© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre : Six pieds sous terre

Pour la dernière semaine du 80e Festival d’Avignon, les deux artistes présentent leur dernière création à La FabricA. À l'aune d'une planète en surchauffe, ils signent une pièce d’anticipation qui multiplie les registres et, paradoxalement, reste essentiellement à sa propre surface.
20 juillet 2026
Ecouter cet article

De lourdes portes métalliques enferment le plateau à jardin et au lointain, imposant un huis-clos physiquement manifeste. Tout autour de l’espace, des bouches d’aération et des bobines de tuyaux à incendie suggèrent de leur rouge éclatant un bâtiment entièrement contrôlé. Ce que Marion Siéfert et Matthieu Bareyre annoncent dans le titre de leur création s’affirme sans grande surprise dans cette image. Le bunker qui se devine par-delà sa représentation sur scène semble immense et doté des meilleurs équipements. Une évidence que ne tardera pas à confirmer le texte à haute teneur explicative que s’apprête à dérouler la pièce.

Un vilain à la James Bond
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Paul est sans doute ce que le monde capitaliste considère aujourd’hui comme sa plus belle réussite. Un magnat de l’industrie pétrochimique, réfugié dans sa maison souterraine de luxe tandis que la surface de la Terre continue de brûler, envisageant le monde comme une série d’achats de barils de pétrole, de ventes d’actions et de greenwashing à rentabiliser. En bref, un grand méchant dans l’air du temps, qui ne jure que par l’argent et sa propre personne, pas si loin d’un vilain tout droit sorti d’un James Bond. Pour parfaire le portrait, il vient de se faire implanter une puce censée augmenter ses capacités cérébrales. Un peu de transhumanisme manquait probablement au tableau, il faudra encore compter sur une mère castratrice et le traumatisme d’un père absent pour en finaliser les contours.

Avec lui, Paul a embarqué sa fille, Ami, murée dans le silence en signe d’opposition à ce père qui représente tout ce qu’elle déteste. La situation est bloquée, l’un est persuadé de pouvoir racheter sa paternité à grands coups de millions quand l’autre ronge son frein dans cette prison sans fenêtre. Alors elle s’occupe, s’exerce aux arts martiaux ou au tir à l’arc, écoute de la musique, lit de la philosophie au grand dam de son père qui, bien entendu, ne comprend rien aux choses de l’esprit.

Réalité perdue

Charles-Henri Wolff est parfaitement détestable dans ce rôle du riche blanc convaincu de pouvoir tout acheter contre quelques poignées de dollars. Celui-ci s’est même adjoint les services de Lorenzo Lefebvre, un chirurgien-coach-curé avide d’argent et opportuniste en guise d’homme de main, qui retrouvera miraculeusement une éthique après avoir provoqué la fin de la poule aux œufs d’or. De cette sorte d’homme providentiel aux airs de gendre idéal, Paul ne fera finalement rien d’autre qu’une allusion archaïque et sexiste destinée à sa fille qui ferait mieux de penser à son avenir plutôt que se perdre dans les livres. Tout comme cette pièce ne fera pas grand-chose de tous les sujets – et ils sont nombreux – qu’elle aborde.

Inscrit dans une quotidienneté étrangement désuète, sans grande profondeur dramaturgique, le texte semble cocher une case après l’autre. Dans le rapport père-fille qui oppose une jeune génération éveillée à la caste néolibérale, ressortent, comme une liste, tous les fléaux des sociétés modernes. Un constat qui semble bien vain lorsque, coupés du monde et dans le confort de leur refuge, Paul et Ami ont tous deux perdu contact avec la réalité. Quoiqu’il pourrait être particulièrement dangereux, dans un bunker, d’enfoncer autant de portes ouvertes. D’ailleurs le père avait prévenu, maniant l’art de la métaphore comme personne : il ne faut laisser entrer aucun étranger, ceux qui viennent de l’extérieur ne sont que danger et menace. Dont acte.

Napoléon en culotte courte
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Omniprésent et quasiment seul à parler au plateau, le personnage de Paul concentre toute l’attention, effaçant la présence timide et mutique de sa fille sous les traits de Janice Bieleu. Ses maladresses dans son rôle de père l’amènent à jongler entre des approches faussement concernées, de rouges colères et un humour à créer des malaises. Derrière son pouvoir de pacotille, se révèle un garçon toujours soumis aux ordres de sa mère, dont la voix off l’observe en permanence à la manière d’un système de surveillance façon Big Mother. Un Napoléon en culotte courte – c’est très littéral – perdu comme un enfant dans un empire trop grand pour lui.

Si Charles-Henri Wolff parvient avec un certain sens de l’équilibre à passer d’un état à l’autre, la pluralité des registres qui s’entremêlent donne surtout à la pièce une sensation globale d’instabilité. Difficile de saisir quel degré de lecture Marion Siéfert et Matthieu Bareyre souhaitent donner à Bunker. Le spectacle va par ailleurs chercher du côté de l’anticipation et de la science-fiction pour trouver un soupçon d’étrangeté qui met, à nouveau, Paul au centre. Il paiera cher son désir de transhumanisme, voyant son super cerveau s’éteindre à petit feu, une sensation vaguement traduite au plateau dans la scénographie mouvante de Nadia Lauro.

Sans issue

À tant s’attarder sur lui, sa perdition et son Œdipe irrésolu, il faudrait presque le prendre en pitié, ce qui est sans doute la pilule la plus amère à avaler. On en vient à espérer que les lourdes portes métalliques s’ouvrent enfin pour faire entrer l’air, aussi chaud soit-il. Mais au-dessus des têtes, les panneaux qui indiquent la sortie de secours tournent en rond. Il y a peut-être à apprendre d’Ami, attendre dans le silence qu’une brèche finisse par se creuser et y trouver enfin une issue.


Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre
La FabricA – Festival d’Avignon
Du 19 au 25 juillet 2026
Durée 2h30

Tournée
Du 17 au 28 septembre 2026 au T2G Théâtre de Gennevilliers CDN dans le cadre du Festival d’Automne
3 et 4 octobre 2026 au Festival Actoral – Marseille
Du 8 au 10 octobre 2026 au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre du Festival d’Automne et du Festival Transforme
14 et 15 octobre 2026 à Malakoff Scène nationale, Théâtre 71 dans le cadre du Festival d’Automne
Du 3 au 13 novembre 2026 au Théâtre national de Strasbourg
4 et 5 décembre 2026 à De Singel, International Arts Center
16 et 17 décembre 2026 à Points Communs Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise dans le cadre du Festival d’Automne

Avec Janice Bieleu, Monica Budde, Lorenzo Lefebvre, Charles-Henri Wolff
Texte – Matthieu Bareyre, Marion Siéfert
Mise en scène – Marion Siéfert
Dramaturgie – Matthieu Bareyre
Concept et réalisation scénographie – Nadia Lauro
Son – Patrick Jammes
Lumière – Manon Lauriol
Costumes – Chloé Courcelle
Musique de « Flux Mental » et de « La Mère » – Gaspar Claus
Assistanat à la mise en scène – Noa Landon
Régie générale – Chloé Bouju 
Régie plateau et accessoires – Charlotte Arnaud
Maître d’armes couteaux papillons – Didier Beddar
Chorégraphie “Les Trois Petits Cochons” – Patric Kuo
Coaching jeu de Janice Bieleu par Ariane Schrack 
Co-fabrication des éléments scénographiques – Marie Maresca et Charlotte Wallet (Animaux et objets), Comédie de Genève (Menuiserie et équipements lumineux)
Création et réalisation du masque et du costume de “la bête” – Lou Thonet

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.