Ecrite en 1896 et librement inspirée du Macbeth de Shakespeare, Ubu Roi demeure l’une des plus féroces satires du pouvoir. La figure grotesque et tyrannique du père Ubu constitue depuis toujours un redoutable instrument pour dénoncer les dictateurs, les autocrates et les excès du pouvoir absolu. Mohamed Kacimi s’en était déjà emparé avec Ubu Président. Aujourd’hui, Jean-Marie Galey s’en saisit avec une plume inspirée et incisive. En lui insufflant des apartés de sa propre écriture, nourris par l’actualité, il fait résonner l’œuvre avec notre époque et s’attaque aux maux qui gangrènent nos sociétés, aux dérives politiques et sociales qui menacent de conduire le monde vers la catastrophe.
Une satire réjouissante

Le spectacle s’ouvre sur la projection d’un authentique spot publicitaire des années 1970 vantant les mérites d’une chaîne de restauration rapide, où le hamburger est roi. Puis retentit la voix du chanteur d’origine néerlandaise, Dick Annegern, réveillant des souvenirs : « Il avait un tout petit zizi et un gros cul, Le père Ubu ». Écrite en 1974, l’année de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République et du premier choc pétrolier, qui marque la fin des Trente Glorieuses, cette chanson n’a rien d’anodin. Le message est clair : les « emmerdres » qui minent notre époque ne datent pas d’hier.
« Bêtes et méchants, les deux emmerdants »
Le Père Ubu, ce personnage lâche, brutal et grotesque a troqué « sa chandelle verte » contre une casquette rouge ! Vêtu d’un pantalon de costume évoquant un mafieux, et d’un ventre rebondi par la malbouffe, Jean-Marie Galey interprète un Père Ubu, qui rappelle immédiatement Donald Trump. Le comédien excelle dans ce rôle de bouffon pathétique. Face à lui, Teresa Ovidio campe une mère Ubu, a tronqué ses rondeurs pour la silhouette filiforme d’un mannequin, vêtue de robes de grandes marques et perchée sur escarpins aux célèbres semelles rouges. Exubérante et autoritaire, elle est dévorée par la soif de pouvoir et d’argent. Elle vocifère, s’agite et manipule son époux, le menant à sa perte.
Une troupe ubuesque à souhait

L’impressionnant comédien franco-bulgare est tour à tour Venceslas – Roi de Pologne tué par Ubu pour accéder au pouvoir – le Czar de toutes les Russie aux accents résolument « poutinesques » et l’empereur Chinois aux accents coréens. Chacune de ses apparitions provoquent de francs éclats de rire. En Capitaine Bordure, l’épatant Jules Fabre compose un traître aussi séduisant que redoutable. Beau gosse cynique, il brandit à merveille « la tronçonneuse à finance dans un nuage de coke ». Le formidable Maxence Boszormenyi prête au fils du roi de Pologne les traits d’un geek surdoué, expert en manipulation des fake news. Tandis que l’irrésistible Valentine Galey campe une reine devenue influenceuse compulsive, rivée à son téléphone portable jusque dans les situations les plus dramatiques. Comme le glisse malicieusement dans une de ses digressions scéniques Jean-Marie Galey, « les temps étant à l’économie », les quatre interprètent endossent avec une aisance folle leurs divers personnages.
Une cavalcade inspirée
S’emparant de tout l’espace scénique, Jean-Marie Galey donne à sa mise en scène un rythme évoquant les films burlesques américains. Les comédiens et comédiennes font tournoyer cette danse macabre mise en place il y a plus d’un siècle. Parce que le rire demeure l’une des armes les plus efficaces contre les abus du pouvoir et la bêtise, ce Ubu Roi frappe juste. Bravo.
Ubu Roi, d’Alfred Jarry
Théâtre du Chêne Noir – Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026
Durée 1h20
Libre adaptation et mise en scène Jean-Marie Galey
Avec Jean-Marie Galey, Teresa Ovidio, Jules Fabre, Miglen Mirtchev, Maxence Boszormenyi ou Mati Galey, Valentine Galey
Lumières : Stéphanie Daniel
Vidéaste : Muriel Habrard
Costumes : Corinne Chicheportiche.



