Des spectateurs qui s’alignent pour recevoir une gifle ? L’image a de quoi faire lever le sourcil. C’est pourtant une séquence phare de ce spectacle entre théâtre et performance. Sur la base du volontariat, ils sont quelques dizaines à rejoindre une queue pour soulager un comédien qui doit recevoir une quantité de claques proportionnelle au nombre d’hommes présents dans l’assistance.
Véritable réquisitoire contre la brutalité patriarcale (96% des auteurs de violences sexuelles sont des hommes, selon un rapport de 2025 de l’Ined), la pièce assène un formidable coup de pied dans la fourmilière, invoquant sans mal cette female rage qui trahit le ras-le-bol d’une génération post #MeToo qui s’agace que rien ne change.
Lauréate du prix ARTCENA, des Journées de Lyon des Autrices et Auteurs de Théâtre et du Prix T.13 (2026) pour sa dernière création 0783635473, la compagnie fait tourner les têtes.
Un humour grinçant

C’est un titre qui interpelle. Empruntant la typographie et le personnage éponyme des incontournables album Martine, la pièce plonge l’héroïne de Gilbert Delhaye dans cette expérience tristement commune. Et ce décor bleu-rose délicieusement kitch devient un laboratoire du genre dans lequel chacun est sommé de se positionner.
Rire ou ne pas rire. Telle est la question. En flirtant avec le malaise, l’indicible, le vulgaire, la compagnie conduit le public devant une série de fourches et le somme de trancher à sa place.
Laquelle chante le mieux ? Laquelle est la plus belle ? Laquelle a été violée ? Avec une candeur glaçante, respectivement affublées d’une robe bleue et d’une robe rose, Fiona Julien et Mélodie Fourmeaux, les deux interprètes, attendent la réponse d’un public à qui on a pris le soin de confier de petits papiers, eux aussi roses et bleus, pour voter.
Millefeuille dramaturgique
À cet impossible questionnaire succède une série de séquences aussi grisantes que cyniques, avec chaque fois un nouveau prisme, une nouvelle esthétique. Ces partis pris rentrent parfois en contradiction, mais le fil conducteur de l’ensemble reste le même, un humour ravageur qui ne perd jamais de vue sa cible. Il faut dire que violeurs, agresseurs et complices en prennent pour leur grade. Enfin, la honte et la peur changent de camp.
Le parti pris a l’avantage de laisser à la pièce une grande plasticité. Défilé, stand-up, témoignages réels ou scriptés, marionnette, performance… Tout medium est bon pourvu que le message passe. La proposition fragmentée rappelle une des premières mises en scène de la compagnie : La passion a un sein plus petit que l’autre, une série de tableaux pour questionner le désir, l’amour, l’emprise, l’asymétrie, la violence…
Le découpage offre aussi à la proposition un sens de l’urgence. Mégaphone à la main, les performeuses annoncent les titres de chaque tableau, l’occasion chaque fois de s’aventurer dans de nouvelles conventions de jeu mais aussi de poser sur la table les différends stratégiques sur le sujet : vengeance, anti-carcéralisme, lesbianisme politique…
Redonner au spectateur la capacité d’agir

Plus que jamais, l’intime se voit porté sur place publique. C’est l’endroit idéal pour conférer un caractère démocratique à une proposition inventive qui pourrait sans peine dérouler chacun de ses volets.
De son système de vote artisanal aux séquences participatives, Martine au viol se vit collectivement. Chaque représentation génère son lot de surprise. Que penser de ce sénior qui s’aligne sagement pour recevoir un baiser d’une des jeunes interprètes ? Que dire de ce « not all men » qui fuse pendant le bord-plateau ? Un homme qui vient fièrement récolter sa gifle est-il un « performative male » ? Doit-il venir offrir cette réparation symbolique puisqu’il incarne, malgré lui, un privilège vis-à-vis des deux interprètes ? Et s’il a lui même été victime de violences sexuelles, qu’en est-il ?
Si la pièce permet de parsemer les esprits de petits points d’interrogation, elle a aussi le mérite de redonner aux victimes la capacité d’agir, à l’instar de cette balançoire en bois sur laquelle elles sont invitées à inscrire le nom de leurs agresseurs.
Avec son bord plateau systématique, la pièce s’affranchit définitivement du rapport vertical artiste-public et offre à tous un droit de réponse. La compagnie sait qu’elle va générer du désaccord mais elle ne s’en tient pas à un débat théorique, elle est prête à l’assumer. Ce pourrait être anecdotique, mais pour un spectacle qui juxtapose provocation et traumatisme, c’est le signe d’une éthique solide. L’assistance n’est plus cantonnée à un rôle de réceptacle pour la catharsis des performeur·ses. Quoi de mieux pour porter un sujet qui nous concerne tous ?
Martine au viol de Célia Jaillet et Mélodie Fourmeaux
La Manufacture – Festival Off Avignon
Du 7 au 21 juillet 2026
Durée 1h25
Texte – Célia Jaillet
Mise en scène – Mélodie Fourmeaux
Interprétation – Fiona Julien, Mélodie Fourmeaux, Célia Jaillet, Paul Labourgade (en alternance avec Cyrille Delemotte)
Scénographie – Ghil Meynard, Clément Morel
Costumes – Elsa Faure, Valentine Durand, Marilou Fourmeaux, Ella Khalizad, Benjamin Gournay, Benjamin Jeannot
Musique – Adri·e Pineaud, Néréa Dezac
Vidéos – Irane Azmoudeh, Kadiatou Camara, Marie Champion, Néréa Dezac, Elsa Fafin, Laodicée Hazim, Marianne Humbert, Maëlle Garcia, Véronique Gawedzki, Jacques Girard, Sasha Goetschy, Myette Gravier, Emmanuelle Griffon, Agathe Groult, Sarah Jahanbakhsh, Margot Laverdant, Eloise Lenoble, Mylène Lerat, Anne Lorient, Theresa Machado, Laurène Marx, Jade Pappagallo, Leslie Pividal, Mathilde Riu, Yanhu Shi, Déborah De Robertis, Léonore Vanryssel, Julie Wauquiez



