compagnies avaient déjà appris à créer dans l'incertitude. À Avignon, la chorégraphe raconte comment cette fragilisation permanente modifie les choix artistiques, pousse les jeunes créateurs hors du métier et menace la diversité des œuvres.
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« La culture subventionnée est en train de céder aux lois du marché »

Madeleine Fournier, danseuse et chorégraphe, compagnie Odetta
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

Madeleine Fournier : Ici, à Avignon, tout se mélange. Il y a l’euphorie du festival et, en même temps, des messages tellement contradictoires que l’on ne sait pas où on va demain. On est dans un moment de casse assez systématique du service public, qui dépasse largement le seul secteur culturel. C’est alarmant depuis un bon moment déjà. Mon espoir, à moins d’un an de la présidentielle, c’est qu’il y ait une véritable prise de conscience collective. Je sens autour de moi un profond désir de changement, parce que nous sommes pris à la gorge de tous les côtés et qu’il devient urgent d’imaginer un autre projet de société.

Concrètement, comment cette incertitude a-t-elle affecté votre compagnie ?

Madeleine Fournier : Ça fait plusieurs années que la situation se dégrade un peu plus chaque saison. Il y a eu un premier grand moment de flou en 2024, après la dissolution de l’Assemblée nationale. La loi de finance a été reportée, tout s’est retrouvé gelé. Les lieux ne prenaient plus aucune décision de programmation ou d’engagement auprès des compagnies, parce qu’ils ne connaissaient pas leur propre budget. On avançait complètement à l’aveugle sur les créations à venir. Pour Growing piece, la pièce que je joue actuellement à Avignon, les réponses tardaient à venir. Tout est resté suspendu pendant des mois. C’est en partie pour cela que j’ai choisi de monter une pièce plus légère, un duo. Hors de question, dans ce climat, de repartir sur une grosse production. C’était inenvisageable.

La danse est-elle un secteur particulièrement exposé ?

Madeleine Fournier : Notre conseillère à la DRAC nous a expliqué qu’en Île-de-France ils avaient réussi à éviter une baisse directe des subventions pour la danse, parce qu’ils savaient que, si elles diminuaient à ce niveau-là, elles ne seraient sans doute jamais rattrapées. C’est une bonne nouvelle, mais cela reste une toute petite part au milieu de toutes les coupes budgétaires. La danse est de toute façon beaucoup moins dotée que le théâtre. Il y a moins de compagnies, moins de programmation. Nous sommes déjà minoritaires.

Qui, selon vous, est le plus fragilisé par cette situation ?

Madeleine Fournier : Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les artistes encore peu ou pas repérés. J’en vois autour de moi commencer à se reconvertir ou sortir de l’intermittence. Ceux qui peinent à monter une première création quittent rapidement le secteur, faute de soutien et de moyens pour montrer leur travail. Une fois sortis de l’intermittence, il devient extrêmement difficile d’y revenir.

Et vous-même, malgré une compagnie installée depuis neuf ans ?

Madeleine Fournier : Je suis privilégiée d’avoir ma compagnie, cela me permet de continuer à monter des projets. Mais cela reste extrêmement fragile économiquement. Moi-même, je ne sais pas si je vais réussir à renouveler mon intermittence l’année prochaine. Pour notre dernière création, nous avons dû puiser dans les fonds propres de la compagnie. C’est la première fois que cela nous arrive depuis sa création, en 2017.

Comment se mobiliser dans un secteur aussi éclaté, où tout le monde travaille en freelance ?

Madeleine Fournier : Il faut se syndiquer. Ma compagnie a rejoint le Syndeac il y a deux ans. Mais nous sommes tous freelances, dispersés, nous ne formons pas un collectif qui se retrouve chaque jour sur un même lieu de travail. Il faut sans cesse reconstruire les mobilisations. Le Festival d’Avignon est l’un des rares moments où les artistes, les médias et le public se retrouvent au même endroit. C’est ce qui explique l’écho de la lettre ouverte lue en Cour d’honneur. Maintenir cette dynamique le reste de l’année est beaucoup plus difficile.

Pourquoi est-il important que cette mobilisation dépasse le seul monde de la culture ?

Madeleine Fournier : Parce que ce qui arrive aujourd’hui à la culture touche aussi l’hôpital, l’école et l’ensemble du service public. Défendre la culture, c’est défendre un bien commun. La création est un droit, tout comme l’accès aux œuvres. Il faut penser cette mobilisation dans un cadre plus large que celui de notre seul secteur.

Un modèle différent est-il pensable, dans ces conditions ?

Madeleine Fournier : On ne peut pas être seulement dans l’opposition à ce qui se passe. Il faut essayer, jusqu’au bout, de faire entendre raison au gouvernement, mais surtout réfléchir ensemble à la suite. Si nous avions les moyens, comment voudrions-nous les répartir ? Comment penser une politique culturelle vraiment populaire, accessible et inclusive ? Je trouve qu’il y a quelque chose de presque joyeux dans cette crise, au sens où elle nous oblige à nous réinventer, à être plus solidaires les un·es avec les autres et à préparer des propositions pour le jour où nous aurons, je l’espère, l’occasion de les mettre en œuvre.

Mais cette réflexion passe aussi par la manière dont les œuvres sont aujourd’hui produites et programmées. Ce qui m’inquiète, c’est la tendance des lieux à prendre de moins en moins de risques, avec une forme d’uniformisation des spectacles, en danse comme ailleurs. Défendre le service public de la culture, c’est défendre la diversité des formes et permettre à des écritures qui ne répondent pas aux seules lois du marché d’exister. Or j’ai le sentiment que la culture subventionnée commence elle aussi à s’en rapprocher, où seuls survivraient les spectacles capables de remplir les salles. C’est le signe que quelque chose ne va plus.

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