Madeleine Fournier choisit ses mots avec soin. Chaque phrase semble suivre une respiration intérieure, comme si la parole prolongeait le mouvement. La danse s’est imposée très tôt dans sa vie, comme une évidence. « J’ai eu un parcours assez classique de danseuse, confie-t-elle. J’ai commencé très jeune, puis l’adolescence est arrivée avec le Conservatoire, les horaires aménagés pendant les études… Tout s’est fait naturellement. Il y avait quelque chose d’évident dès le départ. Ensuite, les choses ont évolué au fil du temps, mais la danse n’a jamais quitté ma vie. »

Ses journées se sont construites autour du corps en mouvement, de la musique, des salles de classe et des studios. Peu à peu, elle en a fait son langage le plus intime : une manière d’être au monde. « Très vite, j’ai commencé à chorégraphier. Au Conservatoire, déjà, cela faisait partie de la formation. J’aimais inventer, mettre en scène, imaginer des formes. C’était naturel. » Créer pour elle relève du même geste que respirer.
Une grammaire du sensible
Les rencontres ont jalonné son parcours comme des repères sur une carte. Au CNDC d’Angers, Madeleine Fournier découvre un terrain fertile où les corps dialoguent, se cherchent, se frottent aux imaginaires des autres. C’est là qu’elle rencontre Jonas Chéreau, avec qui elle signe quatre pièces au fil de huit années de complicité et d’expérimentations. « On a vraiment grandi ensemble », confie-t-elle, évoquant un compagnonnage fondé sur la confiance et l’écoute.
Cette collaboration a profondément marqué ses débuts et façonné sa pensée chorégraphique. Ensemble, ils ont imaginé des œuvres où le sérieux et l’absurde se rejoignent dans un même élan, de véritables expériences socio-historico-philosophico-absurdes nourries par des recherches rigoureuses en sociologie, en histoire ou en philosophie, mises en scène avec un esprit décalé, expérimental et ludique.
Elle cite aussi le chorégraphe Loïc Touzé, dont elle retient « l’attention à l’imaginaire », la manière de laisser entrer la fiction dans la danse, de convoquer les images plutôt que de les montrer. Et puis Odile Duboc, grande figure de la poétique du mouvement, qui lui a transmis l’importance des éléments – l’air, l’eau, le feu, la lumière – comme partenaires du geste. Ces filiations discrètes, mais décisives, irriguent encore son travail. Chez elle, le mouvement n’est jamais pur formalisme, il s’ancre dans une matière vivante, traversée d’émotions, d’impressions et de mémoire.
Le végétal comme miroir du corps

De là est née Growing Piece, sa dernière création, conçue comme un prolongement de cette écoute du vivant. L’inspiration vient d’un récit ancien, extrait des Métamorphoses d’Ovide : celui des Héliades, sept sœurs changées en peupliers après la mort de leur frère. Cette légende, dit-elle, l’a immédiatement touchée par ce qu’elle raconte du passage et du deuil. « Souvent, les métamorphoses interviennent comme des punitions dans la mythologie grecque ; ici, c’est le deuil qui les transforme », précise-t-elle. Ce basculement d’un état à un autre, cette mutation lente où la mort ouvre sur une autre forme de vie, l’a conduite vers le végétal. Dans cette métamorphose, il y a à la fois la perte et la persistance, la douleur et la continuité.
Sur le plateau, elle relie cette mythologie ancienne à une observation contemporaine : celle des mouvements des plantes. Les tropismes – ces infimes élans qui orientent les végétaux vers la lumière ou la chaleur – deviennent pour elle une métaphore du corps sensible. « Ces mouvements minuscules, invisibles à l’œil nu, me rappellent les émotions humaines, dit-elle. Ce qui bouge en nous sans se voir. » La danse devient ainsi un langage intérieur, une écriture des affects. Dans ses gestes, le corps cherche, hésite, s’incline, se redresse. Il croît lentement, comme un être en devenir.
Un duo au souffle organique
Pour Growing piece, Madeleine Fournier retrouve le musicien Julien Desailly. Ensemble, ils avaient déjà collaboré en 2023 sur Branle, une pièce de groupe inspirée des danses traditionnelles. Cette fois, on les retrouve dans un duo plus dépouillé, plus intime, centré sur la relation entre geste et son.
Julien Desailly joue d’une cornemuse des Balkans, dont le souffle ample semble prolonger celui du corps. « Dans Branle, la musique menait le groupe dans un dispositif proche du bal traditionnel, raconte-t-elle. Ici, c’est plus fluide, plus ambigu. Parfois, c’est la danse qui guide, parfois, c’est le son. » Dans ce dialogue, il n’y a plus de hiérarchie, mais une circulation constante. Le mouvement répond à la vibration sonore, la musique devient matière, la danse devient rythme. Ensemble, ils cherchent ce point d’équilibre où la sensation rejoint l’écoute, où la forme s’invente dans l’instant.
L’art d’habiter le monde

La dimension visuelle, toujours présente chez Madeleine Fournier, trouve ici une force symbolique. La couronne de fleurs qui sert de décor évoque autant le deuil qu’une célébration festive. Elle convoque les rituels anciens, les images antiques, les fêtes populaires. « Le végétal est partout : dans l’ornement, dans la décoration, dans la mémoire collective. J’aime proposer des signes qui ouvrent des pistes de lecture », explique-t-elle. Ainsi, les fleurs, la lumière, les couleurs deviennent des points d’ancrage pour l’imaginaire. Loin de la pure abstraction, sa danse construit des paysages de sensations.
Proche de la nature et de ce qu’elle lui inspire, l’artiste aime travailler in situ. Cela lui offre d’autres espaces d’expérimentation. « En extérieur, tout change : le rapport au temps, à la lumière, aux contraintes. On doit s’adapter au vent, à la température, à la durée. L’intensité n’est pas au même endroit, mais la nature porte aussi beaucoup. » Dans ces conditions mouvantes, elle retrouve l’essence de son geste : une danse qui respire avec le monde, poreuse, attentive, habitée par le vivant.
Entendre le silence
Sous sa douceur, sa pensée précise et éclairée, on devine une conviction forte : celle que la danse peut dire quelque chose du monde, de son rythme et de ses métamorphoses. Growing piece en est l’incarnation délicate : une œuvre qui fait entendre le silence du végétal, la patience du corps, la lente persévérance du vivant. Dans un temps où tout s’accélère, Madeleine Fournier nous invite à ralentir, à observer, à écouter grandir ce qui, souvent, nous échappe.
Growing Piece de Madeleine Fournier
Atelier de Paris – CDCN dans le cadre de #Scènes d’automne
du 5 au 6 novembre 2025
durée 1h00
Chorégraphie et interprétation – Madeleine Fournier
Musique et interprétation – Julien Desailly
Scénographie et lumières – Andrea Baglione
Costumes – Lou Thonet
Regard extérieur – Jérôme Andrieu, Sonia Garcia, Ruth Childs, Catherine Hershey, Anne Lenglet