Le Rappel des oiseaux d'après Le Journal d'un fou de Gogol, mise en scène d'Orianne Moretti © Stéphane Audran

À La Factory, deux corps en quête de liberté

Pour sa programmation estivale du Off Avignon, les salles des Roseaux Teinturiers placent la danse au cœur de deux propositions que tout semble opposer. D'un côté, un danseur étoile se glisse dans l'univers halluciné du Journal d'un fou de Gogol. De l'autre, une comédie rend hommage à Jorge Donn. Deux spectacles qui interrogent, chacun à leur manière, le désir d'émancipation et le pouvoir de l'art.
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Devant le théâtre, les festivaliers trépignent. La rue des Teinturiers, l’un des passages les plus fréquentés du Festival Off, aligne terrasses, restaurants et boutiques pris d’assaut du matin au soir. Au milieu de cette effervescence, La Factory ne fait pas exception. Avec une programmation d’une vingtaine de spectacles répartis dans deux espaces, le lieu cultive l’éclectisme. Deux spectacles finissent pourtant par dialoguer bien au-delà de leurs différences, faisant de la danse le véritable moteur de leur récit.

Dans la tête du fou de Gogol
Le Rappel des oiseaux d’après Le Journal d’un fou de Gogol, mise en scène d’Orianne Moretti © Stéphane Audran

Loin des ors de l’Opéra de Paris, qu’il a quitté en février 2025, Mathieu Ganio s’essaie au théâtre. Le pari est ambitieux. Son corps conserve cette qualité de ligne, cette précision et cette légèreté qui ont marqué toute sa carrière. Dans un espace presque nu, où quelques éléments de mobilier dialoguent avec un piano, Guilhem Fabre installe un climat suspendu en faisant résonner Bach, Rameau et Couperin. Lorsque l’ancien danseur étoile apparaît enfin, le plateau semble déjà habité.

Avec la chorégraphie précise de Bruno Bouché, il occupe immédiatement l’espace. Chaque mouvement paraît naître avec une évidence désarmante. Les jetés, les ports de bras, la tenue du buste rappellent la noblesse de son parcours. Torse nu ciselé, simplement vêtu d’un pantalon sombre, il laisse son corps donner vie au texte. Peu à peu, son visage grimace jusqu’à laisser apparaître les premiers dérèglements de Poprichtchine, ce modeste fonctionnaire imaginé par le dramaturge russe qui s’éprend de la fille de son directeur avant de perdre tout contact avec le réel.

Adaptée par Orianne Moretti, cette plongée dans la démence trouve dans le langage du corps une puissance remarquable. En revanche, la parole demeure plus hésitante, sur le fil, fragile. L’interprétation du texte manque encore de tenue, de naturel. Mais avant même que les mots ne basculent, la présence de l’artiste semble déjà ne plus obéir aux mêmes lois que le monde qui l’entoure. Un regard qui se dérobe, un déséquilibre presque imperceptible, une suspension du geste suffisent à donner un peu de la folie du personnage. Bien qu’il y est encore besoin d’affermir et d’affiner le jeu, le danseur n’a rien perdu de sa grâce d’étoile. 

Entre passion et raison
Dans l’ombre de Jorge Down d’Elodie Menant, Julia Dorval & Aliocha itovich © DR

Le registre change avec Dans l’ombre de Jorge Donn, écrit par Élodie MenantJulia Dorval et Aliocha Itovich. Le spectacle rend hommage au danseur emblématique de Maurice Béjart, disparu du sida en 1992, et choisit de regarder cette légende par le prisme de celui qui a grandi dans son ombre, son neveu. 

Daniel travaille comme peintre en bâtiment, d’abord en interim, puis contraint et forcé par le destin dans l’entreprise de son beau-père. Sa vie suit un cours tranquille jusqu’à ce qu’une histoire familiale longtemps enfouie ressurgisse. Autour de lui, deux visions du monde s’affrontent. Celle d’une existence stable qu’incarne son épouse, bientôt mère, et celle d’un désir artistique ravivé par une professeure de danse bien décidée à le remettre en mouvement. Peu à peu, Daniel comprend que l’héritage laissé par son oncle dépasse le simple lien de parenté.

Ce qui pourrait n’être qu’un récit de transmission trouve sa singularité dans la manière dont le passé envahit le présent. Les souvenirs ne reviennent jamais comme de simples réminiscences. Ils prennent corps, convoquent des apparitions, mêlent les archives aux interprètes jusqu’à brouiller les frontières entre mémoire et réalité. Aliocha Itovich, dont Jorge Donn fut réellement l’oncle, porte ce récit avec une belle sincérité. À ses côtés, Hélène Degy compose une épouse coincée et sans fantaisie, tandis que Vanessa Cailhol, débordante d’énergie, insuffle au spectacle une vitalité communicative.

La scénographie accompagne ce dialogue entre les époques avec beaucoup de sobriété. Quelques panneaux de tissus gris suffisent à transformer l’espace. Tantôt transparents, tantôt surfaces de projection, ils accueillent les images d’archives de Jorge Donn. Les gestes de l’oncle disparu semblent alors prolonger ceux du neveu dans un jeu de correspondances particulièrement émouvant. L’ouverture prend un peu de temps à installer ses enjeux avant que le récit ne trouve progressivement son rythme. Portée par trois interprètes remarquablement justes, la pièce gagne alors en intensité et en émotion.

Deux chemins vers la liberté
Dans l’ombre de Jorge Down d’Elodie Menant, Julia Dorval & Aliocha itovich © DR

Un danseur étoile qui cherche une autre manière d’habiter la scène. Un homme ordinaire qui découvre que la danse n’a jamais cessé de l’habiter. D’un spectacle à l’autre, La Factory dessine un même horizon. Celui d’êtres qui refusent la place qui leur semblait assignée pour répondre à un appel plus profond.

Chez Gogol, cette échappée conduit à la folie. Chez Daniel, elle ouvre la possibilité d’une renaissance. Dans les deux spectacles, la danse n’est jamais un simple langage artistique. Elle agit comme une force de déplacement. Elle dérègle l’ordre établi, ouvre une brèche dans des existences que l’on croyait tracées et révèle ce que chacun tentait jusque-là de contenir. C’est ce fil invisible qui relie ces deux propositions et leur donne, malgré leurs différences de ton et de forme, une résonance commune.


Le rappel des oiseaux d’après Le Journal d’un fou de Gogol
La Factory – Roseaux Teinturiers Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026

durée 1h

Adaptation et mise en scène d’Orianne Moretti
Chorégraphie de Bruno Bouché
Lumières de Michel Cabrera
avec Mathieu Ganio & Guilhem Fabre
Régie de Guillaume Rouchet


Dans l’ombre de Jorge Donn d’Elodie Menant, Julia Dorval & Aliocha itovich
La Factory – Roseaux TeinturiersFestival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026

durée 1h20

Avec Vanessa Cailhol, Hélène Degy & Aliocha Itovich
Mise en scène d’Aliocha itovich
Collaboration artistique – Pascal Faber
Musiques de Stéphane Corbin

Chorégraphies d’Olivier Benard
Lumières d’Antonio De Carvalho
Costumes de Christine Vilers
Décors de Christophe Auzoles
Régie de Christophe Charrier

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